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PRESSAFRIQUE 31.03.05


Débat des Cahiers d'histoire

Revue d'histoire critique :  
"le négationnisme en histoire coloniale" 
et
la loi du 23 février 2005   

Mardi 29.03.05, Espaces Marx
64 Bd Auguste-Blanqui 75013 PARIS

Contre le Négationnisme d'Etat des Crimes contre l'Humanité durant la colonisation
Signez la pétition des historiens contre la loi du 23 février 2005
cliquez ici

 La loi du 23 février 2005 "portant reconnaissance de la Nation et contribution nationale en faveur des Français rapatriés" ne retient que le rôle "positif" de la colonisation et impose un mensonge officiel sur des crimes, sur des massacres allant parfois jusqu'au génocide, sur l'esclavage, sur le racisme hérité de ce passé... (elle) légalise un communautarisme nationaliste suscitant en réaction le communautarisme de groupes ainsi interdits de tout passé....

Programme :
L'intégralité des textes originaux des auteurs sera publiée dans les Cahiers d'histoire

- Marcel Dorigny, historien : Négationnisme et histoire de l'esclavage (le cas d'Haïti)

- Frédéric Régent, historien : le rétablissement de l'esclavage en Guadeloupe, mémoire, histoire et "révisionnisme".

- Jean-Luc Einaudi , historien : le 17 octobre 1961

- Alain Ruscio, historien : Autour d'un cinquantenaire : Dien Bien Phu en 2004

- Catherine Coquio , professeur de littérature, présidente d'
Aircrige (Association Internationale de Recherches sur les Crimes contre l'Humanité et les Génocides)  et porte-parole de la Commission d'Enquête Citoyenne : L'implication et le révisionnisme français dans le génocide rwandais.


-
Raphaël Granvaud , professeur de Français, membre de l'association Survie : Colonisation et décolonisation de l'Afrique dans les manuels scolaires aux alentours de l'an 2000.

______________________________________________________

Pressafrique a assisté au débat organisé par les " Cahiers d'histoire " le mardi 29 mars 2005 sur le "négationnisme en histoire coloniale" et vous propose un résumé des interventions. De manière à rendre les présentations des auteurs plus didactiques et pédagogiques pour l'internaute nous nous sommes permis de les agrémenter de références de notre choix ainsi que de certaines précisions faites par Pressafrique. Celles-ci seront toujours précisées comme remarques venant de Pressafrique dans des encarts ad hoc.
Nous commençons par les interventions des historiens   Marcel Dorigny, Frédéric Régent et Jean-Luc Einaudi . Prochainement nous proposerons les interventions d'Alain Ruscio et de Catherine Coquio .
 
 




Marcel Dorigny, historien : Négationnisme et histoire de l'esclavage (le cas d'Haïti)

 

HAÏTI première république noire.
Sous la direction de Marcel Dorigny

Sans prétendre à l'exhaustivité, ce recueil entend souligner, au moment où Haïti célèbre le bicentenaire de sa naissance, combien cette histoire est riche et largement méconnue du public français.


"Dans l'amnésie collective touchant à la mémoire coloniale le point de départ c'est Haïti" (Marcel Dorigny)


Marcel Dorigny, historien, considère que la loi du 23 février 2005 "portant reconnaissance de la Nation et contribution nationale en faveur des Français rapatriés" votée à l'Assemblée nationale en soulignant le "rôle positif" de la colonisation ainsi que par son article 4, constitue une injonction par la loi adressée aux auteurs des manuels scolaires. Et cela à une période où il existe une loi Taubira-Delannon [ 1 ] qui stipule exactement le contraire puisqu'elle considère qu'il faut favoriser l'enseignement de la traite négrière.

"Si on croise les deux lois nous sommes devant une incohérence totale dans la mesure où les deux lois sont signées par le président de la république et le premier ministre. Nous sommes dans une incapacité de maîtriser notre histoire. On ne voit pas comment on pourra enseigner que la traite négrière fut positive. Ou il faudra se dédoubler".

Les deux textes étant à bien des égards incompatibles, le dernier en date nous place dans une entreprise de révision de l'histoire voir de négationnisme.  

Dans la longue liste des oublis nationaux, il semble important de parler d'Haïti, pour lutter contre cette volonté d'effacer certaines périodes douloureuses de notre histoire.
  

Marcel Dorigny [
2] met en exergue, au sein de la mémoire coloniale française, les symptômes de l'effacement de l'histoire de la révolution de Saint-Domingue appartenant à l'histoire de la révolution française. En ce sens la révolution de anciens esclaves de Saint-Domingue fut la mise en acte des principes de la déclaration des Droits de 1789 étendue par la suite à l'humanité.

Parmi ces symptômes caractéristiques d'un effacement de certains évènements historiques relégués aux oubliettes de notre histoire, il en cite plusieurs que nous avons répertorié :

1/ Les manuels scolaires
Après un dépouillement exhaustif de l'ensemble des manuels scolaires datant de plus de deux ans, l'historien constate qu'Haïti et sa révolution sont absents de l'enseignement du secondaire (à deux ou trois exceptions près avec des portraits plus que succincts de Toussaint L'Ouverture [
3-4]). On note aussi une absence dans l'enseignement secondaire de référence à Haïti. Le rôle de l'insurrection de 1791 n'est jamais mentionné ni la défaite de l'armée coloniale napoléonienne en terre d'Haïti en novembre 1803 marquée par la capitulation de Rochambeau conduisant à l'indépendance de la première république noire le 1er janvier 1804. Elle fut rédigée par Jean-Jacques Dessalines[ 5 ], il renommera l'île : "Haïti". Cet épisode ne figure dans aucun manuel scolaire.

 

Toussaint L'Ouverture (1743-1803) 
Pour agrandir la photo cliquez dessus.
«Cet homme fut une nation», devait dire à juste titre Lamartine. Il avait entrepris le rétablissement de Saint-Domingue et il aurait fini par édifier un pays équilibré.  Le 25 mars 1983, le gouvernement français remettra une urne contenant ses restes mortels au gouvernement haïtien


 

 Petit exercice proposé par PRESSAFRIQUE
Essayez de retrouver dans les manuels scolaires des passages concernant l'indépendance proclamée d'Haïti en 1804 et le nom de Jean-Jacques Dessalines.



2/ La disparition de Léger Félicité Sonthonax de la mémoire collective
Cet homme qui fut le premier à abolir l'esclavage à Haïti en 1793 [
6 ] ne figure dans aucun manuel scolaire. Il a même disparu des dictionnaires biographiques après la seconde guerre mondiale notamment celui du "Larousse".   

 Petit exercice proposé par PRESSAFRIQUE
Essayez de retrouver dans vos dictionnaires biographiques le nom de Sonthonax[6 ], premier homme d'état issu de la révolution française à avoir aboli l'esclavage en 1793 à Haïti.


3/ L'absence de référence à la révolution des esclaves de Saint-Domingue dans les travaux d'historiens dès le début du XIXème siècle.
Alors que la République d'Haïti constitue le deuxième état indépendant du Nouveau Monde[
7-8 ]. Ce fait est occulté de la mémoire collective du XIXème siècle. Les livres d'histoire ne retiendront que l'indépendance des Etats-Unis occultant l'indépendance d'Haïti en 1804 suite à la défaite des troupes napoléoniennes.    

4/ Les modalités de reconnaissance de l'indépendance de 1825. (Ou la dette odieuse, ndlr).

Le traîté de reconnaissance de l'indépendance d'Haïti ou plus exactement de "la partie française de Saint-Domingue" par Charles X constitue un véritable ultimatum. Il s'agit d'accorder l'indépendance d'Haïti en échange d'une indemnisation. En somme si l'indemnisation n'est pas payée la reconnaissance ne sera pas acceptée. La dette de la France envers Haïti ne figure dans presqu'aucun livre d'histoire et encore moins dans les manuels scolaires [
9 ].
"Il y a un trou dans laquelle la mémoire collective s'est engoufrée".
Après  la mise en esclavage et la déportation des Africains vers la république dominicaine, l'exploitation des richesses haïtiennes fondée sur un crime contre l'humanité, la France réclame en 1825 une rançon d'un montant de 150 millions de francs or pour accorder l'indépendance à Haïti. Celle-ci sera versée intégralement par la nouvelle république d'Haïti
* , les colons de saint-Domingue par contre toucheront ces indemnités sur trois générations. Cette indemnisation des colons de Saint-Domingue fondera la jurisprudence pour les futures indemnisations des colons lors des indépendances coloniales à venir.  

En conséquence beaucoup de Français demeurent ignorant de l'histoire haïtienne et du rapport que la France entretient et a entretenu avec Haïti. Les mécanismes et les logiques de la mémoire collective (et à contrario de l'oubli) passent par l'enseignement et la transmission de l'histoire aux générations futures. Pour Dorigny : " dans l'amnésie collective touchant à la mémoire coloniale le point de départ c'est Haïti".


*
Lors du bicentenaire de l'indépendance d'Haïti en 2004, le président Aristide a réclamé le remboursement par la France de cette dette odieuse suscitant certaines tensions diplomatiques [ 10 ] entre la France et Haïti, ndlr.  

Références Attention toutes les références sont de notre choix, elles permettent de mieux objectiver de manière didactique les épisodes  évoqués par l'auteur, elles n'ont donc pas été fournies par Marcel Dorigny lors du colloque

1.
Loi n° 2001-434 du 21 mai 2001 (Loi Taubira-Delannon) tendant à la reconnaissance de la traite et de l'esclavage en tant que crime contre l'humanité. (J.O. du 23 mai 2001). Assemblée nationale.

2.
Pascal Cornuel.
Interview avec Marcel Dorigny. Arte, avril 2004.

3.
Alexandre Rouillard.
Haïti : 200 ans après la fondation de la première république noire. Socialist word.net, décembre 2004.

4.
Discours de Wendell Phillips, Décembre 1861, à New York et à Boston. Traduction par le Docteur Letances.  Toussaint L'Ouverture. 

5.
Michel Hector, historien.  
Haïti-Ayiti 1804-2004. Actes d'Indépendance. Texte tiré du « Dictionnaire historique de la Révolution Haïtienne (1789 - 1804) ». Juillet 2003. gensdelacaraibe.org

6.
Biographie de Léger Félicité Sonthonax. G.H.C. Bulletin 20 : Octobre 1990 Page 204.

7.
Fabien Marius-Hatchi.
Des révolutions caribéennes du droit naturel à l'indépendance haïtienne 1789-1804. Gwadaoka.

8.   Greg Oxley.
La révolution des esclaves à Saint-Domingue 1791 - 1803 La Riposte.

9. Gotson Pierre.
FORUM SOCIAL 2003 - UN ATELIER SUR LA DETTE DE LA FRANCE VIS-A-VIS D'HAITI GVOM 25.01.03

10. RAPPORT AU MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES, M. DOMINIQUE DE VILLEPIN, DU COMITÉ INDÉPENDANT DE RÉFLEXION ET DE PROPOSITIONS SUR LES RELATIONS FRANCO-HAÏTIENNES  






Frédéric Régent, historien  : le rétablissement de l'esclavage en Guadeloupe, mémoire, histoire et "révisionnisme".

 
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 Cet ouvrage raconte l'histoire de milliers d'Antillais qui ont vécu la complexité de la société esclavagiste... Il y a l'histoire de la première abolition de l'esclavage, appelée alors la liberté générale, et de son rétablissement. A partir de sources inédites, cet ouvrage raconte la période la plus tumultueuse de l'histoire de la Guadeloupe pendant la Révolution française. Frédéric Régent

Après une première abolition de l'esclavage par Sonthonax en Haïti en 1793  puis dans toutes les Antilles en 1794, il fut rétabli par  Napoléon-Bonaparte en 1802. L'historiographie française a pendant très longtemps occulté l'histoire coloniale. Concernant les manuels scolaires dans les éditions de 1998 et de 2002, il n'y a quasiment rien sur cette première abolition de l'esclavage. Et cela même en 2002 soit un an après la loi Taubirat-Delannon. Cette question est aussi anihilée dans les livres d'histoire.  

 Petit exercice proposé par Pressafrique
Essayez de retrouver dans les manuels scolaires des éditions Belin, Bordas, Magnat, etc, des passages faisant état de la première abolition de l'esclavage par Sonthonax en Haïti.


 
 Il y a eu aussi cette polémique avec l'historien et biographe Max Gallo[ 1 ]. (Trois ans après la loi Taubira-Delannon, Celui-ci a fait preuve d'une forme de révisionnisme assez caractéristique de celui évoqué par les historiens de ce colloque, ndlr).
 

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Extraits du JT de France 3, le samedi 04.12.04 [
2 ]
Catherine Matausch : Alors quand on parle de Napoléon on n'évoque jamais cette décision de rétablir l'esclavagisme, pourquoi ?

Max Gallo : Non, jamais, vous exagérez. On le fait, mais moi-même je peux dire que je l'ai fait, peut-être pas de façon suffisante. Parce que c'est vrai que dans l'inconscient même de l'historien quand il travaille, à moins qu'il ne soit directement concerné par le sujet. cette tache, car c'est une tache réelle, est-ce que c'est un crime contre l'humanité, peut-être, je ne sais pas. Je crois qu'il a incarné en tout cas les valeurs révolutionnaires en dépit de tout ça.

Les nationalistes napoléoniens de l'époque se sont servis de tels procédés pour développer le sentiment national et légitimer les discriminations en tous genres.
Concernant la révolte des guadeloupéens contre les colons de 1801 à 1802 , elle a fait aussi l'objet d'une instrumentalisation de la part des nationalistes guadeloupéens, occultant le caractère métissé de cette révolte avant que Napoléon combatte les insurgés et rétablisse l'esclavage. Les troupes de Louis Delgrey[
3] qui ont combattu les troupes napoléoniennes de Richepance[ 4], étaient en fait très métissées. On comptait parmi ces troupes de nombreux mulâtres, un officier métis à leurs têtes (Louis Delgrey[ 5 ]),  un offficier noir et même un officier blanc. Les troupes pour moitié étaient constituées de mûlatres et pour  moitié de noirs. Les mouvements nationalistes ont grandement occulté cette mixité. En somme chacun des mouvements nationalistes a sa version manichéenne de l'histoire. 

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"
5 mai 1802 : Richepance débarque en Guadeloupe pour « rétablir l'ordre » 10 mai 1802 : « Proclamation du 10 mai 1802 » 28 mai 1802 : assaut final de Richepance et sacrifice de Delgrès.
Quelques jours plus tard, le 16 juillet, Richepance publie un arrêté qui rétablit l'esclavage en Guadeloupe. Ce système inhumain perdurera jusqu'au 27 mai 1848, date officielle de l'abolition dans l'île
". RFO, 10.10.04[
3]


Références :références de notre choix, ndlr
1. Grioo.com 10.12.04
Le collectif DOM répond à Max Gallo et invite à une marche 
2.
Grioo.com 08.12.04
L'esclavage détail de l'histoire sur France 3 ?
3. Gladys le Pasteur. Portraits de Louis Delgrès. RFO, 10.10.04.
4.
René Bellenus.
Le combat de Richepance. LAMECA
5.
Biographie de Louis Delgrès. LAMECA

 



 

Jean-Luc Einaudi, historien  : le massacre du 17 octobre 1961.
"Le terme de négation est adapté au sens ou il y a eu tentative de nier un fait". Jean-Luc Einaudi.

  
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  mardi 17 octobre 1961, à l'appel du FLN, les Algériens de la région parisienne tentent de manifester contre le couvre-feu décrété douze jours plus tôt par le préfet de police, Maurice Papon . La répression sera atroce : plusieurs dizaines de morts cette nuit-là et les jours suivants... Le communiqué officiel de la préfecture de police ne fera état que de deux morts.  Ce livre raconte l'histoire de ce massacre. Jean-Luc Einaudi

Ce massacre fut perpétré à Paris même et dans la banlieue parisienne. "La singularité de ce crime consiste dans le fait qu'il a été commis ici au coeur même de notre capitale auto-proclamée des droits de l'homme".  Concernant la négation en histoire, on peut dire que "la guerre d'Algérie en tant que guerre a été niée en tant que telle pendant 40 ans, officiellement on parlait d'opération de pacification". Il y a seulement trois ans que la guerre d'Algérie a été reconnue en tant que "guerre" et non en tant "qu'évènements".
"Le terme de négation est adapté au sens ou il y a eu tentative de nier un fait" notamment le massacre du 17 octobre 1961 sur lequel nous reviendrons ultérieurement. On ne peut comprendre ce massacre que dans la mesure où on le resitue dans le contexte de la guerre d'Algérie qui fait suite à la guerre d'Indochine, profonde défaite et humiliation de l'armée française.

Nous étions à l'époque dans le champs d'une France coloniale en guerre coloniale ininterrompue depuis 1945. Le 8 mai 1945, le massacre de Sétif va faire plusieurs milliers de morts, ces faits sont restés méconnus pendant très longtemps. Nous avons eu affaire dans le cadre des guerres coloniales à des massacres dont l'ampleur fut  dissimulée en métropole et cela encore actuellement. Récemment il y a eu les paroles de l'ambassadeur de France en Algérie reconnaissant le caractère "inexcusable" de ce massacre[
1], mais il importe de savoir s'il y aura une réaction des officiels et des politiques français lorsque sera venue la date de commémoration du 8 mai 2005.  Nous verrons aussi ce qu'il en est en tant que reconnaissance de ces crimes à l'échelle de l'indvidu, notamment en ce qui concerne les réparations. Dans quelle mesure ces oublis, n'influent-ils pas sur nos consciences collectives? On doit bien reconnaître que ce massacre a pronfondément meurtri la société algérienne et a fortement contribué à l'organisation de la guerre d'indépendance.

Une des caractéristiques de cette guerre fut l'institutionnalisation de la torture. Celle-ci existait déja bien avant dans les colonies, ainsi en 1951 Claude Bourdet s'interrogeait sur les pratiques de torture en Algérie dans "J'accuse" paru dans France-Observateur [
2] puis dans un autre article en 1953 il posait la question "Y a-t-il une Gestapo en Algérie ?" et répondait par l'affirmative. Oui il y a bien eu un négationnisme en France de la part de l'Etat concernant l'usage de la torture et de son institutionnalisation durant "les évènements d'Algérie". Cela met en cause la responsabilité de l'Etat français et pas uniquement les individus qui ont été pris dans ce système. "L'usage de la torture fut niée par Guy Molet, par Robert Lacoste" et l'ensemble du gouvernement. Elle resurgit constamment, "elle est là comme les cadavres qui continuent à resurgir du passé". Dernièrement elle s'est manifestée par la mise en cause du général Schmitt[3, 4, 5], chef d'Etat-Major de l'armée française durant la première guerre du golfe. Schmitt a tout fait pour que l'histoire ne s'inscrive pas. Lors de l'affaire Aussaresses, il a appelé ses anciens condisciples de la bataille d'Alger à ne rien dire sur les ondes de France Inter, alors qu'il était interviewé par un journaliste. Il s'agit de la mise en place et de l'organisation d'une véritable omerta sur le passé colonial peu glorieux. Ainsi il a qualifié de "tissus d'allégations mensongères" le témoignage d'une résistante algérienne Louisette Ighilariz torturée durant la guerre d'Algérie [6-7]. Il s'agit d'une volonté de faire taire ceux qui veulent témoigner. Il s'en est pris aussi à Henri Pouillot qui s'est vu traiter de "menteurs" et de "criminels"[8].
"Il s'agit d'une véritable entreprise de négation de l'usage de la torture au cours de la guerre d'Algérie".

1961, cette guerre surgit en plein Paris. Rappelons en le contexte. C'est celui de l'attentat du FLN sur des policiers à Paris, policiers qui par ailleurs se livraient à de nombreuses exactions dont la pratique de la noyade à Paris. L'usage de la torture fut banalisée à Paris, des nombreux hôtels du 13è et du 18è arrondissement furent réquisitionnés et ont été des lieux de torture en plein Paris. Il va y avoir 11 policiers tués par le FLN entre aout et octobre 1961. Dans ce contexte, c'est le préfet de police Maurice Papon qui sera chargé d'organiser la répression policière. Le fait que depuis mars 1958, il soit préfet de police à Paris après avoir eu les responsabilités que l'on sait sous l'occupation est assez évocateur. Dans ce contexte est décidé un couvre-feu à l'encontre des français musulmans d'Algérie, couvre-feu anticonstitutionnel car discriminatoire. Ce qui est au coeur de ce massacre ce sont les critères raciaux et de haine raciale. L'indigène était perçu comme étant un être situé entre l'animalité et l'humanité. C'est le paroxysme des pratiques banalisées en Algérie qui vont s'appliquer à Paris depuis 1958. Les gens sont internés au Vel d'Hiv et cela ne pose aucuns problèmes sauf à quelques anciens résistants notamment la journaliste Madeleine Riffaud[
9] mais cela reste du domaine des protestations marginales. Ce sera un massacre qui va se prolonger pendant plusieurs journées et l'on verra aussitôt les tentatives de dissimulation de ce crime. La version officielle sera que les forces de l'ordre ont été amenées à tirer en état de légitime défense *. Puis il y aura tous ces cadavres qui vont remonter à la surface de la Seine. "Je n'ai pas le début d'un commencement de l'ombre d'une preuve" déclarait Roger Frey[10]. Cette phrase constitue un exemple type de négationnisme. En fait la version du préfet Maurice Papon concernant le massacre des Algériens à Paris engage l'Etat français. 

C'est grâce au procès attenté par les victimes juives contre Maurice Papon que l'affaire du 17.10.1961 [
11] a été enfin exhumé du placard colonial. Sans le procès de ces victimes, jamais ces crimes n'auraient été abordés sur la scène publique. Michel Slitinski [12] à l'origine du procès intenté au préfet Maurice Papon, concernant les rafles des Juifs par la police française pour le compte des nazis, a toujours voulu que les crimes contre les Algériens soient connus.

Papon a intenté un procès à Jean-Luc Einaudi pour diffamation en 1999. Pour la première fois cela a permis de confondre la version négationniste de Papon "il disait que les Algériens montaient volontairement dans les cars de police pour se mettre à l'abri du FLN". Il a perdu ce procès et cela a permis la reconnaissance de ce massacre. 

La version de Maurice Papon sur le massacre du 17.10.1961 [ 13 ]
"La répression s'est réduite à prier les Algériens de monter dans les cars et les autobus [...]. Il n'y a pas eu de morts par arme à feu par la police mais par les groupes d'assaut du FLN [...]. Les cadavres des Algériens jetés dans la Seine étaient ceux des tenants du Mouvement Nationaliste Algérien, des dissidents du FLN que les commandos FLN ont fait disparaître en les jetant à la Seine et en les imputant sur notre dos. Aucun des morts repêchés dans la Seine n'est imputable aux services de police."

Les déclarations de Pierre Messmer, ministre des Armées au moment des faits
"En ce qui concerne les événements qui se sont passés entre 1960 et 1967, j'étais ministre [des Armées] et par conséquent j'assume avec le gouvernement tout entier, depuis le général de Gaulle jusqu'au dernier des secrétaires d'État concernés, la responsabilité des événements."

La version de Jean-Luc Einaudi sur le massacre du 17.10.1961[13]

"Des témoins font état du caractère absolument pacifique de cette manifestation [...]. A la hauteur du cinéma Rex, les policiers ouvrent le feu. Là, des Algériens sont tués par balles [...].

Au pont de Neuilly, la police ouvre également le feu, des gens sont tués et puis on voit des policiers jeter à la Seine des personnes raflées [...] Plusieurs policiers, en état de choc, se présentent au siège du journal France-Observateur et disent au rédacteur en chef Claude Bourdet, une grande figure de la Résistance puisqu'il fut le fondateur de "Combat" avec Henri Frenay, que 50 Algériens viennent d'être tués dans la cour de la préfecture de police et que leurs corps ont été ensuite jetés à la Seine [...] Le bilan officiel serait de 3 morts [...].

Je pense, après les recherches que j'ai pu faire, qu'il y a eu durant cette période un minimum de 200 morts, vraisemblablement environ 300."


Aujourd'hui encore il n'y a aucune reconnaissance officielle de la part de l'état français vis à vis des victimes ou des familles des victimes qui ont été tuées lors de cette répression criminelle en plein Paris mais ce qui est aussi important c'est notre engagement pour que ces moments occultés de notre histoire soient établis. Et l'on peut dire qu'il s'agit d'un véritable travail d'abnégation et de résistance parfois.    

 Lors du procès de Papon en 1999, Jean-Luc Einaudi a demandé à deux professionnels conservateurs des archives de Paris : Brigitte Lainé et Philippe Grand de venir témoigner de ce qu'ils avaient pu contater [
14]. Ils sont venus témoigner devant la justice sans mettre en cause la vie privée des personnes. Dès le lendemain ils ont fait l'objet de sanctions disciplinaires déguisées. Il a fallu plusieurs années pour que le tribunal administratif demande que Brigitte Lainé soit réintégrée dans ces fonctions. Pourtant la mairie de Paris n'a pas appliqué ce jugement et cela malgré un deuxième jugement. Un troisième est en cours contre la mairie de Paris. Il s'agit de  poursuites pour non application des décisions du tribunal. Quant à Philippe Grand, après avoir été placardisé cinq ans il est parti en retraite [14]. Il n'a donc pas pu être réintégré et laver l'affront qu'il a subi pour avoir contribué à établir la vérité sur un moment important de notre histoire qui nous engage tous.   

* ce qui n'est pas sans rappeler, toute proportion gardée, la version du ministère de la défense lors de la répression par les militaires français des manifestations antifrançaises en Côte d'Ivoire , ndlr.

Référence : les références sont de notre choix


1. LE MONDE 09.03.05 (AFRICATIME)
Paris reconnaît que le massacre de Sétif en 1945 était "inexcusable"

2. Le "J'accuse" de Claude Bourdet dans France-Observateur, le 6 décembre 1951.

3. L'HUMANITE 23.03.05

Le général Schmitt est de nouveau accusé

4. LE MONDE 18.03.05 (AFRICATIME)

Le général Schmitt est à nouveau accusé de torture en Algérie


5. AP 21.03.05
Tortures en Algérie: le général Schmitt répond à ses accusateurs

6. EL WATAN 06.07.03 LOUISETTE IGHILAHRIZ DEVANT LE TRIBUNAL DE PARIS «La torture, c'est trop dur»

7. EL WATAN,
Le Pen et la torture : l'enquête du "Monde" validée par le tribunal. 28.06.03

8. LE NOUVEL OBSERVATEUR.
De nouveaux témoignages accusent le gal Schmidt , 18.03.05 

9. L'HUMANITE, 13.10.01.
17 OCTOBRE 1961 Jean-Luc Einaudi : un crime toujours pas condamné

10. JAVA.20.04.01. (ornitho.org)  L'Ornitho - Retour sur un massacre. Entretien avec Pierre Vidal ...

11. Le site du
17 octobre 1961, contre l'oubli

12. Michel Sitlinsky. Procès Papon, le devoir de justice

13. LDH Toulon. Les massacres d'Algériens à Paris, en octobre 1961, et l'accès aux Archives.


14. Jean-Pierre Thibaudat -
Philippe Grand placardisé cinq ans.  LIBERATION, 15.07.04 (LDH Toulon).