| Après trois ans de transition
démocratique, la situation politique se complique en République
démocratique du Congo à la veille des élections. Le Comité
international d'accompagnement de la transition n'est plus d'aucun
secours. Les acteurs politiques congolais sont en quête de nouveaux
médiateurs extérieurs au moment où la campagne électorale bat son
plein. La transition a pris fin le 30 Juin pour des élections qui
doivent avoir lieu le 30 Juillet 2006.
Depuis un certain temps, la tension
politique est palpable en République démocratique du Congo. A
l'insécurité croissante qui règne à l'Est du pays, en Ituri, à la
frontière avec l'Ouganda, s'est ajouté un regain d'activités des
milices. Les atteintes aux droits de l'homme fréquentes et causées
le plus souvent par les Forces armées de la RDC (Fardc) font
désormais partie du paysage congolais. Ne parlons pas des
tracasseries policières devenues partout monnaie courante. Les
membres de l'armée et la police gagnent un salaire de misère
irrégulièrement versé et l'Etat ne fonctionne pas.
Intolérance politique et
intimidations policières Kinshasa connaît un malaise politique dont
témoignent plusieurs manifes-tations. Des actes de provocation ou
d'intolérance se multiplient à l'encontre de la population, des
partis politiques et même des pays étrangers qui soutiennent le
Congo. Des bouclages ont été organisés en mars dernier dans certains
quartiers populaires de Kinshasa où de jeunes gens ont été
massivement arrêtés et emportés. De nombreuses
personnalités politiques, dont des candidats à la présidence de la
République ont été mis en résidence surveillée après la
manifestation du 24 mars 2006 organisée par les partisans de l' "
Union pour la Démocratie et le Progrès Social " (UDPS), un parti
d'opposition, pour exiger un dialogue politique avant la tenue des
prochaines élections.
Affaires Kuthino et
mercenaires Le 14 mai 2006, le pasteur
Kutino Fernando, initiateur du Mouvement " Sauvons le Congo " a été
arrêté et maltraité par les " forces de l'ordre " pour des motifs de
subversion non encore avérés. Cet incident a provoqué une vive
réaction dans la population de Kinshasa. Une dizaine d'hommes
politiques, parmi lesquels des candidats à l'élection présidentielle
ont signé une pétition exigeant sa libération. Deux Vice-Présidents,
Jean Pierre Bemba du "Mouvement de Libération du Congo " (MLC) et
Azarias Ruberwa du " Rassemblement congolais pour la démocratie
"(RCD) se sont ouvertement prononcés chacun pour sa libération. J.P.
Bemba s'est même rendu de manière spectaculaire à la prison de
Makala pour le saluer. Il y a l'affaire de 32
"mercenai-res ", montée par le Ministère de l'Intérieur et
impliquant sans preuves des ressortissants américains, nigérians et
même sud-africains. Les diplomates des pays concernés ont aussitôt
protesté et exigé que les accusations soient prouvées. Le
Vice-Président de la République en charge de la Commission "
Politique, Défense et Sécurité ", le Ministre de la Défense et le
Chef d'Etat-Major ont dit avoir appris avec surprise la nouvelle par
les médias. Le gouvernement n'avait pas discuté de la
question. Dans cette confusion, lesdits
mercenaires ont été précipitamment relâchés et expulsés du Congo,
faute de pouvoir éclaircir les motifs d'arrestation. Et les auteurs
de ce montage ne sont pas sanctionnés.
Hold up politique au-delà du 30
juin Un groupe d'organisations
politiques avec à sa tête deux vice-présidents, Azarias Ruberwa et
Jean Pierre Bemba s'est rendu le 28 Juin au Gabon pour demander au
Président gabonais sa médiation en vue d'organiser un dialogue
politique au Congo. Pendant ce temps, le Président Joseph Kabila a
commençait sa campagne politique au Kivu pour les élections
présidentielles et législatives fixées au 30 juillet prochain.
Face à cette escalade de
provocations/protestations dont on ne peut mesurer les dégâts dans
l'opinion publique, le Comité International d'Ac-compagnement de la
Transition (CIAT) s'est senti obligé d'intervenir pour dénoncer les
abus de pouvoir et exiger le calme et la sérénité à l'approche des
élections. Le malaise politique a été
accentué par la prolongation jusqu'au 30 Juillet de la transition
politique de 3 ans qui devrait prendre fin le 30 Juin 2006. Le
Président de la Commission électorale indépendante (CEI), l'Abbé
Malu Malu qui a fait cette prolongation n'a pas de compétence
requise. Mais, il a le soutien de la Communauté internationale, du
Président Joseph Kabila et ses alliés.
Fracture politique
nationale Depuis lors la classe politique est divisée en
deux camps : les partisans et les adversaires de la concertation
préalable aux élections. La Conférence épiscopale catholique, par la
bouche de son Président Mgr Monsengwo, ancien Président de la
Conférence nationale souveraine (1992), exige une concertation
politique des signataires de l' " Accord Global et Inclusif " (AGI)
de la transition avant la tenue des élections. Cette position
rejoint celle de l'opposition politique représentée par le parti
d'Etienne Tshisekedi de l'UDPS et ses alliés, auxquels se sont
joints le MLC et la grande majorité des chrétiens catholi-ques et
protestants. Le but de la concertation est de
prolonger la transition légalement, sécuriser les élections,
garantir un égal accès aux media et s'assurer l'acceptation des
résultats des urnes. Il s'agirait, par ce biais, de garantir la paix
durable en réaffirmant deux principes : le consensus et
l'inclusivité. A une question sur l'hostilité
croissante à l'égard de la communauté internationale "Monseigneur
Monsengwo dit :" Lorsqu'on considère la réaction des Congolais, cet
énervement est dû au fait qu'ils ont l'impression que les jeux sont
déjà faits, qu'on a déjà choisi qui gouverne le Congo et que le
reste ne sert à rien. Il faut donc- pour calmer les esprits- que la
classe politique et la société civile en discutent et dialoguent. Il
faut qu'il y ait un consensus, avec un acte formel de la classe
politique et de la société civile pour arriver à s'entendre sur
l'après-30 Juin. Personne ne peut le faire tout seul
unilatéralement. Nous alertons l'opinion car, si l'on n'y prend
garde, nous risquons de préparer des turbulences. Mgr Monsengwo a
fait une tournée en Belgique pour expliquer le bien fondé de ce
dialogue. Abondant dans le même sens, le cardinal Etsou refuse à
quiconque le droit de précipiter les élections pour faire le lit aux
violences.
Le CIAT a choisi son camp
Les élections ne peuvent avoir une perspective démocratique
que si elles sont le fruit d'un dialogue franc entre Congolais. La
position de la Communauté internationale est surprenante. Loin de
faciliter la tâche aux Congolais divisés entre partisans et
adversaires de la concertation, des membres importants du CIAT
ajoutent de l'huile au feu en prenant publiquement position dans ce
débat. Carlo de Philippi, chef de la délégation européenne écrit : "
En outre l'attitude d'une partie de la communauté internationale
accentue cette tendance en donnant l'impression qu'elle soutient
Joseph Kabila ". Il estime aussi que les membres de la Communauté
européen-ne aujourd'hui divisés face aux acteurs congolais de la
transi-tion auront plus de difficultés à coordonner leurs efforts
après les élections. L'attitude partisane du CIAT à la fin de la
transition suscite des interroga-tions. Réunis à
Sun City, en Afrique du Sud, en 2001, les acteurs politiques
congolais ont cru nécessaire, pour restaurer la paix et l'unité du
Congo, de créer le "Comité international d'accompagnement de la
transition" (CIAT) et d'en faire une institution de la transition
démocratique. Une fois restaurées la paix et l'unité du Congo, cette
institution est apparue cependant comme un facteur de crise et
particu-lièrement à l'heure où, les acteurs politiques congolais ont
besoin de son aide pour passer à l'étape supérieure : les
élections.
L'interpellation de Carlo De
Filippi "Depuis le début de la transition, la Communauté
internationale n'a pas su ou pas voulu s'opposer aux manouvres
dilatoires des dirigeants congolais. De ce point de vue,
l'installation au pouvoir, suite à Sun City, des anciens
belligérants s'est révélée être une erreur tant elle a favorisé, sur
fond de méfiance réciproque ; et les pratiques de corruption et de
mauvaise gouvernance, et les manouvres dilatoires et leur volonté de
rester au pouvoir coûte que coûte ". Ces propos
- c'est nous qui soulignons - ne sont pas d'Etienne Tshisekedi wa
Mulumba, président de l' "Union pour la Démocratie et la Progrès
Social "(UDPS), le plus grand parti d'opposition, mais de Carlo de
Philippi, chef de la Délégation européenne. C'est un extrait de son
rapport politique confidentiel, sur la République Démocratique du
Congo, du 5 mai 2006." Ecrit au moment critique de la crise de la
transition démocratique congolaise, ce rapport constate - sans
dénoncer, puisqu'il est confidentiel - l'irresponsabilité des
dirigeants politiques congolais, mais aussi la complicité consciente
ou non du CIAT dans la crise actuelle. Ce dernier a l'habitude de
jouer au sauveur - Jésus - quand tout va bien, et de se laver les
mains comme Ponce Pilate quand ça ne va pas. Le caractère
confidentiel de ce rapport politique cache mal les responsabilités
de la Communauté internationale.
1+4 = 0 : le peuple persiste et
signe " Les pratiques de corruption et de mauvaise
gouvernance, et les manouvres dilatoires et leur volonté de rester
au pouvoir coûte que coûte " ont été maintes fois dénoncées avec
force par les Congolais eux-mêmes, mais la Communauté internationale
a choisi de se taire ou de les condamner rituellement pour la forme.
Au cours de la manifestation du 30 Juin 2005
organisée par l'UDPS, on entendait les masses crier le slogan " 1+4
= 0 ". Azarias Ruberwa, Président du " Rassemblement congolais pour
la démocratie " (RCD) et Vice-Président de la République en charge
de la Commission Politique, Défense et Sécurité avait tenu les mêmes
propos, à Goma (à l'Est du Congo) et dans un mouvement de colère et
de révolte consécutive au massacre de Gatumba. C'était au milieu de
l'année 2004. Sur le fond, ces trois acteurs de
la transition disaient la même chose successivement, à une année
d'intervalle. On était donc prévenu de l'aggravation de la
crise.
EUFOR : aveu d'échec
Au moment où prend fin la transition, l'Union européenne
vient au secours de la Monuc avec la Force européenne pour "
dissuader les fauteurs de troubles ", pour reprendre l'expression
d'Aldo Ajelo de l'Union européenne. Ce n'est pas un indice de
succès. Comment comprendre cet échec de la transition ? Depuis Sun City, il a manqué au CIAT deux valeurs
fondamentales pour la réussite de la transition démocratique :
l'engagement pour la démocratie ou la gouvernance et la neutralité
vis-à-vis des acteurs politiques congolais. De
par sa composition, la " Communauté internationale d'accompagnement
de la transition " (CIAT) est dominée par les Occidentaux (Les
Etats-Unis et l'Europe) et notamment par les anciennes métropoles
coloniales. Il s'agit des pays qui ont d'importants intérêts au
Congo et qui ont combattu les patriotes, les démocrates et les
nationalistes congolais depuis l'élimination physique de P. E.
Lumumba, premier ministre élu, le 17 janvier 1961. Il s'agit des
pays qui sont fort mêlés à l'histoire mobutiste et sanglante de ce
pays. Il est difficile de se débarrasser de cette longue histoire de
prédation qui a durablement marqué les pratiques et les attitudes
des anciennes métropoles coloniales à l'égard du Congo et des
Congolais.
Prime aux belligérants
Depuis Sun City et Prétoria, le CIAT a consacré la suprématie
des militaires (les belligérants) sur les civils. A travers les
rebelles " congolais ", c'est avec leurs parrains étrangers qu'on
négociait. Le CIAT a sacrifié le critère démocratique ou de
gouvernance quand, après Sun City, il s'agissait de former le
gouvernement. Ainsi, de par sa composition, le
CIAT est congénitalement incapable de promouvoir la démocratie dans
ce pays. C'est ce qui se voit depuis Sun City.
La RDC
sous la coupe des Occidentaux 1°
Du fait d'avoir en son sein les anciennes métropoles coloniale, le
CIAT, en tant qu'institution de la transition, ne pouvait faire un
bon usage du droit d'ingérence dans les affaires intérieures du
Congo, tant est forte la tentation de privilégier leurs immenses
intérêts. Et donc de re-coloniser en favorisant les plus serviles
des Congolais. Comment faire la médiation dans ces conditions
? 2° Après Sun City, bon nombre de
diplomates occidentaux auraient tout fait pour écarter du
gouvernement les partis ayant une large représentation populaire,
les seuls intéressés à défendre la démocratie et l'intégration de
l'armée .Il a ainsi manqué au gouvernement 1+4 une force politique
interne de propulsion vers la démocratie. Arthur Zahidi Ngoma,
Vice-Président de la République " représentant de l'opposition non
armée ", n'a pas d'audience connue dans les masses populaires,
Abdulaye Yerodia Ndombasi, également Vice-Président, est du parti du
Président Kabila, le PPRD. Ainsi, de larges masses populaires ne se
sentent pas représentées au gouvernement. Faut-il rappeler que pour combattre Patrice Emery Lumumba,
premier ministre élu en 1960, les Etats-Unis, la France, la Grande
Bretagne et la Belgique ont provoqué les sécessions au Congo ? Une
fois éliminé physiquement Lumumba, ils ont restauré l'unité du
Congo. En 1964, ils ont fait de Moïse Tshombe, ancien Président de
la sécession du Katanga, une province congolaise, le premier
ministre congolais. Pour combattre Mobutu, qu'ils ont propulsé au
pouvoir et soutenu 32 ans durant, ils ont, à l'exception de la
France et sous le couvert africain du Rwanda et de l'Ouganda,
financé la guerre de 1996-97 et soutenu Laurent Désiré Kabila. Et
pour faire pression sur ce dernier, devenu Chef d'Etat, ils ont,
ensemble, provoqué et soutenu la guerre de 1998-2002. Une fois ce
dernier physiquement éliminé, ils ont, sous la pression des
populations congolaises - résistance des jeunesses Maï Maï - ,
décidé de restaurer l'unité du Congo. Et, comme en 1964, les anciens
rebelles sont au sommet du pouvoir à Kinshasa. Ce sont des
Vice-Présidents. 3° Les anciennes
métropoles coloniales sont également parmi les pays qui assurent la
formation des forces de répression : l'armée, la police et les
services congolais de renseignements, qui relèvent du domaine
sensible de souveraineté du Congo. La France s'occupe de la police
et la Belgique de l'armée. La première s'est trouvée mêlée au
conflit Hutu/Tutsi en 1994 et la deuxième, la Belgique, a fomenté de
nombreux conflits ethniques au Congo dont le plus meurtrier au Kasaï
en 1959. Elle a également élaboré une politique au Rwanda et au
Burundi qui a servi de base au génocide dans les deux pays. La
Belgique a la responsabilité non seulement morale, mais également
politique de l'assassinat de Lumumba. Elle n'a en outre aucune
expérience à apporter en matière d'intégration de
l'armée. 4° Au niveau des élections,
la communauté internationale, principalement les pays qui ont
soutenu Mobutu, essaie de marginaliser les candidats les plus
représentatifs de la population au profit des plus serviles à leurs
intérêts. Certains diplomates du CIAT ont plusieurs fois manqué à un
devoir de réserve en prenant rapidement position sur des questions
où les Congolais devaient d'abord discuter entre eux, par exemple la
question de la prolongation de la transition du 30 Juin au 30
Juillet, date fixée unilatéralement par le Président de la CEI dans
une matière politique où il n'a pas de compétence.
L'Eufor plus coûteuse que les
concertations Ces attitudes de la part des responsables qui
étaient censés jouer le rôle de médiation et de réserve sur des
questions sensibles n'ont fait qu'encourager les tensions entre les
Congolais. A plusieurs reprises la position du CIAT a été justifiée
par des raisons budgétaires. Il n'est cependant pas difficile de
démontrer que la Force européenne (Eufor), 1600 hommes, à laquelle
la Monuc a fait appel, coûte de loin plus cher que la concertation
que désirent les Congolais. Ces derniers n'ont été associés ni à la
conception ni à l'élaboration du projet de l'Eufor. Totalement
ignorées, les autorités congolaises n'ont fait qu'avaliser. Leurs
compatriotes ont suivi en spectateurs à la télévision un débat au
parlement allemand sur une question concernant au plus haut point
leur pays. Quelle frustration ! Ces attitudes de
la part de certains membres du CIAT accréditent l'idée que Joseph
Kabila est déjà choisi par les puissances occidentales comme
Président de la RDC pour pouvoir couvrir les contrats léonins déjà
signés et confirmer la suppression de la loi Bakajika ((la terre
appartient à l'Etat), qui épargnait aux Congolais les cruels
problèmes de terre qui se posent au Zimbabwe et en Afrique du
Sud.
L'exclusion de tous les dangers
L'enjeu de la concertation c'est le retour probable, dans
le champ électoral, du leader historique de l'opposition, Etienne
Tshisekedi wa Mulumba. Poussé à l'auto-exclusion par toutes sortes
de manouvres du pouvoir soutenu par la Communauté internationale, le
leader de l'UDPS pratique le boycott des élections. Une situation
qui arrange beaucoup Joseph Kabila, Général-Major des FARDC,
héritier du trône de son père Laurent Désiré Kabila, assassiné le 16
janvier 2001 après trois ans et demi de pouvoir à la tête de l'Etat
congolais. Joseph Kabila a de nombreux atouts : le soutien évident à
l'Est du pays où il passe pour l'artisan de la paix, d'importants
moyens financiers acquis dans la gestion opaque et discrétionnaire
du pays, un soutien extérieur assuré. Tout cela ne l'empêche pas de
craindre le face-à-face avec les autres ex-Belligérants et le retour
d'un adversaire, non-violent, dépourvu du temps, de soutiens
extérieurs et de moyens financiers pour faire la campagne
électorale. Sans la concertation, qui jouit du soutien de la
hiérarchie catholique et des deux vice-présidents, anciens rebelles,
les résultats des élections ne seront probablement pas acceptés.
Tout le problème est là
! |