PRESSAFRIQUE 09.02.07
Bayrou
et l'amnésie coloniale
Suite aux déclarations
de Royal et Lang demandant que les crimes de la colonisation française en
Algérie soient reconnus par la France, François Bayrou s'est lancé dans
une tirade dont il a le secret. Tandis que Ségolène Royal invitait la
France à faire son méa-culpa et que Lang déclarait « Il faut réformer les manuels scolaires
français (.) qui présentent une histoire idyllique du
colonialisme .» invitant à « décoloniser les mentalités »
et évoquant la nécessité « d'un devoir de réparation
historique », Bayrou a tenu le même discours que les anciens de
l'OAS ralliés au Front national en parlant de « grande imprudence » et en ajoutant « Chaque fois qu'on essaie d'instruire
le procès, en injuriant ou en insultant ceux qui ont donné leur vie, qui
ont participé à ''un effort dont je rappelle qu'il était l'effort de la
République et spécialement de gauche, on creuse à nouveau les blessures du
pays».
Bien que l'on ne doit se faire aucune illusion sur
les capacités critiques du parti socialiste (soit disant humaniste) a
effectuer une quelconque remise en cause en profondeur de la
politique coloniale et néocoloniale de la France en Afrique noire
notamment au Rwanda, ce discours de Jack Lang a le mérite de relancer un
débat fondamental au sein de la société française qui est, à l'instar de
la Turquie, incapable d'effectuer un travail de mémoire critique à l'égard
de son passé. Car il ne s'agit pas de stigmatiser les Français qui ont été
obligés d'aller se battre pour l'Algérie française mais bel et bien de
critiquer les erreurs du passé pour se démarquer de ces crimes contre
l'humanité qui hantent nôtre mémoire collective et qui n'ont jamais été
condamnés par le pays prétendu des droits de l'homme au risque de faire
croire que la devise des droits de l'homme s'applique de manière
relativiste à l'aune de la « race ». Pour panser ces blessures
il faut d'abord avoir le courage et les capacités intellectuelles de les
penser et donc de les creuser. On ne gagne rien quand l'on s'obstine à
nier son passé aussi traumatique soit-il. L'amnésie mène à la reconduction
et on sait qu'en la matière la politique africaine du président-Général de
Gaulle est porteuse de nombreux crimes contre l'Humanité notamment au Cameroun et de nombreux
assassinats politiques en Afrique. Car en Algérie comme dans de nombreux autres pays (Congo, Centrafrique, Cameroun,
Madagascar), il y a eu lors de la pacification
coloniale des massacres de masse et parfois des massacres à caractère
génocidaire qui doivent être absolument condamnés comme tel : des
crimes contre l'humanité. Nous savons à l'instar de ce qui se passe en
Turquie vis-à-vis de la mémoire du génocide arménien que ces crimes
impensés renforcent les défenses réactionnaires et contribuent à
stigmatiser les minorités dont les ascendants furent massivement les
victimes. Des crimes contre l'humanité légitimés soit disant au nom
de la « race et de la civilisation », les deux piliers officiels
de la coloniale. Le fait de nommer et de dénoncer ce qui s'est passé c'est
déjà lutter contre l'amnésie. Le silence du magistère politique et sa
rigidité intellectuelle, l'amnésie entretenue sur ces sujets contribuent à
légitimer implicitement ces horreurs coloniales et leurs reconductions
comme au Cameroun ou au Rwanda. Comme l'écrivait Hannah Arendt in
L'impérialisme (aux origines du Totalitarisme) "Que le racisme soit la
principale arme idéologique des politiques impérialistes est si évident
que bon nombre de chercheurs donnent l'impression de préférer éviter les
sentiers battus du truisme". Or la politique impérialiste
française en Afrique se poursuit sous la Vème : soutien aux dictateurs kletocrates, interventions
armées pour les protéger, élections truquées et pillage des richesses en s'appuyant sur des
accords léonins, c'est à ce jour le lot quotidien de la
politique africaine chiraquienne en digne héritière d'une politique
coloniale jamais dénoncée pour ce qu'elle porte en elle : le mépris envers les autres cultures au nom des
intérêts impérialistes de conquête et de grandeur souverainiste.
C'est
cet
impensé là, qui permet à un petit candidat de gifler dans une cité un enfant français
d'origine mahgrébine (au prétexte de chapardage) et
de prendre 3 points dans les sondages et ainsi acquérir une stature nationale.
C'est cet impensé qui permet au ministre de l'intérieur français
de stigmatiser une communauté en décriant sur TF1 ceux qui "égorgent
le mouton dans leur appartement ». Oui visiblement Bayrou est sur la même
longueur d'ondes que la droite extrême. La question se pose : mais
pour qui roule-t-il vraiment ? Comment peut-on demander une VIème
République sans évoquer les conditions coloniales qui ont présidé à la
naissance de la Vème par un quasi putch durant la guerre d'Algérie privant
les Français et leurs parlementaires de l'accès à l'exécutif et à la
politique étrangère ? Depuis les citoyens français sont dans une
infantilisation permanente concernant les questions africaines,
chasse-gardée des présidents successifs de la Vème. Peut-on ignorer que la
contre-partie de la politique néocoloniale criminelle cautionnée par les
présidents successifs de la Vème et son système souverainiste aboutit au
renforcement du discours racialiste et méprisant à
l'égard des Africains dans les médias et au sein du magistère
politique ?
Le même qui prétend lutter contre les lobbys
militaro-industriels qui contrôlent la presse française serait-il aussi le premier à les
courtiser ? On sait que bon nombre de députés UDF ont quitté le navire pour rejoindre
la droite dure traditionnelle laissant ainsi plus de marges de manouvres
à un centriste soucieux de recueillir les voix du centre et de gauche
et ainsi repositionner son image. Mais le programme progressiste salutaire proposé
par Bayrou intrigue beaucoup quand on sait qu'il fut l'un des ministres
de l'éducation nationale française des plus conformistes. De même, son non
positionnement à l'égard de députés UDF qui passent des accords de
désistement avec l'UMP pour ne pas être concurrencé aux élections
législatives de juin prochain tel que Christian Blanc (source Envoyé
Spécial Au coeur de la machine Sarkozy) pose question. Pour qui
roule Bayrou ? A-t-il pour mission d'affaiblir l'électorat socialiste
en taillant des croupières au centre gauche pour les redistribuer à
droite au second tour? Le positionnement de Bayrou sur les crimes contre
l'humanité de la France durant la colonisation et le discours
de non repentance absolu envers ces peuples est assez caractéristique
du discours de la droite
traditionnelle et de l'extrême droite de par ses positionnements
rigides et parternalistes méprisantes. Ce discours souverainiste avec en corollaire une légitimation implicite d'un discours relativiste sur les
droits de l'homme n'inaugure en rien d'un discours tolérant, ouvert,
progressiste et humaniste. Le leader de l'UDF aurait-il montré son vrai visage ?