Retour à la page d'accueil

 PRESSAFRIQUE 27.11.05
Clichés raciologiques (II) : Finkielkraut dérape, Finkielkraut s'excuse

«Bien plus que la pensée de classe, c'est la pensée raciale qui a plané sur le développement des nations européennes telle une ombre constante, pour devenir finalement l'arme redoutable de la destruction de ces nations. Du point de vue historique, les racistes détiennent un record de patriotisme pire que les tenants de toutes les autres idéologies pris ensemble, et ils ont été les seuls à nier sans cesse le grand principe d'égalité et de solidarité de tous les peuples, reposant sur l'idée d'humanité »
Hannah Arendt, les origines du totalitarisme, l'Impérialisme.

Fidèle à lui-même, Finkielkraut a tenu des propos relativisant la traîte négrière et revalorisant la colonisation en Afrique comme un bienfait. Adieu compassion, adieu devoir de mémoire, adieu crimes contre l'humanité alternant esclavage, massacres, exterminations, génocide en Afrique et viva l'oeuvre civilisatrice de la coloniale en Afrique! Un discours pétri de relativisme culturel emprunt de clichés coloniaux quant à la conception des droits de l'homme et de la souffrance des peuples. Qui plus est le discours est assorti d'un pointage des Français d'origine africaine considérés comme les responsables de la crise des banlieues. Une stigmatisation qu'il n'avait pas hésité à faire sur France Télévision en préférant mettre en exergue la dimension ethnique sous-jacente à la crise plutôt que sa dimension sociale. Dans Haaretz, il semble aller encore plus loin dans ses propos. (Lire le texte en anglais sur Haaretz daily)

Extrait d'un florilège finkielkrautien assez caractéristique (Grioo.com 24.11.05 Les drôles de propos d'Alain Finkielkraut dans le journal "Haaretz") :  "On voudrait réduire les émeutes des banlieues à leur dimension sociale, y voir une révolte de jeunes contre la discrimination et le chômage. Le problème est que la plupart sont noirs ou arabes, avec une identité musulmane. En France, il y a d'autres émigrants en situation difficile. Ils ne participent pas aux émeutes. Il est clair que nous avons affaire à une révolte à caractère ethnico-religieux"...

Commentaire de Pressafrique : nous avions déja signalé le caractère ethnique très hétéroclite des émeutiers c'est à dire black, blanc et beur dont un quota non négligeable de français dit trivialement de "souche" comme l'atteste les compte-rendus de journalistes auprès des tribunaux (lire aussi à ce sujet dans Libération du 18.11.05 Dans le Nord, au tribunal, des émeutiers loin des clichés). La dimension sociale du conflit reste indéniable sur fond de discrimination réactivant les crispations et les tensions ethniques que certains pourraient instrumentaliser à des fins populistes en une sorte de divisionnisme. (Pressafrique 21.11.05, Clichés raciologiques : Hélène et les garçons). 

Les systématisations réductrices à caractère raciologique se poursuivent dans le journal israëlien Haaretz cité par Grioo.com 24.11.05 Les drôles de propos d'Alain Finkielkraut dans le journal "Haaretz") :
"cette violence a été précédée de signes annonciateurs très préoccupants que l'on ne peut réduire à une simple réaction au racisme français. Prenons par exemple les événements qui ont accompagné il y a quelques années le match de football France-Algérie, ce match s'est déroulé à Paris au Stade de France, on nous dit que l'équipe de France est adorée par tous parce qu'elle est « black blanc beur », en fait aujourd'hui elle est black black black ce qui fait ricaner toute l'Europe. Si on fait une telle remarque en France on va en prison, mais c'est quand même intéressant que l'équipe de France de football soit composée presque uniquement de joueurs noirs. Quoiqu'il en soit cette équipe est perçue comme le symbole d'une société multi ethnique, ouverte etc.Le public dans le stade, des jeunes d'origine algérienne, ont hué pendant tout le match cette même équipe. Ils ont même hué la Marseillaise et le match a du être interrompu quand les jeunes ont envahi le terrain avec des drapeaux algériens.

(Grioo.com ajoute : "Alain Finkielkraut ignore manifestement que lors du match France Portugal, les immigrés portugais ont hué la marseillaise de la même façon que les jeunes descendants d'immigrés algériens, mais les faits n'ont pas eu le même retentissement. Précisons aussi que l'équipe de France a disputé des matchs contre le Maroc, la Côte d'Ivoire ou le Cameroun, sans qu'il y ait d'incidents.")

Puis Finkielkraut propose sa lecture de l'histoire, du devoir de mémoire et de sa notion de crimes contre l'humanité. Il fait référence à Dieudonné marquant son point de fixation névralgique :
"Aux Etats Unis également nous sommes témoins de l'islamisation des noirs. C'est Louis Farrakhan en Amérique qui le premier a dit que les Juifs ont joué un rôle central dans l'esclavagisme. Et le principal porte parole de cette théologie en France aujourd'hui c'est Dieudonné, c'est lui qui est aujourd'hui le vrai patron de l'antisémitisme en France, et non le Front National.  Mais en France au lieu de combattre son discours on fait précisément ce qu'il demande : on change l'enseignement de l'histoire coloniale et de l'histoire de l'esclavage dans les écoles. On y enseigne aujourd'hui l'histoire coloniale comme une histoire uniquement négative. On n'enseigne plus que le projet colonial voulait aussi éduquer, apporter la civilisation aux sauvages. On ne parle que des tentatives d'exploitation, de domination, et de pillage. Mais en fait qu'est ce que veut Dieudonné ? Il exige une "shoah" et pour les arabes et pour les noirs, mais si l'on met la shoah et l'esclavage sur le même plan alors on est obligé de mentir, car ce n'était pas une shoah. Et ce n'était pas un crime contre l'humanité parce que ce n'était pas seulement un crime. C'était quelque chose d'ambivalent. Ainsi en est-il également de l'esclavage. Il a commencé bien avant l'Occident. En fait, la spécificité de l'Occident pour tout ce qui concerne l'esclavage c'est justement tout ce qui concerne son abolition. L'abolition de l'esclavage est une question européenne et américaine. Cette vérité là sur l'esclavage il est maintenant interdit de l'enseigner dans les écoles."...

Concernant l'enseignement des ignominies coloniales, constituant une véritable généalogie de crimes contre l'humanité (du génocide aux massacres pacificatoires), bon nombre de ces ignominies ont été jetées dans les oubliettes de l'histoire avec la complicité d'historiens peu sourcilleux sur la question du passé colonial. Dans l'enseignement fait à nos enfants ces crimes n'ont pour un certain nombre pas même le droit de citer. Il s'agit de refuser le devoir de mémoire à une catégorie de l'humanité sur des évènements non conformes à notre modernité culturelle pétrie d'humanisme. Dans l'Impérialisme, la philosophe Hannah Arendt tenait la banalisation des méthodes barbares de pacification coloniale introduites dans les politiques étrangères des pays occidentaux comme autant d'éléments ayant préfiguré l'ignominie qui aura lieu en Europe par la suite. S'il importe de faire le distinguo entre Shoah et esclavage et horreur coloniale, entre le génocide où il y a volonté d'éliminer un peuple et les autres crimes contre l'humanité, il semble important de considérer que la banalisation des méthodes utilisées durant la traîte négrière puis lors de la colonisation assortie d'une idéologie nauséabonde au relent exterminatoire fondée sur la supériorité raciale et l'eugénisme ont rendu possible la génèse de cette horreur en Occident. "Qu'on extermine toutes ces brutes" disait un Kurt dans Au coeur des ténèbres de Joseph Conrad, adapté à l'écran par Francis Ford Coppola sous le titre "Apocalypse Now" et ce n'était pas de la fiction. Il y a une généalogie du crime qu'il faut à tout prix penser pour éviter la reconduction, pour que le "plus jamais ça" prenne un sens fédérateur pour tous. En ce sens le génocide des Hereros  en Namibie au début du XXè siècle par les troupes coloniales allemandes du Kaïser a préfiguré les méthodes exterminatoires des nazis durant le IIIème Reich selon Tristan Mendès-France : recours à la solution finale et constitution de camps de concentration. Cet impensé là, parce que nous nous refusons égoïstement à en prendre conscience et à l'enseigner permet à certains acteurs et décideurs cyniques du système de reconduire les mêmes politiques racistes et criminelles sans qu'il y ait de véritable prise de conscience par la société civile. Il suffit pour cela de faire le lien historique entre la politique coloniale pacificatoire d'une barbarie inouïe (intégrant massacres à caractère génocidaire et génocide) et la politique néocoloniale de la Françafrique dont le caractère génocidaire semble de plus en plus attesté durant certaines périodes et en certains endroits de son pré-carré africain (soit par collaboration-complicité comme au Rwanda en 1994 rappelant les heures sombres de la France moisie soit directement comme au Cameroun  lors des massacres en pays Bassa et Bamiléké dans les années soixante). Une légitimation de pratiques génocidaires et une continuité politique jamais dénoncées. 

Contrairement aux propos de Finkielkraut dans Haaretz, il n'y a pas d'enseignement de cette histoire là, il y a un trou de mémoire colonial soigneusement cultivé qui confine à la forclusion d'une horreur impensée qui fait ombrage aux thèses impérialistes et nationalistes faites de grandeur et de lumières. Au contraire par la loi du 23 février 2005, le gouvernement et le parlement dans sa majorité, veulent favoriser un discours officiel au sein de l'enseignement selon lequel la colonisation fut "un acte positif", de plus des députés de la majorité ont proposé une loi visant à instaurer un délit d'atteinte à la dignité de la France et de l'Etat et de ses personnages historiques condamnant ainsi les propos, les écrits, les chansons mettant en cause la vision nationaliste et hégémonique de l'histoire enseignée à "nos belles têtes blondes" (Afrikara.com 24.11.05, La France veut inventer le crime de vérité historique : Historique !). Tout le contraire de ce que dénonce Finkielkraut semble-t-il.

Quant à l'esclavage, Finkielkraut reprend les thèses de Pétré-Grenouilleau (flirtant avec le révisionnisme ambiant) sur la spécificité européenne : "En fait, la spécificité de l'Occident pour tout ce qui concerne l'esclavage c'est justement tout ce qui concerne son abolition." Sa spécificité est sans doute d'avoir été aussi particulièrement intensive et meurtrière pouvant justifier la volonté de certains de l'abolir devant le carnage avec la mise en esclavage et la déportation de millions d'Africains. Il n'est d'ailleurs pas enseigné dans nos manuels d'histoire que Félix Léger Sonthonax, peu après la révolution française, fut le premier à abolir l'esclavage en Haïti en 1793 (Colloque des historiens: Revue d'histoire critique, "le négationnisme en histoire coloniale"). Crime contre l'humanité qui fut d'ailleurs rétabli par l'empereur Napoléon-Bonaparte quelques années plus tard et cela pendant plusieurs décades, ce qui ne figure pas non plus dans les manuels d'histoire pas plus que le remplacement de la traîte négrière par le travail forcé pour exploiter les matières premières des colonies en Afrique centrale et les razzias face à ceux qui refusaient ce modèle de civilisation fait de terreur, d'horreur et d'apartheid pour les autochtones. Pratiques inhumaines qui ont fait des millions de morts en Afrique centrale comme l'attestent les travaux d'historiens et de démographes ( Congo, Oubangui-Chiari). Mais sans doute cela n'a pas beaucoup d'importance, un point de détail de l'histoire, un coin de néantisation mnésique sidérant ?  

Le philosophe écrit dans Haaretz, selon Grioo, "Je suis né à Paris, mais je suis fils d'immigrants polonais. Mon père a été déporté de France. Ses parents ont été déportés et assassinés à Auschwitz. Mon père est revenu d'Auschwitz en France. Ce pays mérite notre haine: ce qu'il a fait à mes parents était beaucoup plus violent que ce qu'il a fait aux Africains. Qu'a-t-il fait aux Africains? Il ne lui a fait que du bien." On peut comprendre cette colère à juste titre face à une douleur incommensurable. On peut comprendre ce souci de devoir de mémoire, de devoir de justice, de devoir de reconnaissance pouvant partiellement appaiser. Moins compréhensible est cette absence totale de compassion face à la souffrance des autres peuples et de leurs descendants en France et ailleurs qui ont subi le joug de l'esclavage,
de la coloniale puis de la néocoloniale sans cesse réactualisée. Faut-il parler d'aveuglement traumatique ? Faut-il parler d'une méconnaissance complète de cette histoire face à l'omerta républicaine? Faut-il parler de mépris? Faut-il y voir une représentation sélective des droits de l'homme à l'aune de l'idéologie coloniale de race supérieure ? Faut-il y voir du racisme?

Son florilège et son dérapage raciologiques, toujours dans Haaretz, selon Le Monde du 23.11.05 (La voix "très déviante" d'Alain Finkielkraut au quotidien "Haaretz"), est un véritable festival qui n'a rien à envier au discours de Le Pen ou à de Villiers :
""Ils disent : "Je ne suis pas français, je vis en France et en plus ma situation économique est difficile." Mais personne ne les retient ici de force." Quant aux motivations des jeunes des cités, elles n'ont aucun lien avec l'emploi, selon lui. Que veulent-ils ? "C'est simple : l'argent, les marques et, parfois, les filles." Certes, reconnaît-il, "il existe des Français racistes, qui n'aiment pas les Arabes et les Noirs". "Ils les aimeront encore moins en prenant conscience de combien ceux-ci les haïssent (...) Imaginons que vous gérez un restaurant. Un jeune vous demande un emploi. Il a l'accent des banlieues. C'est simple : vous ne l'engagerez pas, c'est impossible." Voilà, se désole-t-il, "des propos de bon sens", mais, dans la France actuelle, "on leur préfère le mythe du "racisme français"". Et de conclure : "L'antiracisme sera au XXIe siècle ce que fut le communisme au XXe."

Faut-il y voir une apologie et une légitimation du racisme? Cette base idéologique de la coloniale comme le rappelait Hannah Arendt dans l'Impérialisme, ibid,p.72 : "Que le racisme soit la principale arme idéologique des politiques impérialistes est si évident que bon nombre de chercheurs donnent l'impression de préférer les sentiers battus du truisme".

D'après Grioo, les journalistes d'Haaretz, quotidien de référence en Israël, ont jugé nécessaire de préciser à leurs lecteurs que ses réponses ne provenaient pas "du Front National mais de la bouche d'un philosophe qu'on considérait autrefois comme l'un des porte parole de la gauche française, et l'un des philosophes qui ont mûri dans la révolte des étudiants de mai 68". Les journalistes ont également précisé qu'Alain Finkielkraut a ajouté à plusieurs reprises "qu'il était impossible, voire dangereux de dire de telles choses en France". Propos quelque peu similaire à ceux tenus en Russie par Hélène Carrère d'Encausse, secrétaire perpétuelle de l'Académie française. A noter que les journalistes de Haaretz ont aussi en partie induit les réponses de Finkielkraut si l'on suit le déroulement de l'interview, semblant induire un boulevard de dérapage pour le philosophe. Lire l'article entier en anglais sur Haaretzdaily.com ( Haaretz daily). Critiquer le post-modernisme est une chose mais de là à régresser à une pensée profondément rétrograde et réactionnaire il y a une marge. Faut-il voir là une défaite de la pensée?

Suite à la publication des propos du philosophe, réplique de ses propos sur France Télévision qualifiés en leur temps de "très graves" par une intervenante, le M.R.A.P (Mouvement contre le racisme et pour l'amitié entre les peuples) a porté plainte contre Alain Finkielkraut pour incitation à la haine raciale. Selon Mouloud Aounit, secrétaire du Mrap, l'entretien publié le 18 novembre par «Haaretz» est «un texte d'une violence raciste inouïe, qui se fait le porte-voix des clichés du Front national et participe à mettre sur le terrain ethnique et religieux cette insurrection sociale de Français qu'il nomme noirs ou arabes».

Finkielkraut a par la suite préféré faire ses excuses  en ses termes (Libération 25.11.05 Finkielkraut: «Je présente des excuses») :
«Je présente des excuses à ceux que ce personnage que je ne suis pas a blessé (...). La leçon, c'est qu'en effet je ne dois plus donner d'interview, notamment à des journaux dont je ne contrôle pas ou je ne peux pas contrôler le destin ou la traduction», a déclaré Alain Finkielkraut sur Europe 1. Le philosophe déclare avoir été victime d'amalgames et d'une mauvaise traduction et a ajouté «Je n'ai en moi aucun mépris ou de haine à l'égard de quelque collectivité que ce soit. Je me sens solidaire par vocation des nouveaux immigrés en France et notamment des immigrés de la deuxième ou troisième génération».

Nous voilà rassurés.

Le Mrap a retiré sa plainte peu après les excuses de Finkielkraut sur Europe 1, son secrétaire général a déclaré selon Le Monde, 26.11.05 Génèse d'une controverse :
"Je ne veux pas le victimiser, justifie Mouloud Aounit, secrétaire général du MRAP. Mais je ne crois pas à ses excuses. On n'est pas dans une logique de dérapage. Cela fait quelque temps qu'Alain Finkielkraut est dans une bascule idéologique. Il a été l'un des rares intellectuels à défendre le pamphlet d'Oriana Fallaci La Rage et l'Orgueil et l'un des initiateurs de l'Appel contre le racisme anti-Blanc, qui mettait sur le terrain du racisme des actes qui relèvent de la délinquance. Dans ses excuses, il parle des "immigrés de la deuxième ou troisième génération". Cela prouve bien qu'il ne les reconnaît pas comme français." M. Aounit affirme que "Finkielkraut n'a plus de crédibilité".

Quant à l'Union juive française pour la paix (UJFP), qui a diffusé la première en France une traduction de l'entretien, elle déclare qu'il s'agit d'un "avatar de la pire pensée néo-conservatrice. Bien que ce monsieur se veuille un grand intellectuel, il occuperait plutôt la fonction de pompier-pyromane de la communauté juive, attisant plus d'antisémitisme qu'il n'incite à la réflexion." (Le Monde, 26.11.05 Génèse d'une controverse )

______________________________________________________
Dernière modif 27.11.05 13h45