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Le pouvoir de Tshombe fragilisé au
Katanga Fin décembre 1960, la situation
se gâte dans la "province du cuivre", véritable poumon économique du
pays. Contrairement à ce que Tshombe veut bien annoncer à la communauté
internationale quant à la prospérité de sa province
sécessionniste, les éléments de réalité ne plaident pas en sa faveur.
Le pouvoir supplétif à Elisabethville est obligé de s'appuyer sur des
mercenaires européens et d'Afrique du sud, des colons belges et des
centaines de militaires belges pour assurer son maintien au
pouvoir. Deux cent militaires belges camouflés sous l'uniforme de
l'armée katangaise assurent la colone vertébrale des troupes de Tshombe
(Ludo de Witte, l'assassinat de Lumumba p.
146). D'après Ludo de Witte (ibid, p. 175) : "Tshombe a donné son
accord pour former une compagnie qui sera entièrement composée de Blancs
recrutés en Europe. Cette garde prétorienne aura pour tâche de protéger le
régime au cas où les troupes africaines perdraient
pied". Le régime Katangais ne tient que grâce au soutien
belge et aux "affreux", ces mercenaires qui encadrent avec les
soldats belges la gendarmerie katangaise. Selon le major
Weber, Tshombe a perdu confiance en ses propres troupes :
"Celles-ci sont régulièrement indisciplinées, entraînées dans
des disputes entre ethnies et de plus en plus méfiantes envers les
officiers blancs " (ibid, p.175). Le
consulat des USA à Elisabethville décrit la situation
lamentable de l'armée de Tshombe. De fait le tiers de la province est passé
sous le contrôle des Baluba en passe d'être rejoint par les patriotes
lumumbistes. La révolte des Baluba "a converti la ville (de Manolo) en
bastion de la rébellion. Au cours des derniers mois de 1960, les triomphes
de la Balukabat se succèdent. Le nord et le centre du Katanga, des deux
côtés de la Lualaba, bon pour un tiers de la superficie totale de la
province, sont tombés sous la prise solide des rebelles, d'autres régions
et certaines villes importantes ont été converties en noman's land.
Kabalo et Nyunzu, dans le nord, sont tombés respectivement au début du
mois de novembre et de décembre. Bukama, plaque tournante au centre de la
province, est conquis début décembre. Bukama servait également de
gare de passage à la ligne ferroviaire entre la capitale katangaise et le
Kasaï. Depuis, ce trafic s'est arrêté. Ce n'est que grâce à beaucoup
d'efforts que Kamina, lieu stratégique se trouvant également au centre,
reste sous le contrôle du régime. Luena et Mitwaba au centre, et
Kabongo dans le nord-est, sont à peu près coupés du reste de la
province. La rébellion est sur le point de contrôler trois plaques
tournantes vitales du régime : Albertville, deuxième ville de la
province dans le nord ; Kolwezi, centre minier dans le sud ; et enfin le
chemin de fer reliant Elisabethville au port de Lobito en Angola". La
Belgique se trouve piéger par son "double-jeu" consistant à soutenir avec
les USA les autorités néocoloniales en constitution à Léopoldville
(Kasa vubu - Mobutu) et le régime de Tshombe. Les anciens colons derrière
Tshombe demandent la reconnaissance officielle par la Belgique du
Katanga auprès des Nations unies mais Bruxelles reste
relativement entravée par son lien avec le tandem Kasa vubu - Mobutu. En
fait, la Belgique a joué deux chevaux à la fois pour contrer le
gouvernement démocratique de Lumumba tandis que les USA ont
toujours soutenu Mobutu et Kasa-Vubu à Léopoldville. Conscient de ce
"double-jeu", se sentant insuffisamment soutenu par le gouvernement
belge le lobby belgo-katangais sous couvert de Tshombe menace de
faire appel à la France et de fait engage des militaires français ultras
de l'Algérie française. Le colonel Trinquier, père avec Lacheroy de la
théorie de la guerre antisubversive, est recruté
par les colons belges au Katanga comme chef de la gendarmerie
katangaise fin janvier 1961. "Les diehards
katangais autour de Thyssens, Onckelinx, Belina et des cadres de l'Union
minière comme Henri Fortemps veulent coûte que coûte maintenir
l'indépendance katangaise. Ils ont trouvé un fougueux partisan en la
personne du ministre Kimba. Thyssens et ses comparses rêvent d'une
éternelle oasis coloniale au coeur de l'Afrique, et ce clan craint, non
sans raisons, que Bruxelles ne pousse le Katanga, après le renversement de
Lumumba et l'installation d'un régime néocolonial à Léopoldville, à
un compromis avec le gouvernement central pour la restauration d'un Congo
uni".(ibid, p. 158). Roger Trinquier
lors du putsch du général de Gaulle en 1958 était présenté dans
les colones du journal Le
Monde comme un "tigre assoiffé de sang" il aurait
déclaré en mai 1958 lors du putsch républicain qui allait placer le
général de Gaulle à la tête de l'Etat français "Donnez-moi cent
égorgeurs et je terroriserai Paris" (ibid, p. 159). A l'époque il
commandait les paracommandos français à Alger chargés des opérations de
"nettoyage". En France, l'avènement du général de Gaulle en mai 1958 sous
la poussée des ultras de l'Algérie et des réseaux
stay-behind marquera la fin
de la IVème république, de son régime parlementaire et reculera la date de l'indépendance
de l'Algérie. Avec l'avènement de la Vème république
les Français entreront dans un régime présidentiel fort, semi-démocratique, ils n'auront
plus accès à la politique africaine de leur pays et au domaine de l'exécutif par
la voix de leurs parlementaires. Dès
lors le général de Gaulle, ancien militaire,
régentera avec son alter-ego Jacques Foccart la politique étrangère dans les
pays outre-mer sans guère de contre-pouvoir instituant
le système de la Françafrique et ses
nombreuses dérives. On peut dire que la Vème République française porte
l'héritage colonial en son sein* et le
prolonge sous sa forme néocoloniale dans les
anciennes colonies.
Situation économique et
sociale précaire en Belgique Fin décembre
1960 la Belgique a perdu vingt cinq militaires sur le sol katangais depuis
la sécession du Katanga en juillet 1960 (Ludo de Witte, ibid, p.
181, note de bas de page). La situation économique depuis
l'indépendance du Congo n'est guère brillante. La dette publique s'est
élevée considérablement et le gouvernement Eyskens est obligé d'engager
des mesures de restriction budgétaire : augmentation des impôts et
diminution des dépenses sont au programme. "Les économies et les
assainissements doivent se chiffer à 20 milliards de francs et les
recettes fiscales nouvelles "temporaires" seront à l'ordre de 6
milliards". (Luc De Vos et coll., Les secrets de l'Affaire Lumumba , p. 281).
Fin décembre 1960, début janvier un mouvement de contestation sociale
croissant conduit à des grèves et des émeutes en Belgique. Le 3 janvier
1961, les grèves atteignent leur point culminant, en ampleur et en
intensité, avec des émeutes et des sabotages. Pour Luc De Vos et coll.,
(ibid, p.281) ces mesures d'assainissement de l'économie n'ont rien à voir
avec la crise congolaise. Néanmoins il est fort probable
que l'indépendance accordée au Congo, la guerre civile qui a
éclaté suite à la proclamation de la sécession du Katanga
entraînant la rupture des relations diplomatiques et économiques avec
la Belgique (prononcée par le gouvernement Lumumba suite à la sécession du
Katanga fomentée par l'ancienne puissance
coloniale) ont privé Bruxelles d'une manne financière non
négligeable. D'autant plus que même si la
Belgique continue de contrôler économiquement le Katanga, la
guerre qui ravage le nord comme on l'a vu influe considérablement sur
l'économie katangaise.
Dimanche 01.01.1961. Défaite des soldats de
Mobutu à Bukavu. La capture du major Pongo. La perte de Bukavu dans l'est du Congo constitue
une perte sèche pour Bruxelles, Washington et le nouveau gouvernement
hétéroclite de Léopoldville. Dès lors il s'agit pour Mobutu de
reprendre cette ville charnière aux patriotes de Stanleyville soutenant
Lumumba. Fin décembre Mobutu lance ses soldats à la reconquête de
Bukavu à la frontière du Rwanda encore sous mandat belge. Les soldats
de l'ANC pro-Mobutu sont envoyés sous l'aile protectrice de leur mentor
belge, le samedi 31.12.1960 via le Rwanda à Bukavu. Action qui se fait
avec l'appui de Bruxelles en violation flagrante avec
l'interdiction faite par le conseil de sécurité de l'ONU. Dès le début de
la bataille le dimanche 01.01.1961, les soldats de l'ANC pro-Mobutu sont
mis en déroute après quelques échanges de tirs en provenance du camp
des patriotes de Saio en territoire congolais. Une grande partie des
soldats sont capturés dont le major Pongo qui a arrêté Lumumba. Seuls trente hommes parviennent
à s'échapper. Pris en otage par les patriotes, le major Pongo ne
cessera de réclamer la libération de Lumumba en échange de la
sienne. Il n'obtiendra jamais gain de cause. Pongo sera assassiné par les
patriotes peu après l'assassinat de Lumumba. Cette
action de reconquête avait été planifiée dès le 27 décembre 1960 en plein
accord avec l'ancienne puissance coloniale.
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Luc De Vos et coll., Les secrets de l'Affaire Lumumba ,
p.278 |
La rencontre
Bomboko-Dupret (Léopoldville 27 décembre 1960) ...Bomboko demande
à la Belgique 1° l'autorisation de faire passer les troupes
(congolaises, relevant du colonel Joseph Mobutu) par le
Ruanda-Urundi.
2° de mettre à leur disposition à Kamembe les
armes automatiques perfectionnées, et environ 6 à 10
jeeps |
La Belgique a joué un rôle actif
dans le soutien logistique et militaire apporté aux troupes de
Mobutu.
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Ludo de Witte, l'assassinat de
Lumumba, p.178 |
| ...Le samedi 31 décembre, trois
officiers et une centaine de soldats de l'ANC sont transportés en
avion à Usumbura, au Ruanda-Urundi, à l'époque sous mandat belge.
Nendaka, Marlière et Pongo sont sur place. Pourtant, à l'occasion
d'une conférence de presse, Rikhye, un officier de l'ONU, prévient :
" Toute tentative d'invasion du Kivu à partir du Ruanda serait une
agression contre le Congo!". Mais Bruxelles ne redoute pas un
conflit diplomatique avec les Nations unies. L'opération est urgente
et fort importante. A partir de Brazza, Dupret a supplié le ministre
Wigny de donner le feu vert, avant même que le président Kasa Vubu
ne lui ait officiellement demandé. A Usumbura, les autorités belges
ont reçu l'ordre d'amener immédiatement le contingent jusqu'à la
frontière congolaise. La nuit de la Saint Sylvestre, des chauffeurs
belges transportent le détachement jusque
Shangugu... |
Panique à Bruxelles et
Léopoldville - le transfert et l'élimination de Lumumba
deviennent urgents Le colonel Frédéric Vandewalle
qualifiera cet épisode de "désastre" pour les autorités de Léopoldville.
C'est la panique à Bruxelles et à Léopoldville. Ce fiasco total
ne rassure en rien le gouvernement belge ni les USA d'ailleurs qui
vont être confrontés à la passation de pouvoir entre Eisenhower et Kennedy
fin janvier 1961. Il n'est pas sûr que le nouveau président partage
les vues de son prédécesseur et de la CIA concernant le bannissement
de Lumumba. A Léopoldville, Mobutu fait preuve d'une indécision
croissante face à la défaite cuisante subie à Bukavu. Des bruits courent
que l'on envisagerait à Léopoldville de relâcher Lumumba. Les soldats
de l'ANC ont sympathisé avec Lumumba. Après la mutinerie du 27 décembre
que le colonel Bobozo a stoppé à son corps défendant, on craint des
récidives au camps de Thysville. Dès la fin décembre les
tractations en coulisse se sont activées pour transférer Lumumba vers
une localisation où il pourrait "être éliminé physiquement" en toute
opacité. Le samedi 24 décembre, Bomboko demande dans un télégramme le
transfert du prisonnier de Thysville vers le Katanga à Elisabethville. Le
même jour l'ambasadeur belge à Brazzaville Dupret écrit : "Une réponse
affirmative est souhaitable, malgré l'échec des tentatives
antérieures. Contamination des troupes de Thysville est à
craindre". (Ludo de Witte, l'assassinat de Lumumba, p.183). Ce
télégramme sera envoyé à Bruxelles "aux Affaires étrangères,
aux Affaires africaines et à Caeymax, chef de la Sûreté belge.
Aussitôt Bruxelles le réexpédie au consulat général belge
d'Elisabethville. Quelques jours plus tard (le 28.12.1960, ndlr), Vanden
Bloock (E'ville) envoie un télégramme ultra secret à Bruxelles.
Elisabethvilles déclare qu'un transfert n'est pas opportun"
(ibid, p.183). Le 28.12.1960 Tshombe refuse le transfert de Lumumba
au Katanga et préconise à l'instar de Vanden Bloock qu'il soit envoyé au
Kasaï à Bakwanga où il serait livré aux soldats de
Kalonji. Fin décembre, le ministre belge Wigny "souligne
dans sa communication que Tshombe doit cesser "sa lutte de prestige" avec
Kasa Vubu : la coopération entre "modérés" contre le danger nationaliste
est absolument prioritaire. Wigny mentionne encore que les
communications tééphoniques entre Léo et E'ville sont réparées".
(ibid, p. 186). Le souci de l'ancienne puissance coloniale devient
d'autant plus prioritaire que la presse américaine révèle
que Lumumba a fêté le réveillon de la Saint Sylvestre avec
les soldats censés le garder et que les soldats lui ont souhaité
la bonne année et ont permis à sa première compagne de le visiter. Un
ancien collaborateur de Lumumba, Lopez Alvarez signale l'inquiétude
des dirigeants à Brazzaville et témoigne du rapprochement entre Lumumba et
ses gardes. "Ils se mirent à souhaiter la bonne année au prisonnier de
Thysville et ils accordèrent leur hospitalité à la première compagne de
Lumumba, que l'on présenta à l'opinion mondiale comme étant son épouse
(...) On me demande : "'Si Lumumba revient, seriez-vous disposé à remplir
un rôle de médiation pour chercher un modus vivendi entre nous et lui?"
(Témoignage retranscrit par Lahaye et repris par Brassine cité
par Ludo de Witte, l'assassinat de Lumumba, p.144).
Début janvier, craignant un retournement de situation, les autorités de
Léopoldville songent à transférer Lumumba dans le Bas-Congo au fort
de Shinkakasa où il aurait vraisemblablement un sort plus enviable.
Le Bas-Congo est la province natale de Kasa Vubu où son parti
politique l'Abako est fortement représenté. Première semaine de
janvier les autorités congolaises envoient à Boma le
commissaire Kandolo pour préparer son
transfert. Mais l'administrateur-directeur général de la Sûreté
publique belge au Congo s'y oppose dans une lettre au ministre
Wigny : "le transfert de Lumumba vers Boma s'avère irréalisable par
suite de la désorganisation militaire du détachement de Boma et l'exiguïté
du fort de Shinkakasa. Une autre solution devra être recherchée".
(Luc De Vos, Les secrets de l'Affaire Lumumba , p. 281).
Les autorités de Léopoldville renonceront à cette solution. Selon
Luc De Vos et coll., (ibid, p.281) les autorités locales du
Bas-Congo n'étaient pas prêtes à recevoir le prisonnier de
Thysville.
Semaine prochaine Episode XIV : Le
04.01.1961, lettre de Lumumba au secrétaire général de
l'ONU ____________________________________________________ * Encore de nos jours lorsque des
députés demandent une commission d'enquête sur l'armée française mise en
cause dans un massacre de civils à
Abidjan, ceux-ci se voient répondre par la branche forte de
l'exécutif que "cela serait une défiance à notre
armée". |