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 PRESSAFRIQUE 04.05.06
Infrarouge et l'apologie des forces spéciales du COS

 Dis moi ce que tu diffuses et je te dirais qui tu es, voilà bien un adage qui mériterait de s'appliquer à France Télévision qui avec nos deniers diffuse assez régulièrement sur France 2 le jeudi soir des documentaires apologétiques sur les commandos et autres forces militaires. Après la diffusion dans Envoyé spécial de reportages sur les commandos marine (06.04.06) et sur les méthodes d'entraînement à la guerre contre-insurrectionnelle de militaires français (le 13.03.06), cette fois-ci c'est l'émission Infrarouge (03.05.06) qui s'y colle avec un reportage intitulé "Forces spéciales : la guerre et la paix autrement". Une émission programmée juste après  Envoyé spécial dans la grille de France 2. Le 03.05.06 l'émission Envoyé spécial a diffusé un reportage sur le drame vécu par les habitants de l'est de la République démocratique du Congo (RDC). Infrarouge diffuse ensuite en première partie un reportage sur le rôle des forces spéciales françaises en Afrique et notamment dans l'est de la RDC avec l'opération Artemis. Nous écrivions le 06.04.06, "à quand un reportage sur l'entraînement des hommes du RAID ? ". Il ne nous a pas fallu attendre longtemps pour que la chaîne nationale nous gratifie d'un reportage sur les forces spéciales. Certes ce n'est pas encore du RAID mais du COS (Commandement d'Opération Spéciale) dont il s'agit. Et le moins que l'on puisse dire c'est que ces reportages très amènes constituent de véritables panégéryques à la gloire de nos forces militaires spéciales qui opèrent en toute opacité. On ne sent poindre dans ce reportage pas l'ombre d'une critique sur le travail remarquable de ces forces spéciales glorifiées et magnifiées dans ce documentaire. On nous les présente sous leur meilleur jour grâce à l'interview de gens du sérail et de victimes françaises sauvées par les COS lors de conflits guerriers en Afrique. Encore une fois, la déontologie journalistique aurait voulu un travail plus critique que ce travail apologétique semblant plus en phase avec la mission du SIRPA qu'avec un véritable travail d'investigation journalistique. Qu'on en juge ! 

" Pour la première fois vous allez voir les hommes des forces spéciales en entraînement et lors de véritables opérations comme l'évacuation de ressortissants ou la libération d'otages. Ils sont aussi engagés en Afghanistan dans le cadre de la lutte antiterroriste. Les forces spéciales sont un outil à la discrétion du pouvoir politique. Seules la France, les USA et la Grande-Bretagne possèdent une telle arme. Ce film entend vous raconter son fonctionnement".

Nous arrêtons là la voix-off au ton grave et austère pour signaler que le terme "film" employé ici semble plus renvoyer au film en tant que fiction qu'à la notion de documentaire-vérité ou de reportage. Le choix du support (les images pour bon nombre en provenance du SIRPA selon le crédit affiché au générique de fin), les témoignages choisis montrent qu'il s'agit d'une construction manichéenne à la gloire des forces spéciales ne retenant que les éléments favorables et faisant l'impasse sur de graves questionnements quant au contrôle politique de ces forces spéciales et à l'absence de gardes-fous institutionnels nécessaire dans toute démocratie pour éviter l'emballement du système hors de tout contrôle. Quant aux éventuels dysfonctionnements des forces du COS, ils sont passés sous silence dans ce reportage.     

Sur de très belles images de commandos aux armes rutilantes dans de beaux hélicoptères, sautant en parachute, patrouillant sur les routes de RDC sous le regard bienveillant des civils (lors de l'opération Artemis), voguant sur les mers en zodiaque, tout l'arsenal imagier du genre est déployé dès le début tandis que la voix-off poursuit :

"C'est en 1992 que l'idée des forces spéciales prend corps. La première guerre du golfe vient de se terminer. La France n'a pas toujours pu gérer au mieux ses opérations. Une nouvelle organisation plus adaptée aux réalités des conflits va naître. L'idée d'unifier les différentes unités commandos prend forme. Le COS, commandement des opérations spéciales est créé ."

Puis le narrateur contempteur des COS fait une pause de 40 secondes. Pendant qu'il retient son souffle, nous avons droit à un ballet d'images superbes de commandos en treillis kakis, cagoulés, arborant leurs armes rutilantes, fusils à lunettes, fusils mitrailleurs, s'entraînant aux tirs, avec leurs habits de camouflage dans les forêts, pénétrant par effraction par les fenêtres d'une maison, enlèvant un type (probablement un terroriste) dans une voiture, gros plan sur les cagoules et sur les yeux clairs d'un membre du COS, d'un autre sortant de l'eau en costume de plongée brandissant son pistolet au poing. Un festival!

Nous suspendons temporairement le visionnage de ce "film" sur notre bonne chaîne nationale pour rappeler, ce que sont les COS, selon Patrick de Saint-Exupéry (L'Inavouable), journaliste au Figaro.

 La création des COS en 1992 n'est rien d'autre qu'un coup d'état au coeur de la Vème république. Il y aurait eu une conjonction entre la dynamique propre d'une partie de l'armée française essentiellement constituée autour des forces spéciales ou des forces issus de l'infanterie coloniale (RPIMa, la légion, les commandos de la DGSE.) qui peu à peu ont fait une sorte de coup d'état interne en s'autonomisant au sein de l'armée française avec la bénédiction de François Mitterrand. « Notre président de la République et notre chef de l'Etat-major ont placé sous leur autorité directe, à l'exception de toute autre, les unités les plus aguerries de notre armée, dotées d'un équipement de pointe et rôdées aux techniques des « opérations grises ». Ces deux hommes décident seuls. Ils sont maîtres de leur choix et ont toute licence pour faire usage de nos forces spéciales. Les « objectifs » affichés dans les textes ne prêtent à aucune confusion. Ceux-ci sont « militaires », mais également « paramilitaires ». En clair : le COS est une structure politico-militaire ». (Patrick de Saint-Exupéry, L'Inavouable, p. 276-277).

Toujours selon les mêmes sources citant les propos d'un militaire français lors de la très controversée opération Turquoise, les forces spéciales auraient entraîné l'armée rwandaise de 1990 à 1993.

 "De 1990 à 1993, nous avons eu cent cinquante hommes au Rwanda, dont le boulot était de former des officiers et des sous-officiers rwandais. Ces hommes étaient issus du 8ème régiment parachutiste d'infanterie de marine (RPIMa) et du 2è REP, deux régiments de la 11ème division parachutiste (DP)...Pour mémoire la DGSE recrute essentiellement ses cadres à la 11ème DP...Il y avait aussi des hommes issus du 1er RPIMa, un régiment rattaché au Commandement des opérations spéciales. Et un certain nombre de Commandos de recherche et d'action en profondeur (Crap)." (Patrick de Saint-Exupéry, L'inavouable, p. 201)

Plus récemment, un héros du GIGN affirmait sur France culture, avoir vu des forces spéciales françaises former les miliciens qui allaient perpétuer le génocide.

 C'étaient forcément des miliciens, parce que les militaires sont tous en treillis là bas, c'étaient des civils. Je pense que (les militaires français) étaient des gens du 1er RPIMA (Régiment parachutiste d'infanterie de marine), c'était l'unité qui était là-bas". De plus il a estimé que ce type de formation, "a dû durer peut-être jusqu'en 1994, probablement. Ca ne m'a pas choqué (...), je ne voyais pas la finalité du truc, ça me paraissait normal"...Lorsque la journaliste lui fait remarquer que la France a toujours nié avoir entraîné des miliciens, il répond: "la France l'a toujours nié, bien sûr, comme beaucoup de choses d'ailleurs. Mais bon, j'affirme" (Nouvel Obs.com, 22.04.05   Rwanda, un gendarme français accuse). 

Enfin Catherine Ninin lors d'une émission de RFI (30.03.06) a recueilli des témoignages de rescapés sur le terrain évoquant la présence de forces françaises en petit nombre pouvant évoquer les forces spéciales durant la période du génocide au Rwanda. Selon la journaliste de RFI, "il pourrait s'agir d'un commando spécial opérant dans la région. Ce n'est pas improbable puisque par ailleurs j'ai recueilli d'autres témoignages dans la prison de Kigali d'ex-Far, d'ex-Interahamwe qui attestent d'une présence française à cette époque ". Ces troupes en petit nombre auraient été déployées en plein génocide pour apporter un soutien logistique à l'armée du gouvernement interimaire rwandais contre les troupes du FPR.

Arrêtons là le mauvais esprit et replongeons nous dans ce "film". Quarante secondes plus tard donc, la parole est au directeur du centre français de recherches sur le renseignement, Eric Dénécé :

"Le principe d'une opération spéciale c'est une action qui a une très haute valeur stratégique soit pour un pouvoir politique soit pour un commandement qui va s'effectuer pendant une durée pouvant aller de quelques jours à plusieurs semaines avec un tout petit nombre d'hommes loin sur les arrières de l'ennemi et dans le secret le plus absolu au moment où la mission a lieu même si elle est révélée à l'issue. Donc à partir de ce moment là cela veut dire que l'on a pas affaire à des opérations qui sont liées à l'engagement des forces ou le moins possible mais que l'on a affaire à des choses qui sont vraiment décidées au plus haut niveau d'un gouvernement ou d'un état-major parce que c'est leurs valeurs qui les rend spéciales dans l'absolu".

Puis c'est au tour de l'historien Pascal le Pautremat de faire une historique des COS :

" Pendant la guerre du golfe en 91, les Français en voyant comment travaillaient justement les forces spéciales britanniques et américaines se sont rendus compte qu'ils leur manquait une chaîne de commandement qui permettent de concilier la fluidité à la célérité et donc en fait qui permettent de relier directement l'homme sur le terrain à je dirai au sommet de l'état c'est à dire à l'Elysée et c'est à partir de là en 91 pendant un an que vous allez avoir des généraux qui vont être sollicités qui vont travailler sur ce dossier sur ce projet et qui va aboutir comme on le sait à la création du commandement des opérations spéciales ".

Puis la voix-off, revient sur la guerre civile au Libéria déclenchée par Charles Taylor "inculpé de crime contre l'humanité par le tribunal de la Sierra Léone en juin 2003" et sur le drame qu'a vécu le photographe-grand reporter Patrick Robert blessé grièvement par balles à Monrovia au Libéria qui a été opéré sur place par le CICR. Les COS sont alors intervenus pour le secourir et l'évacuer.
Le journaliste témoigne dans ce reportage et exprime sa gratitude envers l'équipe du COS venu le chercher: "...moi j'ai été assez ému de voir qu'ils étaient venus pour moi je ne m'attendais pas à cela, quand je les ai vu sortir de l'avion je me suis senti sorti d'affaires, je veux dire je me suis senti rassuré."

On ne peut que se satisfaire de ce travail remarquable de sauvetage organisé par les forces du COS pour exfiltrer un journaliste français en péril à Monrovia mais malheureusement ce n'est voir l'affaire Charles Taylor et ses pratiques criminelles que par le bout de la lorgnette. En effet pour reprendre les propos de François-Xavier Verschave : "Qui  parmi les millions de télespectateurs français s'émouvant au spectacle des enfants libériens faméliques, s'alarmant de la prolifération des drogués de la kalachnikov, savait que les réseaux françafricains étaient derrière cet abominable conflit?". Et Verschave d'évoquer l'implication des réseaux françafricains au Libéria derrière Charles Taylor et de citer l'implication d'entreprises et de réseaux françafricains ( FRANCAFRIQUE. LE PLUS LONG SCANDALE DE LA REPUBLIQUE , "My Taylor is rich" , p.202-203. Edition Stock.p.213, p.215-216) dans les livraisons d'armes aux milices de Charles Taylor qui ont ensanglanté le Libéria puis la Sierra Leone. A croire que les COS étaient devenus les pompiers de la politique incendiaire françafricaine ? Toujours est-il que le reportage en occultant cette responsabilité des autorités françaises dans le conflit au Libéria contribue à faire passer les Africains pour des barbares et des sauvages toujours en train de s'entretuer.

Même topo pour la Côte d'Ivoire. Pour illustrer l'action des COS dans ce pays, le "film" revient sur les évènements de novembre 2004 à Abidjan. La voix-off reprend : "Après la mort de 9 soldats français tués lors du bombardement par l'aviation ivoirienne et la riposte française qui détruit au sol les moyens aériens du gouvernement Gbagbo, Abidjan s'embrase. Les 7 et 8 novembre 2004 une partie de la population ivoirienne veut s'en prendre aux ressortissants français." Les images qui défilent pendant le commentaire sont celles d'Africains torse-nu ou en tee-shirt harcelant des militaires français stoïques. Puis des ressortissantes françaises évacuées par le COS témoignent des pillages et des vols qu'elles ont subi de la part de certains ivoiriens ainsi que "le viol des nounous" et de "leur intention (des patiotes ivoiriens, ndlr) de les faire passer par dessus le toit après avoir violé les femmes", évoquant une "cinquantaine de forcenés d'une sauvagerie inimaginable", une autre ressortissante française évacuée déclare "Et c'est là où on a entendu l'hélico et cela a été la délivrance". Et c'est grâce au COS que les ressortissants français ont été évacués. Les témoins expriment toute leur reconnaissance aux COS "C'est leur vie qu'ils risquent aussi, ...on a envie d'être reconnaissante mais je ne sais pas comment je pourrais être reconnaissante ". On ne déplorera à la fin de l'opération après deux jours d'insurrection aucuns morts parmi les ressortissants français. Par contre ce que ce "film" n'aborde pas ce sont les massacres de civils ivoiriens par les troupes françaises lors de la journée du 9 novembre 2004 devant l'Hôtel Ivoire  où des membres du COS ont été mis en cause. C'est que les mêmes commandos qui étaient chargés d'éviter que les civils ivoiriens ne débordent les militaires français à l'Hôtel Ivoire ont tiré sur la foule en colère selon le témoignage du colonel Destremont. (Libération du 10.12.05 "Pour l'honneur de mes soldats", le colonel Destremau témoigne de la fusillade devant l'hôtel Ivoire) : "L'ensemble de mes hommes fait des tirs uniquement d'intimidation." assure le colonel Destremau, ajoutant que seuls les COS auraient visé certains manifestants avec leurs armes non létales." L'ensemble de ces tirs a fait des dizaines de morts parmi les manifestants ivoiriens non armés. Suite à ce qui ressemble à s'y méprendre à un massacre post-colonial, la France par la voix de la majorité de ses parlementaires et du ministère a refusé qu'il y ait une commission d'enquête parlementaire en dépit de la demande faite par le parti socialiste (P.S) et les Verts. Motif ? "Ce serait une défiance à notre armée". Le rapport d'Amnesty International  a mis en cause la méthode utilisée par les forces françaises pour réprimer les manifestations antifrançaises autour de l'Hôtel Ivoire. Dans ce rapport il est écrit noir sur blanc que "les forces françaises ont, à certaines occasions, fait un usage excessif et disproportionné de la force létale alors qu'elles se trouvaient face à des manifestants qui ne représentaient pas une menace directe pour leurs vies ou la vie de tiers» (Côte d'Ivoire : un avenir lourd de menaces, Amnesty International 26.10.05). De même l'émission de Canal Plus Lundi investigation - depuis sérieusement reliftée (Haro sur 90 minutes - La Françafrique muselle Canal Plus) - avait montré les images tournées par la télévision ivoirienne de ce massacre mettant sérieusement en cause le commandement français. Il n'en transparaîtra rien dans ce reportage apologétique. Et nous ne reviendrons pas sur l'affaire Firmin Mahé pour lequel le commandant en chef du COS au moment des faits, le général Poncet, a directement été mis en cause et suspendu tout en évitant "la garde à vue" (Canard Enchaîné 28.12.05,N°444, Un magistrat sur mesure pour le général Poncet).

La voix off poursuit : "Le plus souvent de nuit pour l'essentiel des femmes et des enfants réfugiés sur le toît des immeubles, les hommes du COS ont effectué 1300 évacuations." Puis le narrateur se tait pour laisser place à des images tout droit sorties du SIRPA montrant un ballet d'hélicoptère dans le ciel avec à son bord des civils assis tandis qu'un membre des COS vigilant pose une main sur une mitraillette, puis on voit un hélicoptère survoler la lagune sur un fond musical à la Ushuaïa du genre musique de relaxation. 22 secondes plus tard le narrateur reprend pour parler des forces spéciales: "Les forces spéciales se sont 3000 hommes destinés aux missions les plus sensibles, les plus diverses aussi. Infiltrations et renseignements, préparation du terrain aux gros des troupes, récupération d'otages ou de ressortissants, arrestations de criminels de guerre. Un entraînement les rend aptes à faire face aux situations les plus diverses."
Pendant ce temps des images défilent à l'écran où l'on voit des soldats armés dans un hélicoptère, un soldat dans le désert avec un fusil mitrailleur, un autre sur un navire pointant avec son bazooka, un autre pointant avec un fusil à lunettes, un autre avec une tenue de camouflage blanche dans les montagnes main sur la mitraillette, plusieurs membres du COS patrouillant avec leurs fusils mitrailleurs, des hélicoptères tournant dans le ciel (des images estampillées SIRPA comme l'indique le générique de fin). Puis l'on nous présente un entraînement des COS, le drill : "terme anglais qui défini la répétition d'un exercice et les hommes des forces spéciales savent de quoi ils parlent. Ils vont répéter les mouvements et les gestes réels qui seront les leurs". 
Ensuite nous avons le droit à presqu'une minute et trente secondes d'images sur un entraînement des forces spéciales, armes à la main avec leur tenue militaire et leur passe-montagne : ils investissent un immeuble rentrent par les fenêtres après avoir escaladé la façade font exploser des grenades puis tirent avec leurs armes sur des cibles. Tout cela filmé en caméra infrarouge.

Une minute plus tard, l'historien de service nous explique le pourquoi du caractère occulte de ces forces spéciales sous la responsabilité directe du président de la République et du chef d'état-major des armées : "Les décisions sont prises directement au niveau de l'Elysée ou de Matignon. C'est la présidence de la République qui en corrélation avec le chef d'état-major des armées gèrent une affaire très particulière, sensible, je dirai d'importance stratégique et qui finalement ne regarde que les hautes instances de l'Etat et qui est classé par définition secret-défense. Il n'est pas question d'en référer dans l'immédiat en temps réel à l'opinion publique, aux médias et en quelque sorte encore une fois aux parlementaires. Donc, on sait de toute façon que par définition qu'une opération quand elle est menée à terme elle est dévoilée. A terme ce n'est qu'une question de temps, elle est connue du grand public. Mais en l'occurence quand il y a des intérêts d'état en jeu, quand il y a des vies à sauver éventuellement quand on parle d'évacuations de ressortissants. Il est hors de question de compromettre le succès, la réussite de la mission, de compromettre ceux qui vont la mener et ceux qui vont en profiter". Pendant qu'il cause, on voit des membres du COS à l'entraînement : être transporter dans les airs en se racrochant à une corde suspendue d'un hélicoptère, se jeter dans l'eau du haut d'un hélicoptère puis nager avec leur arme hors de l'eau, escalader une façade.

Le narrateur poursuit sur une musique du style jeu vidéo de guerre : "les forces spéciales, un outil militaire au service des gouvernements". Et l'on nous montre un exemple de coopération internationale où "à la demande de Matignon" les COS vont arraisonner un navire transportant de la drogue au large des côtes sénégalaises le 13 juin 2002 (sur l'écran il est inscrit 13 juin 2003). Les soldats du COS en tenue militaire, casqué et armé jusqu'aux dents parviennent sur un zodiaque à rejoindre le bateau puis à arrêter les convoyeurs de drogue. Un membre du COS au visage flouté intervient : "Les opérations des forces spéciales sont nombreuses, variées, certaines sont connues, d'autres  le sont moins, enfin les dernières ne le sont pas du tout. Notre objectif ne réside pas dans la publicité qu'on en fait mais essentiellement dans leur succès."

Un expert vient confirmer les propos du précédent intervenant sur la nécessité d'une confidentialité des missions pour assurer leur succès et protéger les membres des commandos. Gros plan sur des hommes armés avec des mitraillettes à silencieux le visage masqué par des passe-montagnes. Nouvel intervenant qui confirme la nécessité du caractère secret des missions du COS, "généralement connues à posteriori".

On appréciera l'approximation du "généralement". En somme, ces missions échappent à tout contrôle parlementaire même à posteriori.

La voix-off poursuit et vante leur matériel hypersophistiqué : "entraînés à la limite de l'endurance ils disposent d'un équipement qui fait la différence. A la pointe de la technologie on ne fait rien de mieux. Ces sous-marins de poche par exemple, particulièrement sophistiqués ils permettent une approche discrète sur les terrains d'opération."

Puis après un nouvel intervenant encensant le rôle des COS et leur efficacité, le "film" aborde la mission des COS lors de l'opération "Artemis" dans l'est de la RDC. Le rôle des COS a été de préparer l'arrivée des troupes militaires notamment à Bunia "tombé aux mains des insurgés". "Cette mission permet de découvrir une autre de leurs armes le dialogue ". On voit des militaires du COS dialoguer avec les autochtones.

COS : - "Vous savez que les Français se sont installés à Bunia"
Un Congolais d'une milice : - " Nous écoutons cela par la radio"
COS : - " Et tu sais aussi que le général français a rencontré le chef des Lendus et que les Lendus vont avoir un centre politique dans Bunia maintenant"
Congolais : - "Cela pourrait être pour nous aussi d'habiter là dans cette région à l'occasion".
COS : - "Mais pourquoi pas mais cela doit se faire avec le pourparler
de paix  pas avec la guerre.
Congolais : "Non pas avec la guerre".
...
COS : " Tu fais ce que tu veux tant qu'il y a pas d'histoires avec les Français vous êtes nos amis, il y a pas de problèmes. C'est pour cela que je suis obligé de dire surtout qu'il n'y ait pas une arme qui soit levée contre les Français parce que sinon je suis obligé de dire ok là cela va mal finir".

Le journaliste Patrick Robert revient sur le rôle des COS lors de l'opération Artemis. "Ils sont tombés dans une euh c'est pas vraiment une embuscade puisque c'était pas absolument destiné euh dirigé contre eux. Ils sont tombés dans un échange de tirs entre miliciens adverses et ils sont rentrés résolument dans le débat j'allais dire pour y mettre fin. C'était assez impressionnant comment alors qu'ils étaient en pleine bataille, il y avait des échanges de tirs assez nourris, ils sont arrivés là dedans avec autorité. Ils ont essuyé quelques tirs vers leurs directions. Il y a pas eu de réactions incontrôlées de leur part tout était bien maîtrisé. Ils ont répliqué avec beaucoup de précisions en tous cas avec suffisamment de précision pour que les tirs s'arrêtent assez vite et pour que les adversaires prennent la fuite et que les miliciens qui étaient du côté de la ville se retirent sagement".


Traduction : Ces déclarations dans le "film" semblent renforcer les informations de Jean-Paul Gouteux selon lesquelles les autorités françaises étaient plus proches des Lendus armés par l'Ouganda que des Hemas proches de l'UPC armé par le Rwanda de Kagame. En d'autres termes les COS ont chassé les Hemas qui avaient pris le contrôle de Bunia. Même si l'opération Artemis a ramené la paix dans la région et c'est un point important à souligner, il y a eu selon Jean-Paul Gouteux un certain nombre d'abus souvent au détriment des forces de l'UPC. Certains considèrent l'opération Artemis comme une opération Turquoise bis. Quant à la journaliste Colette Braeckman, elle a évoqué dans les colonnes du journal Le soir la volonté des forces françaises de faire participer à une offensive contre l'UPC les FDLR (rebelles rwandais plus ou moins affiliés aux génocidaires rwandais), ce qui aurait été refusé par l'Ouganda. Derrière l'opération Artemis, on retrouve l'antagonisme entre la France qui a soutenu le Hutu power et le Rwanda de Kagame soutenu par l'Américafrique .

Toujours est-il que la complémentarité de l'émission Envoyé spécial et d'Infrarouge a fonctionné à merveille. Envoyé spécial sensibilise l'opinion publique au drame humanitaire et à l'horreur guerrière que traversent les Congolais tandis qu'Infrarouge  montre l'efficacité du COS pour faire revenir la paix dans la région où des Congolais s'entretuent. Biensûr aucun historique sur la généalogie du crime en RDC : le soutien, l'armement puis l'exfiltration des génocidaires rwandais par la Françafrique en RDC prélude à une guerre qui va ravager la région où le Rwanda de Kagamé en représaille va lancer une guerre contre le régime de Mobutu porté à bout de bras par la Françafrique et ses alliés : les génocidaires du Hutu power. Viendra ensuite la guerre civile en RDC lancée par le Rwanda de Kagame et l'Ouganda de Museveni qui pilleront l'est de 1998 à 2003 et encore à l'heure actuelle. Dans la génèse des évènements dans la région des grands Lacs, la politique menée par la France a eu un rôle crucial. Il est bien évident que le citoyen lambda ne saura rien des coulisses de la politique française ni au Libéria, ni en Côte d'Ivoire ni au Rwanda et en RDC . De telle sorte qu'il se réprésente l'Afrique comme un continent où éclate des guerres civiles, des massacres que les forces spéciales et nos bonnes troupes viennent arrêter.

Ce genre de "film" ressemble à s'y méprendre à une opération de propagande où l'on ne sait plus trop où se termine l'investigation journalistisque et où commence l'action du SIRPA (service de presse des armées).

Le documentaire revient sur les actions du COS en Afganistan envoyés là-bas dans le plus grand secret. Certains parlementaires tels que Paul Quilès demanderont des explications à l'Elysée. Ce qui n'apparaît absolument pas dans le "film". Ainsi Paul Quilès déclarera à l'Assemblée nationale : «Si cette présence probable était confirmée, elle constituerait une surprise, puisque la représentation parlementaire n'a pas eu à connaître cette mission, écrit-il. Les forces spéciales ne relèvent pas de la DGSE et sont des unités régulières qui opèrent en uniforme. Il n'est donc pas nécessaire de garder secret leur déploiement pour garantir le succès de leur mission. Bien au contraire, la légitimité des opérations que poursuivent ces unités, ainsi que la sécurité des personnels engagés, ne peuvent être garanties que si le pouvoir politique endosse clairement la responsabilité de celles-ci» (Libération 13.04.06 Black-out sur la présence de plus de 200 hommes des forces spéciales. Afghanistan : des commandos français bien camouflés). Pour  le commentateur qui semble faire abstraction de tout principe critique, la guerre menée en Afghanistan est une illustration parfaite de "la guerre moderne terrain idéal pour y exercer leur savoir faire particulier ".

Même si ce n'est pas le cas, le terme "guerre moderne" ne va pas sans évoquer la notion de guerre contre-insurrectionnelle ou de guerre antisubversive. Il est vrai que depuis le début de l'année nous avions déja eu dans l'émission Envoyé Spécial des émissions similaires le 13.03.06 Envoyé Spécial et la guerre contre-insurrectionnelle et plus récemment dans le même genre 06.04.06 Envoyé spécial et les commandos marine.

L'émission se termine par le commentaire suivant :
"Sans noms, sans visages, ces hommes sont des citoyens simples et réels. Dans un monde où la guerre ne se déclare plus où la terreur transforme les villes en champs de bataille, ils sont un des outils importants des conflits d'aujourd'hui. Les forces spéciales sont une arme particulière qui permet parfois de gagner des guerres sans tout à fait les faire".

Au générique de fin, la majeure partie des images proviennent du SIRPA marine et du SIRPA terre, le "film" a reçu le soutien du ministère de la défense. Enfin les remerciements vont au commandement des opérations spéciales, à l'Etat-major des armées et entre-autres à la Délégation à l'information et à la communication de la Défense. Avec un tel crédit on pouvait douter de l'objectivité du propos quant à la nature réelle des relations franco-africaines. Voilà les mauvaises langues diront encore que France Télévision relaye alternativement la communication du ministère de la défense et de l'intérieur au travers de prétendues émissions d'investigation. Mais ce ne sont que des mauvaises langues à moins qu'il y ait un cahier des charges.


A suivre...

P.S : A noter qu'en deuxième partie ce soir là, l'émission Infrarouge diffusait un reportage sur la bataille de Dien Bien Phu racontée par des vétérans français qui l'ont vécu. Dien Bien Phu ou la "mémoire jaune" coloniale.



A lire dans la même collection :

PRESSAFIQUE 14.04.06
Envoyé Spécial et la CNDS

PRESSAFRIQUE 06.04.06
Envoyé spécial et les commandos marine

PRESSAFRIQUE 31.03.06
Envoyé Spécial et les CRS

PRESSAFRIQUE 13.03.06
Envoyé Spécial et la guerre contre-insurrectionnelle

PRESSAFRIQUE 05.01.06
A propos d'un reportage diffusé dans l'émission Envoyé spécial sur France Télévision

PRESSAFRIQUE 12.01.06
L'émission Envoyé spécial au service de la com du ministère de l'intérieur ? 


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Dernière modifications le 11.05.06