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 PRESSAFRIQUE 20.04.06
Bouteflika vs Douste-Blazy, le match continue

Décidément la caution apportée à la loi du 23 février par le ministre des Affaires étrangères français n'a rien fait pour améliorer les relations diplomatiques entre la France et l'Algérie.  Considéré par les Algériens comme le promoteur de cette loi,  Douste-Blazy fut lors de sa visite du 09 et du 10.04 à Alger le vecteur sur lequel s'est focalisé l'irritation du peuple algérien savamment entretenue par Bouteflika. Venu pour obtenir la signature du traité d'amitié franco-algérien, il a reçu une fin de non-recevoir de la part des autorités algériennes.

Il est bien évident que la promulgation de l'article 4 de la loi du 23 février 2005 par la majorité des parlementaires français a été vécue comme une nouvelle humiliation et l'expression d'un profond mépris par les Algériens. En dépit de son abrogation le 16.02.06 par le conseil d'Etat, cette loi continue à raviver des blessures qui n'ont jamais cicatrisé. A cela s'ajoute
la célébration de l'OAS au travers de monuments dans le sud de la France, le refus de l'Assemblée nationale d'abroger cette fameuse loi, la légitimation de l'article 4 par la majorité des Français (deux sur trois selon une enquête d'opinion) et de leurs députés, les provocations de Georges Frêche député socialiste entonnant un chant colonial lors d'une séance du conseil régional du Languedoc-Roussillon et surtout la politique discriminatoire engagée par Paris concernant la délivrance des visas aux Algériens. En effet, le nombre de visas accordés aux Algériens est très nettement inférieur à ceux accordés aux Marocains et aux Tunisiens empêchant bon nombre d'Algérien de venir voir leur famille en France. D'autres part, Alger reproche beaucoup à Paris sa politique en faveur de la politique marocaine au Sahara occidental. A cela s'ajoute, entre autres griefs, l'affaire Louisette Ighilariz-général Schmitt où ce dernier fut condamné en octobre 2003 par le tribunal correctionnel de Paris pour avoir traité d'affabulatrice cette rescapée de la torture et des viols pendant la bataille d'Alger puis finalement relaxé en novembre 2005 (LE MONDE 15.04.06 Algérie-France, les leçons d'un malaise). Enfin, la loi d'amnistie algérienne n'a pas été du goût de tous les politiques français qui y voient là une façon d'adouber bon nombre de criminels contre l'humanité y compris au sein de ce qui fut et reste la junte militaire algérienne. Douste-Blazy a donc fait les frais de ces rancoeurs populaires exploitées de manière démagogique par un Bouteflika non moins populaire. Le MAE aura eu beau déclarer « Le peuple français veut ce traité d'amitié ! Il a la volonté profonde d'être ami et lié à l'Algérie ! » il aura fait chou blanc sur toute la ligne.


Bouteflika est bien trop heureux de damer le pion aux autorités françaises pour obtenir gain de cause sur sa loi scélérate d'amnistie, sur les visas et le Sahara occidental. D'autant plus que l'Algérie est courtisée, pour cause de pactole pétrolier par les USA, la Russie et la Chine. La France est en voie de marginalisation dans son pré-carré sur le plan économique par les acteurs internationaux notamment US. Les USA qui disposeraient à présent d'une base militaire en Algérie entendent bien prendre la main. Et c'est à dessein que Condoleeza Rice a nargué Paris lors de sa visite en Algérie en exhibant devant les caméras, une semaine après la visite de Douste-Blazy, le traité d'amitié américano-algérien entre l'ancienne régence turque d'Alger et les autorités américaines datant de plus de deux siècles (EL WATAN 15.04.06 Quand Condoleezza Rice nargue Paris ). Entre-temps Paris a du revoir sa politique de visas délivrés envers les Algériens ( EL KHABAR 13.04.06 Paris reconnaît son erreur et s'engage à changer les procédures pour l'obtention du visa ). C'est que les enjeux économiques et pétroliers sont de taille.

Bouteflika est donc en position de force et peut continuer ses provocations à l'égard des autorités françaises concernant la mémoire coloniale, moyen d'obtenir gain de cause sur les autres dossiers (visas, Sahara, loi d'amnistie). Il peut d'autant plus jouer sur le ressentiment traumatique colonial des Algériens et des Français qu'il sait qu'il a en partie raison. En effet, lorsque Bouteflika avait déclaré il y a quelques mois qu'il y a eu « un génocide » en Algérie faisant clairement allusion à la campagne de pacification française au XIXème siècle, l'Histoire et la jurisprudence Srebrenica semblent lui donner en partie raison. Lors de la pacification coloniale en Algérie, il y a eu effectivement
extermination de centaines de milliers de civils. Si certains considèrent le terme de « génocide » comme inadapté, les massacres et exterminations coloniales sous l'assaut des troupes de Bugeaud et Pélissier constituent des actes génocidaires en des milliers de Srebrenica que les universitaires et les médias essayent de minimiser pour ne pas trop heurter la conscience nationaliste française. S'il n'y a pas eu de planification visant à éradiquer la population algérienne dans son ensemble, il y a eu nettoyage ou éradication par le feu, l'enfumage et la mitraille de tribus et de villages entiers.

  «J'ai souvent entendu en France des hommes que je respecte mais que je n'approuve pas trouver mauvais qu'on brûlat les moissons, qu'on vidât les silos et enfin qu'on s'emparât des hommes sans armes, des femmes et des enfants. Ce sont là, suivant moi, des nécessités fâcheuses, mais auxquelles tout peuple qui voudra faire la guerre aux Arabes sera obligé de se soumettre.  Je crois que le droit de la guerre nous autorise à ravager le pays et que nous devons le faire soit en détruisant les moissons à l'époque de la récolte, soit dans tous les temps en faisant des razzias et qui ont pour objet de s'emparer des hommes ou des troupeaux » . Alexis de Tocqueville. Travail sur l'Algérie, in Ouvres Complètes, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1991, p.704-705

«  Entouré d'un horizon de flammes et de fumée qui me rappelle un petit Palatinat en miniature, je pense à vous tous et je t'écris. Tu m'as laissé chez les Brazes, je les ai brûlés et dévastés. Me voici chez les Sindgads, même répétition en grand, c'est un vrai grenier d'abondance... Quelques-uns sont venus pour m'amener le cheval de soumission. Je l'ai refusé parce que je voulais une soumission générale, et j'ai commencé à brûler. » (Ouarsenis, octobre 1842). «  Des tas de cadavres pressés les uns contre les autres et morts gelés pendant la nuit! C'était la malheureuse population des Beni-Naâsseur, c'étaient ceux dont je brûlais les villages, les gourbis et que je chassais devant moi. » (Région de Miliana, 1843)   «  J'ai laissé sur mon passage un vaste incendie. Tous les villages, environ deux cents, ont été brûlés, tous les jardins saccagés, les oliviers coupés» (Petite Kabylie, mai 1851)
24 janvier 1845: Bugeaud: « Je brûlerai vos villages et vos moissons »

La glorieuse campagne de pacification de Bugeaud et Pelissier

Pour la conquête totale de l'Algérie, le général-gouverneur Bugeaud mène à partir de 1841 une « guerre de ravageur » fondée sur la razzia et la dévastation systématique des régions insoumises. En 1845, l'insurrection reprend un peu partout dans les « régions pacifiées » à l'appel des confréries d'Abou Maza, le mahdi envoyé du Prophète. Outre la consigne de ne faire aucun prisonnier, d'empoisonner les puits et de donner les femmes en esclaves aux supplétifs, Thomas Bugeaud conseille à ses subordonnés : « Si ces gredins se retirent dans leurs cavernes, enfumez-les à outrance comme des renards ». La répression est rapide et rigoureuse : le colonel Pélissier n'hésite pas à asphyxier plus de 1 000 personnes, hommes, femmes et enfants de la tribu des Ouled Riah, réfugiés dans la grotte de Ghar-el-Frechih : « Il faut détruire leurs petits, comme les renards ». Interpellé par l'opposition à l'Assemblée, Aimable Pélissier répond : « La peau d'un seul de mes tambours avait plus de prix que la vie de tous ces misérables ». Encore aujourd'hui, il existe en France une centaine de rues Bugeaud ou avenues Pelissier.Réseau Voltaire  


Bouteflika est malheureusement très mal placé pour donner des leçons en matière de devoir de mémoire et de droits de l'homme à qui que ce soit, mais sur ce terrain lorsqu'il parle de « génocide de l'identité » il n'est pas si éloigné que cela de la vérité. Et plutôt que de lui répondre Douste-Blazy aurait mieux fait de s'abstenir pour ne pas jeter à nouveau de l'huile sur le feu. Car il contribue à raviver la polémique. En déclarant  : « Vous savez comme moi que, dans toutes les affaires de colonisation, il y a eu deux moments, a indiqué Philippe Douste-Blazy, interrogé par RMC sur la colonisation française en Algérie. Le moment de la conquête (...) est toujours un moment d'horreur. (...) Et puis il y a, une fois que vous êtes sur la terre, des femmes et des hommes qui travaillent. (...) Il y a des instituteurs français qui évidemment ont fait leur travail, il y a des architectes qui ont fait leur travail, il y a des médecins qui ont soigné, il y a des gens qui ont été au contact » (Afrik.com,Algérie : Philippe Douste-Blazy répond au Président Bouteflika ), il montre une fois de plus que sa conception des droits de l'homme est sélective. On ne peut pas glorifier « la présence française » en Algérie en omettant le discours sur la race, la spoliation des biens, la torture systématisée qui permettaient à l'empire de piller ces pays sans guère de contre-partie pour les autochtones si ce n'est les miettes qu'on leur laissait dans leur propre pays. Et l'on ne peut pas ne pas faire l'analogie avec le discours de l'empire allemand à l'égard des Français. On ne peut omettre les représailles utilisées par les forces occupantes françaises en Algérie :torture systématisée depuis le début de la coloniale, incarcérations et internements arbitraires préfigurant les méthodes de  la France deVichy. Sans oublier les massacres de masse par les troupes coloniales françaises en guise de répression des mouvements indépendantistes (notamment àSétif et Gualma en mai 1945, mais aussi durantla bataille d'Alger en 1957...) qui ont fait des dizaines de milliers de morts parmi les civils autant de milliers d'Oradour après la seconde guerre mondiale. Bouteflika a son os et ne le lâche pas, il sait qu'il touche là à la duplicité et aux contradictions françaises. Une politique fondée sur l'envers des droits de l'homme dans son pré-carré et dont les rationalisations et justifications rétrospectives sont fondées implicitement sur un discours hautain et paternaliste emprunt des représentations colonialistes avec en arrière plan l'idéologie de supériorité culturelle et raciale.

Le M.A.E aurait mieux fait de s'abstenir. Il ne fait que relancer la polémique lancée par la loi du 23 février 2005 dont il était un ardent défenseur. Quant à l'effet de ses déclarations sur les relations franco-algériennes, elles risquent d'accélérer le refroidissement des relations diplomatiques entre les deux pays.