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Je tiens tout d'abord à vous préciser que ce courriel
n'exprime que ma position en tant qu'individu et n'est en aucun cas celle
de la Commission
d'Enquête Citoyenne sur le rôle de la France dans le génocide des
Tutsi du Rwanda dont je suis membre comme vous le savez.
Ce film, « Shooting dogs »
, est une véritable fiction. Une fiction dans le sens ou si la
description des sentiments et les attitudes des personnages sont assez
bien restitués, le fond historique global sur lequel le scénario s'appuie
est malheureusement dénaturé. Ce n'est pas sans conséquences : décrivant
l'horreur il en occulte la mécanique,réduisant ainsi l'horreur.
La scène où apparaît
le personnage de M. Ngulinzira semble plaquée, comme réduite au
montage. Ceci laisse penser que le réalisateur connaît l'histoire de
ce ministre des affaires étrangères du gouvernement rwandais, Hutu,
membre de l'opposition. Signataire des accords de paix d'Arusha de
1993 et de la transformation en 1992 des accords de coopération entre la France et la
gendarmerie rwandaise en accord de coopération avec les
Forces Armées Rwandaises. Cette modification d'accords (accords qui,
de toute façon, n'entraînaient aucune obligation pour la France
d'intervenir au Rwanda) étaient une tentative de légaliser la
présence des troupes françaises de l'opération Noroît
et autres militaires dirigeants de fait les
opérations de guerre. Ceci est très bien décrit par le rapport de la Mission d'Information Parlementaire
de 1998.
Faiblesse du scénariste/dialoguiste incapable de faire ce
que fait remarquablement Raoul Peck dans « Sometimes
in April » c'est-à-dire de rendre perceptible par des dialogues précis
et ciselés, le contexte politique et historique dans lequel évoluent ses
personnages.
La présence des militaires Français résumée à une
évacuation bourrue des expatriés occidentaux est trop loin des faits réels
pour être sans conséquences sur la perception des événements pour le
spectateur. La France prend la décision le 9 avril
d'évacuer ses ressortissants et déclenche l'opération Amarillys sans aucune coordination avec
la MINUAR. Les soldats français, empruntant des véhicules de la
MINUAR, en ralentiront l'action déjà entravée par les AML (blindés
légers) livrés aux Forces Armées Rwandaises par la France. Plus
encore ce sont des militaires français qui quitteront les derniers
le camp de l'ETO, mentant aux réfugiés en disant qu'ils allaient
rester, accélérant ainsi le
départ des Belges.
Les opérations Amarillys
(française) et Silverback (belge) ne pouvaient évidemment
pas évacuer tous les rwandais visés par le génocide. Il faut savoir,
et l'histoire de M. Ngulinzira en est un parfait exemple, que les
Français n'ont évacué que des responsables politiques Hutus proches
de Mme Habyarimana et du Hutu Power, c'est-à-dire les dirigeants
proches des assassins. Évacuant les uns, pour la plupart réfugiés à
l'ambassade de France, et abandonnant les autres aux bourreaux, les
responsables Français ont fait la preuve de leur complicité avec
les assassins.
Il est fréquent
d'entendre nos responsables politiques français accuser l'ONU d'être
coupable du retrait des forces de la MINUAR, comme si la France,
membre permanent du Conseil de Sécurité, n'avait pas voté le retrait
de la MINUAR et soutenu par la suite la présence à l'ONU du
Gouvernement Intérimaire Rwandais qui menait le génocide.
Et ce, contre l'avis d'autres membres du Conseil de Sécurité,
comme la Nouvelle-Zélande ou la Tchécoslovaquie.
Rôle de la France à
l'ONU encore plus ambigu quand on sait que le Secrétaire Général de
l'ONU, M. Boutros Boutros Ghali , lorsqu'il était
ministre des affaires étrangères en Egypte a permis la fourniture d'armes aux Forces Armées Rwandaises dont
le paiement a transité par des banques françaises. Devenu Secrétaire
Général de l'ONU grâce au soutien intensif de la France, il fut
accusé par des membres du Conseil de Sécurité d'avoir volontairement
minimisé les informations sur la situation au Rwanda et par là
influencé les décisions du Conseil de Sécurité qui ont abouti au
retrait de la MINUAR.
En offrant
cette vision réduite des événements, ne montrant qu'une
responsabilité des forces de l'ONU, le film renvoie le spectateur à
une culpabilité collective, nous rendant tous responsables de
l'abandon des Rwandais à leur sort. Les décisions qui ont mené à
cette situation sont des décisions politiques, prises par les
responsables politiques et militaires de l'époque. Dans nos
démocraties, le citoyen délègue par son vote le pouvoir à ceux qui
vont le représenter et prendre ces décisions. Nous devons en tant que
citoyens assumer ces décisions, il n'y a aucun doute là-dessus. Mais
quand nous, citoyens, sommes trompés et manipulés par ceux que nous
avons élus, n'avons-nous pas le devoir de les dénoncer ? Quand
avons-nous, nous, citoyens français, décidé de continuer à être les
complices du génocide des Tutsi du Rwanda ? La réponse est simple,
implacable : Chaque fois que nous fermons les yeux sur ce qui
pourrait aujourd'hui amener les responsables, français et leurs
complices, de ce génocide, devant la justice des hommes par opposition
à cette justice divine qui semble plus être le souci du réalisateur. Ce
film, en proposant une culpabilité collective et en diluant les
responsabilités, réduit ainsi l'espoir de voir un jour les véritables
maîtres d'oeuvre de cette horreur rendre compte de leurs crimes.
Ce
film travaille contre ce qu'il prétend défendre, mais au fond prétend-il
défendre quelque chose ? ou bien n'est-il que l'expression de la
contemplation narcissique de la culpabilité bien pensante et flagellatrice
de son auteur ?
Très sincèrement, Georges Kapler Pour votre
information personnelle : www.enquete-citoyenne-rwanda.org |