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Surprenant reportage d'Envoyé
Spécial intitulé "Au coeur des flics" diffusé jeudi
05.01.06. Un reportage qui suit les patrouilles policières dans le secteur
de Noisiel et de Torcy lors des violences
urbaines de novembre 2005 et lors de la
nuit de la Saint-Sylvestre. Il ne s'y passe quasiment
rien hormis et c'est sans doute déja beaucoup "un suicide
ou un homicide dans toute la circonscription dans l'année" par contre
les mineurs interpellés pour incivilités et petite délinquance sont
légion : "un collégien de 14 ans ramené au poste pour avoir resquillé
dans le métro", "un jeune malien au poste car il a été contrôlé sans
papier", "une fugue", "un vol dans un supermarché", "une plainte
pour coups et blessures", "une consommation de haschich", "un contrôle de
police de jeunes qui courraient dans les rues", un contrôle de jeunes
rassemblés dans un hall d'immeubles et des gros plans qui s'enchainent sur des visages floutés de blacks
et de beurs pour l'essentiel. La routine quoi! Derrière l'objectivité de façade du reporter et
hormis les réactions filmées de certains jeunes ou des
familles des banlieues qui semblent pointer une politique discriminatoire et
raciste, le point de vue du narrateur semble parfois ne pas trop
se démarquer du discours tenu par les forces de l'ordre. C'est sans doute un des pièges liés
au thème du reportage puisqu'il s'agissait de filmer la vie quotidienne
d'un commissariat de police dans les
banlieues.
Visiblement ce n'était pas la grande délinquance
qui intéressait Envoyé Spécial ce soir mais les
incivilités et la petite délinquance ordinaire dans les banlieues au
lendemain des violences urbaines. Lorsque celles-ci sont montées
en épingle dans une forme de stigmatisation,
le résultat final laisse un goût amer, une impression de
désignation médiatique d'un bouc émissaire sociétal, aux caractéristiques
"raciologiques" déterminées, livré en pâture au télespectateur
lambda dont on ne sait plus trop quel impact aura ce genre de reportage
sur son imaginaire et sa représentation de la
multiculturalité. Ainsi un commentaire dans le reportage semble
faire l'amalgame entre les jeunes des banlieues et une origine
déterminée :"Le matin la B.A.C est au repos. Les policiers en tenue se
répartissent les secteurs. Ce sont toujours les mêmes qui tournent sur le
même quartier et côtoient les mêmes jeunes. Ils se connaissent par coeur,
se ressemblent parfois". Gros plan alors sur "la seule
beurette du commissariat" adjointe de sécurité du
commissariat.
A un autre
moment, on entend un policier dans une voiture de
patrouille à la poursuite de jeunes qui courent dans les
rues d'une banlieue, s'écrier : "Reçu tu peux me
donner une description des jeunes", la voix à la radio
répond : "peux pas te dire ils sont dans la pénombre
" puis l'autre reprend "... peux pas dire si c'est des Africains ou
pas?". Voila qu'on
finirait par croire que l'on cible l'Africain
dans les contrôles
dans les banlieues. En fait il s'agissait sans doute plus
probablement de mieux les identifier pour appréhender le
groupe parmi d'autres mais ces propos laissent pantois dans le contexte actuel.
Finalement un des jeunes est arrêté. On lui demande pourquoi il court, les
policiers recherchent si une infraction a été commise dans la rue. Ils ne
trouvent rien si ce n'est une voiture dont le cache d'un réservoir
d'essence a été arraché. Rien de probant. Le jeune est relâché puis suivi
en cachette, on le retrouve avec deux copains mineurs après minuit.
Aucune infraction constatée si ce n'est le non respect du couvre-feu pour
mineurs. La police raccompagne les jeunes chez leurs parents non sans
avoir réprimandé les parents pour leur carence éducative et leur laisser
faire. Ce qui apparaît à l'évidence dans le reportage c'est
l'absence de dialogue entre les forces de l'ordre et les jeunes des
banlieues comme si le lien de communication avait été coupé, ce que le
commentateur ne manque pas de signaler. Qu'on se rassure les policiers
sous l'oeil de la caméra sont d'une politesse exemplaire, n'hésitant pas
à ramener les mineurs chez leurs parents et ne manquent pas de leur
faire la morale. Ils interpellent les jeunes en leur donnant du "Monsieur"
en veux tu en voilà. Somme toute une police policée et
respectueuse comme on aimerait en voir plus souvent dans
les banlieues défavorisées. Biensûr qui dit banlieue et milieu social
défavorisés dit malheureusement minorités visibles
. Et
de facto, la plupart des interpellés sont des Noirs ou des
basanés dont on stigmatise implicitement dans le reportage par
l'effet loupe de la caméra les incivilités, le manque d'éducation,
les comportements de transgression, la consommation de cannabis...
Dans un passage du
reportage, des policiers "partent à la courette
" après des jeunes qui se sont rassemblés dans une cité. Course
vaine car les jeunes sont rentrés dans leurs appartements. Un des
policiers lâche, après avoir été hêlé par un jeune noir qui lui
demandait du haut de sa fenêtre pourquoi ils avaient été coursés comme
cela dans la cité et que les flics "faisaient les
malins" : "Mais venez Monsieur vous expliquez en
bas". Puis il s'adresse au caméraman et au preneur
de son et dit au sujet des jeunes coursés au préalable :
"il doit y avoir du shitt, ils doivent avoir des choses à cacher
peut-être une transaction de stupéfiants... ici c'est monnaie
courante. Il y a neuf kilos qui ont été trouvés il y a de cela
une semaine". Voilà la messe est
dite.
Un amalgame
qui donne des banlieues et de leurs habitants une image somme toute
assez dégradante qui n'est pas
forcément représentative de la situation réelle. Une systématisation
réductrice de plus dans l'univers du P.A.F.?
Enfin il est à noter
que certaines modalités pratiques du
tournage du reportage ont été en partie guidées par la direction de la
police puisqu'il s'agissait de suivre les forces de l'ordre d'un commissariat de
banlieue.
D'ailleurs le reporter ne s'en cache pas. Interviewé par
les deux présentatrices sur les conditions du tournage il répond :
" Ce que nous souhaitions nous c'était plutôt
commencer ce reportage pendant les affrontements au coeur du conflit et
cela n'a pas été possible, la direction de la police a estimé que la
situation était suffisamment compliquée pour ne pas avoir à s'encombrer de
la présence de journalistes dans un commissariat. Et
une fois que les portes se sont réouvertes, là c'est vrai nous avons
bénéficier d'une liberté totale.
Nous avons pu choisir le commissariat
dans lequel nous allions réaliser ce reportage et dans ce
commisssariat nous avons pu interviewé librement tous les policiers
ce qui est tout à fait exceptionnel."
- Alors selon vous pourquoi est-ce que les
portes se sont réouvertes à ce moment là?
- Je pense que les portes se sont ouvertes parce
que le ministère de l'intérieur a compris qu'il aurait dû communiquer
plutôt. Que toute la phase pendant laquelle la communication de la police
avait été minimale pendant les émeutes avait plutôt désservi les
policiers. Les télespectateurs ont surtout vu les policiers recevoir des
pierres, des coktails molotovs, ils ont beaucoup entendu les manifestants
et je pense que le ministère de l'intérieur a voulu rétablir la
communication, rétablir l'équilibre et nous en avons
profité.
Au point qu'on en
vient à se demander si le ministère de l'intérieur ne s'est pas servi
de l'émission pour faire sa com.
Un autre extrait de l'interview où
le journaliste semble s'être fortement imprégné de l'ambiance qui
transparaissait dans le commissariat soigneusement mis à disposition :
- "Les policiers se sont sentis très marqués mais pas comme nous
l'imaginions avant ce reportage. Il faut bien comprendre que pendant les
émeutes les policiers se sont sentis utiles. Ils avaient des renforts de
CRS, ils avaient des pouvoirs élargis par l'état d'urgence, ils
ont pu faire beaucoup d'interpellations. Ils ont eu l'impression
d'oeuvrer, d'être les remparts de la République. Et c'est plutôt
maintenant que le calme est revenu maintenant que les affaires
quotidiennes, que le petit travail ingrat, que les petites affaires, les
courses poursuites avec les délinquants qu'ils ne rattrapent que très
rarement. Maintenant que tout cela a recommencé, c'est plutôt maintenant
qu'ils ont le blues. Cela peut paraître choquant à entendre mais sans
parler de bon souvenir, on peut dire que les émeutes pour les policiers
que nous avons rencontré en tous cas, cela restera plutôt une bonne
expérience professionnelle". Qu'à cela ne tienne, 2007 risque d'être chaud et on peut s'attendre à
une ribambelle de reportages du même genre d'ici
là.
Nous ne résistons pas non plus
à livrer l'analyse sémantique si particulière de l'expression
sarkozienne "nettoyage au Kärcher
"
qui transparaît au travers du reportage (au début). Voici la
retranscription chronologique de la séquence présentée dans le film, nous la livrons
de mémoire :
Que pensez-vous des propos de
Sarkozy qui veut passer au Kärcher les cités?" (on
remarquera que le présentateur omet soigneusement d'évoquer le terme de
"nettoyage" si problématique). Un premier policier répond en substance "si
cela peut enrayer la délinquance" tandis qu'un autre rétorque (encore
de mémoire) : "le nettoyage entre guillemets il faut bien cela pour
empêcher les violences". Et au plan suivant on voit un policier
charger son barillet de revolver avec des balles. Probablement inconsciemment, le monteur
du documentaire a livré de manière très
télégénique et infraliminaire une analyse sémantique
personnelle de la représentation qu'il avait du terme de "nettoyage" qui n'est
pas sans rappeler les représentations héritées d'un imaginaire colonial
basé sur une économie de la violence.
Le reportage suivant est intitulé "les enfants de
Bagdad". Un sujet sans rapport avec le précédent biensûr. Le
thème : Des gamins en guenille qui vivent dans la rue depuis le début de
la guerre en Irak dans des quartiers dévastés de Bagdad. Des enfants
livrés à eux-mêmes qu'un ancien policier essaye de sauver de la
rue.
Voilà tout un
programme! |