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PRESSAFRIQUE 07.01.06 | |
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Nous proposons ici l'intégrale de la dernière déclaration enregistrée de Lumumba par des journalistes alors qu'il était prisonnier dans le camps de Thysville. Sa datation reste imprécise. Cette déclaration de Lumumba a été enregistrée par la firme Italia Canta de Rome et gravée sur disque sous le titre «Chants du Congo Indépendant» et «Ultimo discorso di P. Lumumba». Cet extrait comme les deux précédentes lettres que nous avons publiées est tiré du site Congonline dont la source émane du recueil de texte de Jean Van Lierde, publié en 1963 et intitulé : "La pensée politique de Patrice Lumumba". C'est un texte magistral qui devrait être cité dans les manuels d'Histoire aux chapitres des indépendances coloniales et être enseigné dans les écoles d'Afrique et d'ailleurs! Un texte fondateur qui lève toute ambiguïté sur la prétendue mission bienfaitrice coloniale et anticipe le danger pour l'Afrique d'entrer dans l'ère néocoloniale au risque d'une "dépersonnalisation" (selon les propres termes de Lumumba) à l'échelle culturelle et individuelle ou comme l'écrivait Fanon d'une aliénation culturelle. Cette déclaration est pétrie d'humanisme, de tolérance et d'ouverture. Elle réfute l'enfermement, le tribalisme, le racisme et la soumission aux grandes puissances sans exclure des relations d'échange et de coopération avec celles-ci une fois la souveraineté territoriale acquise. Deux cents jours après l'indépendance le discours de Lumumba n'a pas changé alors qu'il sait qu'il est condamné à une mort certaine. Ce texte montre la détermination de Lumumba et sa fidélité aux idéaux humanistes et patriotiques qui sont les siens même après l'emprisonnement et la torture. Un être hors du commun à l'instar d'un Jean Moulin sauf que Lumumba avait une stature d'homme politique et de chef de gouvernement digne du De Gaulle de la résistance. Un discours malheureusement toujours d'actualité pour bon nombre d'Etats africains.
Je
ne doute pas de la joie que vous ressentez aujourd'hui en entendant
la voix de celui qui a prêté le serment de ne jamais trahir son
peuple. Dans le bonheur comme dans le malheur, je resterai
toujours à vos côtés. C'est avec vous que j'ai lutté pour libérer ce
pays de la domination étrangère. C'est avec vous que je lutte pour
consolider notre indépendance nationale. C'est avec vous que je
lutterai pour sauvegarder l'intégrité et l'unité nationale de la
République du Congo. Nous avons fait un choix, celui de servir notre patrie
avec dévouement et loyauté. Nous ne nous détournerons jamais de
cette voie. La liberté est l'idéal pour lequel, de tous temps et à
travers les siècles, les hommes ont su lutter et mourir. Le Congo ne
pouvait échapper à cette vérité et c'est grâce à notre lutte
héroïque et sublime que nous avons conquis vaillamment notre
indépendance et notre dignité d'homme libre.
Nous sommes nés pour vivre libres et non pour vivre de la
servitude comme nous l'avons été depuis 80 ans. 80 ans d'oppression,
d'humiliation et d'exploitation. 80 ans durant lesquels les
habitants de ce pays ont été arbitrairement privés de la jouissance
de leurs droits les plus sacrés. C'est pour mettre fin à cette honte
du xxè siècle qu'est le colonialisme et pour permettre au
peuple congolais de s'administrer lui-même et de gérer les affaires
de son pays que nous avons livré un combat décisif contre les
usurpateurs de nos droits. L'Histoire a démontré que l'indépendance ne se donne
jamais sur un plateau d'argent. Elle s'arrache. Mais pour arracher
notre indépendance, il a fallu nous organiser en mobilisant toutes
les forces vives du pays. Les Congolais ont répondu à notre appel et
c'est grâce à cette force coalisée que nous avons porté un coup
mortel au colonialisme décadent.
Comme les forces de libération l'emportent toujours sur
celle de l'oppression, nous sommes sortis victorieux. Tous les
peuples ont dû lutter pour se libérer. Ce fut notamment le cas pour
les nationalistes qui se sont mis à la tête de la révolution
française, belge, russe, etc...
Les anciennes colonies d'Amérique n'ont pas été libérées
autrement. Je rappelle ici la déclaration d'indépendance adoptée par
le Congrès des Etats-Unis en 1766 et qui proclamait la liquidation
des colonies unies, la libération du joug britannique, et la
transformation des Etats-Unis d'Amérique en un Etat libre et
indépendant. Les nationalistes congolais n'ont donc fait que suivre,
les traces des nationalistes français, belges, américains, russes et
autres. Nous avons choisi pour notre lutte une seule arme : la
non-violence. La seule arme qui permette une victoire dans la
dignité et dans l'honneur. Notre mot d'ordre durant la campagne de
libération a toujours été l'indépendance immédiate et totale du
Congo. Nous ne nous sommes jamais livrés à des manifestations de
haine ou d'hostilité à l'égard des anciens occupants. Nous
combattions le régime et non les personnes. En outre, nous savons
très bien, que l'on ne construit rien de durable dans la haine et la
rancune. Notre seul programme politique a toujours été le Congo aux
Congolais. La gestion du Congo par les Congolais, aidés par les
techniciens qui sont disposés à servir le pays et ce, quelle que
soit leur nationalité. En
tant que membre de la grande famille humaine, le Congo indépendant
ne doit pas s'isoler. Aucun pays au monde ne peut d'ailleurs vivre sans le
concours des autres. Pour nous, racisme et tribalisme doivent être
combattus parce qu'ils constituent un obstacle à l'harmonisation des
rapports, des relations entre les hommes et entre les peuples.
En
accédant à l'indépendance et en prenant en mains la question de
notre pays, nous n'avons jamais entendu expulser les européens qui
se sont installés chez nous ou nous accaparer de leurs biens. Bien
au contraire, nous avons toujours pensé que ces derniers allaient
s'adapter aux réalités nouvelles et apporter au jeune Etat le
concours de leur expérience dans le domaine des activités
commerciales, industrielles, techniques, et scientifiques.
Mon gouvernement avait pris, solennellement, l'engagement
d'assurer aux étrangers la protection de leur personne et de leurs
biens. Les entreprises qui sont indispensables pour l'économie
de ce pays doivent fonctionner normalement et dans de meilleures
conditions de sécurité. Notre indépendance politique ne sera pas du
tout profitable aux habitants de ce pays si elle n'est pas
accompagnée d'un rapide développement économique et social. Nous
avons rejeté la politique de domination et avons opté pour celle de
la coopération et de la collaboration sur un pied d'égalité, dans le
respect mutuel de la souveraineté de chaque état.
Nous avons également opté pour la politique de
neutralisme positif et dans ce neutralisme positif nous entendons
entretenir des relations d'amitié avec toutes les nations qui
respectent notre souveraineté et notre dignité sans s'ingérer dans
nos affaires de quelque manière que ce soit.
Nous sommes contre la politique des blocs que nous
estimons néfaste pour le maintien de la paix dans le monde et pour
la consolidation de l'amitié entre les peuples.
Les puissances qui nous combattent ou qui combattent mon
gouvernement, sous le prétexte fallacieux d'anticommunisme, cachent
en réalité leurs véritables intentions. Ces puissances européennes
ne veulent avoir de sympathies que pour des dirigeants africains qui
sont à leur remorque et qui trompent leur peuple. Certaines de ces
puissances ne conçoivent leur présence au Congo ou en Afrique que
dans la mesure où ils savent exploiter au maximum leurs richesses
par le truchement de quelques dirigeants corrompus.
Cette politique de corruption qui consiste à qualifier de
communiste tout dirigeant incorruptible et de pro-occidental tout
dirigeant traître à sa patrie doit être combattue.
Nous ne voulons être à la remorque d'aucun bloc. Si nous
ne faisons pas attention, nous risquons de tomber dans un
néo-colonialisme qui serait aussi dangereux que le colonialisme que
nous venons d'enterrer le 30 juin dernier. La manoeuvre des
impérialistes consiste à maintenir le système colonial au Congo et à
changer simplement d'acteurs comme dans une pièce de théâtre,
c'est-à-dire à mettre à la place des colonialistes belges des
néo-colonialistes que l'on peut manoeuvrer à volonté.
Voilà ce que veulent les impérialistes si l'on veut
obtenir leur bénédiction et leur soutien.
Comme je l'ai toujours dit, je suis très favorable à
l'implantation des entreprises belges, américaines, françaises,
allemandes, suisses, canadiennes, italiennes ou autres. Mais ce
contre quoi je m'insurgerai toujours c'est contre les manoeuvres
malhonnêtes de corruption et de division.
Nous sommes des Africains et nous voulons le rester. Nous
avons notre philosophie, nos moeurs, nos traditions qui sont aussi
nobles que celles des autres nations.
Les abandonner purement et simplement pour embrasser
celles d'autres peuples, c'est nous dépersonnaliser. Notre objectif,
celui de tout patriote congolais qui aime sincèrement son pays, doit
être de nous unir et de construire notre nation par l'entente et la
concorde nationales. Notre programme immédiat doit être de mettre en valeur
les richesses de notre pays, par un effort commun et de créer ainsi
une économie nationale qui nous permettra d'améliorer rapidement les
conditions de vie de tous les citoyens.
Notre détermination est de contribuer par notre cohésion
et notre solidarité à la libération de l'Afrique, terre de nos
Ancêtres. Notre volonté, celle de tous les hommes et de toutes les
femmes de ce pays est de faire régner l'ordre et la paix dont chacun
de nous a besoin pour vivre heureux et profiter réellement du fruit
de l'indépendance. Si
les Congolais se sont unis avant l'indépendance pour combattre le
colonialisme oppresseur, il est un devoir pour eux de s'unir
aujourd'hui pour faire face aux ennemis de cette indépendance. Notre
salut réside dans l'union et dans le travail.
Personne ne peut suffire à lui tout seul pour construire
ce grand Congo. Les ennemis du pays nous guettent. Le monde entier nous
observe. Nous devons sauver, sans aucun retard, l'honneur et la
réputation de notre vaillant peuple. Nous n'avons pas réclamé notre
indépendance pour nous disputer, nous entre-tuer, mais uniquement
pour construire notre nation dans l'union, la discipline et le
respect de chacun. C'est pourquoi, je vous adresse, chers compatriotes et
compagnons de lutte, un appel fraternel pour que cessent les guerres
fratricides, les luttes intestines et inter-tribales, les rivalités
entre frères. Nos enfants nous jugeront sévèrement si par
inconscience, nous ne parvenions pas à déjouer les manoeuvres qui
profitent de cette
querelle pour saboter notre indépendance et freiner le développement
économique et social de notre Etat.
Beaucoup de nations sont prêtes à nous aider, mais pour
que cette aide soit efficace, nous devons mettre d'abord de l'ordre
dans le pays et créer des conditions favorables pour cette
coopération. Tel est le message d'un homme qui a lutté avec vous pour
que ce pays aille toujours de l'avant et qu'il joue effectivement
son rôle de porte-drapeau de la libération africaine.
En
avant, citoyens et citoyennes, pour la construction d'un Congo uni,
fier et prospère. Un
avenir radieux pointe à notre horizon. Vive la République indépendante et souveraine du Congo.
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