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 DE LA GUERRE ANTISUBVERSIVE A LA GUERRE TOTALE : DE L'ALGERIE AU RWANDA EN PASSANT PAR L'ARGENTINE.

 

« Cette guerre était une vrai guerre totale et cruelle ».
Déclaration du général Quesnot à la Mission d'Information Parlementaire sur le Rwanda.

« Si vous n'arrêtez pas le combat, si vous vous emparez du pays, vous ne retrouverez pas vos frères et vos familles parce que tous auront été massacrés. » Déclaration de Paul Dijoud à Kagamé (fin 1991) selon Kagamé rapporté à Renaud Girard, le 22 novembre 1997 dans le Figaro.


D'après Patrick de Saint-Exupéry, dans son livre « L'Inavouable », l'état-major français et le président de la république auraient expérimenté au Rwanda, une nouvelle arme de destruction massive celle de « la guerre totale » où le ''génocide entre dans une logique de guerre''. C'est en côtoyant les forces armées françaises au Rwanda, durant le génocide, que l'auteur s'est forgé cette conviction.

Pour surprenante que paraisse cette thèse, elle ne manque pas d'entrer en résonance avec le corpus théorique développé par les militaires français au cours de la guerre d'Indochine, spécialité doctrinale enfantée juste à la fin de la guerre d'Indochine et mise en pratique durant la guerre d'Algérie. Il s'agit d'une stratégie politico-militaire qui consiste à gagner la guerre en contrôlant les populations, par le quadrillage , par des milices d'autodéfense, par des hiérarchies parallèles et par la guerre psychologique.  

« Nous avons instruit les tueurs. Nous leur avons fourni la technologie : notre « doctrine ». Nous avons appliqué au Rwanda un vieux concept tiré de notre histoire d'empire. De nos guerres coloniales. Des guerres qui devinrent révolutionnaires à l'épreuve de l'Indochine. Puis se firent psychologiques en Algérie. Des « guerres totales ». Avec des dégâts totaux. Les 'guerres sales'.».  

La guerre antisubversive : de l'Indochine à l'Algérie.

Pour bien comprendre ce que sont les « guerres totales », il faut se replonger dans l'idéologie et  les doctrines militaires qui ont été construites en réaction aux échecs cuisants subis par l'armée en Indochine. L'idéologie mise en oeuvre par l'armée française en Algérie renvoie à « la mémoire jaune » séquellaire de la perte de Dien Bien Phû. Après avoir perdu contre les révolutionnaires (endoctrinés par les théories de Maô), des généraux tels que Trinquier et Lacheroy mettront en oeuvre une doctrine militaire pour lutter contre les révolutionnaires. Leurs travaux donneront naissance aux théories de la guerre antisubversive ou « psychologique ». Trinquier en 1957 a théorisé la répression en zone urbaine : découpage de la ville, fichage, rafles, extorsion de renseignements, institutionnalisation  de la torture. Cette guerre vise à contrôler la population et à détruire les forces révolutionnaires tout en terrorisant la population. Ainsi le commandant Boulnois auteur de nombreux textes sur la guerre antisubversive écrira : « Mieux vaut tuer à l'adversaire un homme par jour que de monter avec d'importants moyens une opération qui dans le meilleur des cas tuera dix fois plus, mais qui neuf fois sur dix, tombera dans le vide le plus absolu, sous l'oil ironique des populations ». ( Parade et riposte à la guerre subversive école supérieure de guerre, 12.01.1959, In François Géré, « la guerre psychologique », Economica, 1997, cité par Pierre Abramovici dans Le Point, 15.06.2001).

Lacheroy développera le deuxième pilier de cette « guerre antisubversive » fondée sur la constitution d'une hiérarchie parallèle politico-militaire chargée de l'application du contrôle des populations avec parcellisation et embrigadement de celle-ci allant jusqu'à définir des autorités tutélaires pour chaque pâté de maison.

                              

Cette doctrine militaire française repose donc sur le contrôle des populations et la terreur de masse pour éviter tout mouvement révolutionnaire et contestataire. Elle sera appliquée avec succès pour reprendre le contrôle d'Alger lors de la bataille d'Alger .


Ce savoir technologique et méthodologique va connaître un tel succès auprès des forces armées du monde atlantiste qu'elle sera exportée, dès le début des années soixante, vers l'Amérique latine et notamment en Argentine.

De l'Algérie à l'Argentine : le modèle français.

Ce n'est que très récemment que l'on a appris qu'il y avait une filiation tangible entre les méthodes militaires françaises en Algérie et les méthodes des juntes militaires en Amérique latine.  On doit ces découvertes aux révélations du général Aussaresses qui fut chargé avec les spécialistes français de la guerre antisubversive d'instruire des militaires argentins, chiliens mais aussi états-uniens. Alors que la guerre du Vietnam entre dans sa seconde phase, Aussaresses, se trouve aux USA, 'observateur' à l'école des parachutistes de fort Benning, en Géorgie puis il participera à l'enseignement des militaires à fort Bragg, en Caroline du Nord.

Selon Pierre Messmer, alors ministre des armées, l'état-major a répondu positivement aux demandes   des américains qui réclamaient des instructeurs au profil indochinois. Aussaresses et les instructeurs français (bien souvent issu de l'OAS) font traduire les écrits de Trinquier. « L'un des élèves d'Aussaresses s'appelle Robert Komer, analyste à la CIA.en 1967 : Kommer est nommé ambassadeur à Saïgon. Il « invente » ce que l'on appellera plus tard l'opération Phoenix. Une guerre contre-subversive  à outrance destinée à « vider l'eau dans laquelle se déplacent les poissons », d'après la célèbre formule de Mao. Bilan : 20.000 morts, des dizaines de milliers d'arrêtés, détenus sans procès, torturés, etc. Les experts s'interrogeront longtemps sur la genèse de cette opération. On peut aujourd'hui répondre qu'elle est en partie issue des enseignements d'Aussaresses sur la base des écrits de Trinquier ». (L'Autre Guerre d'Aussaresses, par Pierre Abramovici, Le Point, 15.06.01).

(La filière française  d'exportation de la torture  dans l'International Herald Tribune - 22 juin 2001)De nombreux officiers militaires chiliens, argentins, équatoriens, boliviens qui appartiendront plus tard aux juntes militaires de leurs pays ont aussi reçu une formation militaire à fort Bragg sur le même modèle.En fait dès 1961 l'ambassadeur français en Argentine évoquait déjà les cours de guerre anti-subversive ou contre-révolutionnaire :

« Le rôle des assesseurs militaires français dans la conception et la préparation de ce cours a été déterminant et on doit souligner la présence

 de militaires des Etats-Unis au nombre des participants de ce stage, où une place importante est réservée à l'étude de la lutte anti-marxiste dans un esprit et selon les méthodes qui bénéficient largement de l'expérience acquise, dans ce domaine, par l'armée française »( Pierre Abramovici, Ibid).

Ainsi le général Acdel Edgardo Vilas, chef d'un centre de détention clandestin dans la province de Tucuman et ayant participé personnellement à de nombreux assassinats,  déclare « Nous avons appliqué les méthodes mises en place par les Français en Indochine et en Algérie ».

Selon l'adjoint de Videla, le général Bignone, la bataille de Buenos Aires (lors du coup d'état) est la copie conforme de la bataille d'Alger. La théorie française de la contre-subversion et le « schéma Trinquier » y sont appliqués : « division en zones, fichages, ratissage, torture et disparitions » (Pierre Abramovici, Ibid).

De nombreux autres témoignages de militaires argentins et chiliens ont pu être révélé lors du documentaire « L'Ecole Française » diffusé sur Canal Plus en 2002. Suite à ce reportage et à l'article de Pierre Abramovici, des députés verts ont demandé en septembre 2003 une commission d'enquête parlementaire qui a malheureusement été rejeté à une voix près selon Noël Mamère. ( Proposition de résolution tendant à la création d'une commission d'enquête sur le rôle de la France dans le soutien aux régimes militaires d'Amérique latine entre 1973 et 1984 ).


 

 De l'Algérie à l'Afrique noire : des pratiques oubliées. Retour à la case Afrique.

Personne n'est dupe quant aux « indépendances » africaines accordées par De Gaulle aux  pays d'Afrique sub-saharienne francophone. Derrière un discours humaniste et émancipateur, De Gaulle par l'entremise de Foccart s'est empressé de créer des réseaux françafricains pour conserver la main mise sur les anciennes colonies. De gouverneurs français on est passé à des gouverneurs noirs « mandatés » par Paris. La prédation économique a pu continuer par l'intermédiaire de dictateurs inféodés à l'ancienne puissance coloniale : Bokassa en Centrafrique (ancien sous-officier de l'armée coloniale ayant combattu en Indochine), Eyadéma au Togo (ancien sous-officier de la coloniale) ou bien Bongo (proche des services secrets français et mis en place directement par Foccart lors de la guerre du Biafra). « On oublie trop souvent que cette bouffonnerie tropicale a été un règne ordinaire soutenu par la France ». (Geraldine Faes et Stephen Smith, Bokassa 1er, un empereur français).

Et l'on sera frappé de constater que la méthode mise en place est bien souvent la même qui aura lieu dans les pays d'Amérique Latine quelques années plus tard. On est confronté aux mêmes logiques et aux mêmes techniques : coup d'état imposant un dictateur-kleptocrate aux ordres de la puissance néo-coloniale. Comme plus tard en Argentine, ou au Chili, la résistance n'a pas fait long feu devant le régime de terreur mis en place vis à vis des opposants : élimination des opposants ou des présidents choisis par les peuples autocthones (Olympio au Togo) et contrôle des populations.

Pour le chercheur politologue latino-américaniste Gabriel Périès, la doctrine Trinquier a été appliquée par l'ancien colonisateur en Afrique noire dès les premières « indépendances ». On assistait alors à la mise en place d'une organisation politico-administrative empruntée au deuxième pilier de la doctrine militaire française de l'époque à savoir les théories de Lacheroy.(Gabriel Périès spécialiste des doctrines de guerre, document audio  :  Gabriel Périès (2) )

Il y a une fabrication des élites militaires locales (africaines) selon ce modèle auRWANDA, BURUNDI, CONGO, dans l'Ex-ZAÏRE. Cette technologie militaire fut enseignée aux élèves officiers africains à l'instar de Bagosora (planificateur du génocide au Rwanda) qui fut  un des élèves de l'école de guerre de Paris dans les années quatre-vingt.

Certains états africains dont le Rwanda étaient structurés selon la « théorie des hiérarchies parallèles ». « C'est à dire avec un ensemble incroyable, pour un si petit pays, de systèmes hiérarchiques de contrôle des populations, qui implique l'Eglise, les forces armées , un système bureaucratique très perfectionné, et qui s'est appuyée, en l'instrumentalisant, sur la permanence des hiérarchies « traditionnelles » héritées de la période coloniale. La vocation première de ce système politique est de quadriller les populations depuis le groupe familial jusqu'à la préfecture. Le tout coiffé par un parti unique et l'oligarchie maffieuse groupée autour de la belle famille d'Habyarimana, l'Akazu. »( Interview de Gabriel Périès par Emmanuel Chicon, L'Humanité, 29.03.04). 


Les doctrines militaires françaises post-coloniales ont imprégné, dès la fin des années 1950, la formation de l'Etat rwandais « moderne », dirigé par un ex-séminariste Hutu (Grégoire Kayibanda) et un officier parachutiste belge (le colonel Logiest), qui culmine en 1963-1964 avec un pré-génocide (près de dix mille Tutsis de l'intérieur sont exterminés en représailles d'une tentative d'incursion armée de leurs frères réfugiés venus du Burundi).

A partir du milieu des années 1970, après la prise du pouvoir par le général Habyarimana et la réactivation de la coopération militaire française sous Giscard d'Estaing, l'organisation politico-administrative de l'Etat rwandais correspond peu ou prou aux théories de Trinquier sur le « contrôle des populations ».

Périès s'étonne aussi des parallèles qui lui sont rapportés par des autochtones entre l'organisation politico-administrative au Rwanda et dans l'ex-Zaïre (le problème ethnique en moins).

Les élites militaires belges et françaises en pleine osmose auraient appliqué le même modèle dans leur pré-carré réciproque. Certains officiers belges étant formés à l'école de guerre à Paris. Et l'on est en droit de se demander pourquoi ce savoir faire français aurait pu s'appliquer uniquement outre-atlantique en Amérique Latine là où l'influence française était des plus faibles tandis qu'il aurait été éclipsé ou oublié dans le pré-carré de l'Afrique francophone où cette même influence battait son plein. 

Dans cette optique, le quadrillage des populations, l'élimination des opposants politiques, la mise en place de dictateurs soutenus par l'armée, la même organisation politico-administrative du parti unique, le recours à l'élimination des opposants, l'institutionnalisation de la torture, participeraient d'une même méthodologie dont les deux piliers seraient la doctrine de Trinquier de « guerre antisubversive » et celle de Lacheroy des « hiérarchies parallèles ». Un savoir faire français mis en place dans l'Afrique noire francophone pour continuer à gouverner les anciennes colonies par l'intermédiaire de gouverneurs-kleptocrates patentés ''françafrique'' ( Bokassa, Eyadéma, Bongo, Sassou , Biya, Déby, Compaoré.). Néanmoins pour valider cette théorie uniciste, il serait opportun de consulter les archives militaires et de faire une analyse historique et géopolitique de chacun de ces pays en tenant compte de leur spécificité. Un travail de fourmi qui pourrait s'avérer passionnant.

Le Rwanda, un laboratoire expérimental  ?

Selon Patrick Saint-Exupéry, le Rwanda aurait servi de laboratoire à certains milieux politico-militaires pour expérimenter à l'échelle de tout un pays, avec les conséquences terribles que l'on sait, un modèle et une doctrine de guerre totale développés dans certains secteurs de l'armée et des services secrets à partir des enseignements des guerres de décolonisation.

C'est à partir de son expérience sur le terrain et des témoignages des officiers militaires français que Patrick Saint-Exupéry a échafaudé sa thèse.

Repères

En 1990, le président Habyarimana suite à une attaque sur Kigali du FPR (qui s'avérera fausse) appelle Paris. Lié par un accord de défense la France et la Belgique à l'instigation du président François Mitterrand, sur demande expresse de son fils Jean-Christophe (« on va l'aider le petit père Habyarimana »), envoient des troupes militaires au Rwanda pour apporter assistance au régime d'Habyarimana que l'on dit moribond. Ce sera l'opération Noroît. Très vite , devant les atrocités commises sur le terrain par le régime ethniste et raciste au pouvoir, la Belgique créée une commission d'enquête. Celle-ci condamnant le régime Habyarimana décide après vote au parlement (il s'agit d'un régime primo-ministériel) de rapatrier ses forces. Donc 3 mois plus tard la France reste seule sur le terrain. Devant l'avancée du FPR en 1992, alors que les dérives « ethnicides » du gouvernement Habyarimana se font de plus en plus graves, le président de la république et son état-major décide de créer le COS (Commandements des Opérations Secrètes) qu'ils dirigent secrètement et cela sans aucun contrôle parlementaire.  Les missions du COS ont pour rôle de « planifier, coordonner et conduire les actions menées par les unités spécialement organisées, entraînées et équipées pour atteindre des objectifs militaires ou paramilitaires définis par le chef d'Etat-Major ».

Dès lors le soutien et l'instruction des FAR ne s'arrêtera plus :

« Du 20 février au 20 mars 1993.les soldats français n'ont pas participé aux combats.Pour autant compte tenu de l'état de déconfiture dans lequel se trouvait l'état-major rwandais, incapable de matérialiser sur une carte la ligne de front et la position de ses troupes, pouvait-on encore considérer qu'il s'agissait d'une simple opération d'assistance,

de conseil ou de soutien ? Comme l'a indiqué le colonel Didier Tauzin, les militaires français ont dû rappeler à l'état-major rwandais les méthodes de raisonnement tactique les plus élémentaires, lui apprendre à faire la synthèse des informations, à rétablir la chaîne logistique pour apporter des vivres aux troupes, à préparer, à donner des ordres, à établir des cartes.il fallait de surcroît s'assurer qu'elle serait régulièrement alimentée en munitions.A cela se sont ajoutées.les patrouilles, les contrôles de zone autour de la capitale et les vérifications d'identité aux points d'accès de la ville ».Mission d'Information Parlementaire sur le Rwanda. Une coopération militaire trop engagée,p.355.

 

Janvier Afrika, ancien des réseaux zéros, assure que les Français ont formé les «escadrons de la mort» et des miliciens en 1991-1992.

Témoignage de Janvier Afrika repris dans MAIL AND GUARDIAN et traduitdans le COURRIER INTERNATIONAL du 30/06/1994 :

« Les Français nous ont appris à capturer nos victimes et comment les attacher. Cela se passait au centre de Kigali. C'est là qu'on torturait, et c'est là également que l'autorité militaire française avait ses quartiers.Dans ce camp, j'ai vu les français montrer aux Interahamwes comment lancer les couteaux et comment démonter et remonter les fusils.

Ce sont les Français qui nous ont formé - un commandant français - pendant plusieurs semaines d'affilée, soit au total quatre mois d'entraînement entre février 1991 et janvier 1992».

Selon Human Rights Watch Les forces armées rwandaises (FAR) ont été soutenues logistiquement et militairement après leur exfiltration dans l'est du Zaïre lors de l'opération Turquoise et ont continué à massacrer les soit-disant Tutsis du Congo (les Bayamulenge de RDC) tout en continuant à lancer des raids vers le Rwanda limitrophe pour tenter en vain de « finir le travail ».

Au cours de son enquête, Human Rights Watch a pu interviewer des représentants du "gouvernement rwandais en exil", comme le Premier Ministre Jean Kambanda, à Goma et à Bukavu, (Human Rights Watch, Rwanda/Zaïre, Réarmement dans l'impunité, mai 1995). Les fonctionnaires du gouvernement Habyarimana déclaraient encore ouvertement, le 26 avril 1995, que le « "gouvernement rwandais en exil" était basé au Zaïre ». Mais Derrière le Zaïre se tient la France. 

Enfin le colonel Bagosora, planificateur du génocide et qui avait été entraîné à l' école de guerre de Paris a été exfiltré par l'armée française :

« Selon les fonctionnaires des Nations Unies [interviewés entre août 1994 et mars1995], les militaires français ont fait voyager par avion des officiers importants, y compris le colonel Théoneste Bagosora et le leader des miliciens Interahamwe Jean-Baptiste Gatete, ainsi que les troupes d'élite des FAR et des miliciens en dehors de Goma, vers des destinations non identifiées, entre les mois de juillet et septembre 1994. » (Human Rights Watch, Rwanda/Zaïre, Réarmement dans l'impunité, mai 1995, p. 9)

De même Agathe Habyarimana accusée par Kigali d'être l'une des têtes pensantes du génocide a été reçue et honorée lors des voux de la francophonie le 19.01.2004 selon la Fédération Internationale des Droits de l'Homme .


La Thèse de Saint-Exupéry

Pour Saint-Exupéry, la création des COS en 1992 n'est rien d'autre qu'un coup d'état au cour de la Vème république. Il y aurait eu une conjonction entre la dynamique propre d'une partie de l'armée française essentiellement constituée autour des forces spéciales ou des forces issus de l'infanterie coloniale (RPIMa, la légion, les commandos de la DGSE.) qui peu à peu ont fait une sorte de coup d'état interne en s'autonomisant au sein de l'armée française avec la bénédiction de François Mitterrand. « Notre président de la République et notre chef de l'Etat-major ont placé sous leur autorité directe, à l'exception de toute autre, les unités les plus aguerries de notre armée, dotées d'un équipement de pointe et rôdées aux techniques des « opérations grises ». Ces deux hommes décident seuls. Ils sont maîtres de leur choix et ont toute licence pour faire usage de nos forces spéciales. Les « objectifs » affichés dans les textes ne prêtent à aucune confusion. Ceux-ci sont « militaires », mais également « paramilitaires ». En clair : le COS est une structure politico-militaire ». (Patrick de Saint-Exupéry, L'Inavouable, p. 276-277). Pour l'auteur, les prérogatives de cette cellule élyséo-militaire sont illimitées et tiennent aux quatre prérogatives de la guerre secrète à savoir assistance, soutien, neutralisation et actions d'influence.


Cette guerre secrète va appliquer les princeps de la « guerre totale » héritée de la « mémoire jaune » coloniale pour lutter contre les « terroristes » du FPR. « En 1993, le chef d'état major des armées, l'amiral Lanxade, autorise le COS à développer des capacités de guerre psychologique ».

Le Rwanda est traité de manière confidentielle sans aucun contrôle parlementaire, sans aucune information de l'opinion publique et dans la plus grande opacité. Ces éléments sont rapportés par des militaires à Saint-Exupéry : « Dès le 23 janvier 1991, je m'aperçois qu'une structure parallèle de commandement militaire français a été mis en place, nous dira un officier : « A cette époque, il est évident que l'Elysée veut que le Rwanda soit traité de manière confidentielle. Hors hiérarchie, le lieutenant colonel Canovas est régulièrement reçu à Paris par le chef d'état-major des armées »explique un autre. » (Ibid, p. 279-280). Or il est clair que la France, officieusement, ne cachait pas son engagement militaire auprès des FAR, forces armées Rwandaises. Paul Dijoud se déclarait être, dans une note du 11 mars 1992 adressée au ministère des affaires étrangères, pour « un engagement de la France au Rwanda discret mais significatif » en d'autres termes important mais secret. (p. 286). Ainsi durant son séjour à Paris, Kagamé, leader du FPR, se serait vu dire par Dijoud (selon Kagamé) : « Si vous n'arrêtez pas le combat, si vous vous emparez du pays, vous ne retrouverez pas vos frères et vos familles parce que tous auront été massacrés ». Ce qui est sûr c'est que Kagamé sera arrêté par la police puis relâché quelques heures après. Cela en dit long de l'implication française auprès du régime d'Habyarimana dont tout nous incite à penser que Paris était au courant depuis 1990 des graves dérives criminelles et à partir de 1992 des dérives génocidaires.

Une guerre politico-militaire se met donc en place qui va appliquer les princeps de Trinquier et Lacheroy.

Selon le rapport de la Mission parlementaire (MIPR, p. 138-139) :

«Dans le rapport qu'il établit le 30 avril 1991, au terme de sa deuxième mission de conseil, le colonel Gilbert Canovas rappelle les aménagements intervenus dans l'armée rwandaise depuis le 1er octobre 1990, notamment :
- La mise en place de secteurs opérationnels afin de faire face à l'adversaire. [.]

- Le recrutement en grand nombre de militaires de rang et la mobilisation des réservistes, qui a permis le quasi-doublement des effectifs [.].

- La réduction du temps de formation initiale des soldats, limitée à l'utilisation de l'arme individuelle en dotation. [.]

- Le colonel Canovas souligne également [.] que "l'évident avantage concédé" aux rebelles au début des hostilités a "été compensé par une offensive médiatique" menée par les Rwandais à partir du mois de décembre».

 

Et Saint-Exupéry de commenter : « "Secteurs opérationnels", cela signifie "quadrillage". "Recrutement en grand nombre", cela signifie "mobilisation populaire". "Réduction du temps de formation", cela signifie "milices". "Offensive médiatique", cela signifie "guerre psychologique". »

Ce corpus doctrinaire aurait évolué au Rwanda vers la constitution de la doctrine de « la guerre totale », une guerre « cannibale » selon Gabriel Périès. « C'est une doctrine qui vise à broyer l'homme, à le nier, à le transformer en un noud de peurs, en une boule de nerfs, afin de le priver de tout libre arbitre. C'est une doctrine qui fait de l'homme un instrument. Une doctrine de pure terreur. Quand nous l'appliquerons au Rwanda contre la rébellion, ces « Khmers noirs de l'Afrique », ce sera dévastateur ».(Ibid, p. 282)


Aux origines de la guerre totale

La « guerre antisubversive », appelée aussi « guerre révolutionnaire » est une doctrine qui, selon le colonel Thiéblemont, finalise « l'usage des pratiques de propagande et de coercition de masse ».

Selon Patrick Saint-Exupéry, elle repose sur six grands principes :

-         le déplacement de populations à grande échelle

-         le fichage systématique

-         la création de milices d'autodéfense

-         l'action psychologique

-         le quadrillage territorial

-         les "hiérarchies parallèles.

Or au Rwanda, cette « guerre révolutionnaire » ou plus exactement « anti-subversive » va prendre un tournant encore plus tragique dès lors qu'elle s'appuiera sur un régime « ethniste » qui cible les membres d'une « ethnie » comme « l'ennemi intérieur » à abattre.

 

Pour Gabriel Périès la filiation de pensée de Trinquier et Lacheroy n'est pas à mettre en rapport avec les théories révolutionnaires de Mao Tse Toung, mais avec les théories échaffaudées par Erich Ludendorff dans l'Allemagne nazie.

 Pour développer son argumentaire, Périès constate après avoir eu accès aux archives militaires et aux écrits de Trinquier et Lacheroy que leurs références à Mao sont fausses, pour l'essentiel elles sont des emprunts, plus ou moins tronqués, à des discours staliniens. Si la théorie de «la guerre antisubversive» a été échafaudée en réponse à la perte de l'Indochine et a été développée et appliquée en Algérie, cette théorie développée par Lacheroy et Trinquier s'appuyait plus sur la théorie de «la guerre totale» développée par Lundendorff avec laquelle elle présente de nombreuses similitudes où il s'agissait de traquer l'ennemi de l'intérieur (les juifs.) et de créer une cohésion par la terreur.

Cette conception de la « guerre totale » fut inspirée par la première guerre mondiale et théorisée dans l'ouvrage du général Erich Ludendorff durant l'Allemagne nazie, au milieu des années trente.

Cette conception, qui abolit la distinction entre temps de paix et de guerre, pense la mobilisation intégrale de la production industrielle et des masses en vue de la guerre inéluctable contre l'ennemi mortel. Ennemi intérieur dont le but politique est, par nature, absolu, c'est-à-dire attentatoire à l'existence même de la société politique, en ses principes, ses valeurs et sa culture.

 « Les contextes militaro-politiques font entrer dans la structuration du politique la distinction ami/ennemi propre au combat guerrier et débouchent sur « la lutte existentielle » qui inévitablement s'en suit : l'ennemi de l'Etat total devient « totalement » intérieur, prêt au déchaînement de la Total Krieg ludendorfienne ».( Ayse CEYHAN, Gabriel PERIES dans  L'ennemi intérieur : une construction discursive et politique. La construction de l'ennemi intérieur ).Contrairement à Patrick de saint-Exupéry, ce chercheur politologue ne parle pas lui de coup d'Etat interne mais plutôt d'une continuité de la politique de François Mitterrand avec celle menée par Valéry Giscard d'Estaing dans ses accords de défense avec le Rwanda.

Allons nous vers une nouvelle commission d'enquête sur le rôle de la France et l'implication des militaires dans leur soutien aux dictatures en Afrique francophone ?