Dis moi ce que tu diffuses
et je te dirais qui tu es, voilà bien un adage qui mériterait de s'appliquer
à France Télévision qui avec nos deniers diffuse assez régulièrement
sur France 2 le jeudi soir des documentaires apologétiques
sur les commandos et autres forces militaires. Après la
diffusion dans Envoyé spécial de reportages sur les commandos marine (06.04.06) et sur les méthodes d'entraînement à la guerre
contre-insurrectionnelle de militaires français (le 13.03.06), cette fois-ci c'est l'émission
Infrarouge (03.05.06) qui s'y colle avec un
reportage intitulé "Forces spéciales : la guerre et la paix autrement". Une émission programmée juste après
Envoyé spécial dans la grille de France 2. Le 03.05.06 l'émission
Envoyé spécial a diffusé un
reportage sur le drame vécu par les habitants de l'est de la
République démocratique du Congo (RDC). Infrarouge
diffuse ensuite
en première partie un reportage sur le rôle des forces spéciales françaises
en Afrique et notamment dans l'est de la RDC avec l'opération Artemis. Nous écrivions le
06.04.06, "à quand un reportage sur l'entraînement des hommes du RAID
? ". Il ne nous a pas fallu attendre longtemps pour que la chaîne nationale nous gratifie d'un reportage sur les
forces spéciales. Certes ce n'est pas encore du RAID mais du COS
(Commandement d'Opération Spéciale) dont il s'agit. Et le moins que l'on
puisse dire c'est que ces reportages très amènes constituent de véritables panégéryques
à la gloire de nos forces militaires spéciales qui opèrent
en toute opacité. On ne sent poindre dans ce reportage pas l'ombre
d'une critique sur le travail remarquable de ces forces spéciales glorifiées et magnifiées dans ce documentaire.
On nous les présente sous leur meilleur
jour grâce à l'interview de gens du sérail
et de victimes françaises sauvées par les COS lors de conflits guerriers en
Afrique. Encore une fois, la déontologie journalistique aurait
voulu un travail plus critique que ce travail apologétique semblant
plus en phase avec la mission du SIRPA qu'avec un véritable travail
d'investigation journalistique. Qu'on en juge !
" Pour la
première fois vous allez voir les hommes des forces spéciales en
entraînement et lors de véritables opérations comme l'évacuation de
ressortissants ou la libération d'otages. Ils sont aussi engagés en
Afghanistan dans le cadre de la lutte antiterroriste. Les forces spéciales
sont un outil à la discrétion du pouvoir politique. Seules la France,
les USA et la Grande-Bretagne possèdent une telle arme. Ce film
entend vous raconter son fonctionnement".
Nous arrêtons là la voix-off
au ton grave et austère pour signaler que le terme "film" employé ici
semble plus renvoyer au film en tant que fiction qu'à la notion de
documentaire-vérité ou de reportage. Le choix du support (les images pour bon
nombre en provenance du SIRPA
selon le crédit affiché au générique de fin), les témoignages choisis montrent
qu'il s'agit d'une construction manichéenne à la gloire des forces spéciales ne retenant
que les éléments favorables et faisant l'impasse sur de graves questionnements quant au contrôle
politique de ces forces spéciales et à l'absence de gardes-fous institutionnels nécessaire dans
toute démocratie pour éviter l'emballement du
système hors de tout contrôle.
Quant aux éventuels dysfonctionnements des forces du COS,
ils sont passés sous silence dans ce reportage.
Sur de
très belles images de commandos aux armes rutilantes dans
de beaux hélicoptères, sautant en parachute, patrouillant sur les routes de RDC sous
le regard bienveillant des civils (lors de l'opération Artemis),
voguant sur les mers en zodiaque, tout l'arsenal imagier du genre est déployé
dès le début tandis que la voix-off poursuit :
"C'est en 1992 que l'idée des forces spéciales
prend corps. La première guerre du golfe vient de se terminer. La France
n'a pas toujours pu gérer au mieux ses opérations. Une nouvelle
organisation plus adaptée aux réalités des conflits va naître. L'idée
d'unifier les différentes unités commandos prend forme. Le COS,
commandement des opérations spéciales est créé
."
Puis le narrateur
contempteur des COS fait
une pause de 40 secondes. Pendant qu'il retient son souffle, nous avons
droit à un ballet d'images superbes de commandos en treillis kakis, cagoulés, arborant
leurs armes rutilantes, fusils à lunettes, fusils mitrailleurs, s'entraînant
aux tirs, avec leurs habits de camouflage dans les
forêts, pénétrant par effraction par les fenêtres d'une
maison, enlèvant un type (probablement un terroriste) dans une
voiture, gros plan sur les cagoules et sur les
yeux clairs d'un membre du COS, d'un autre sortant de l'eau en costume de
plongée brandissant son pistolet au poing. Un
festival!
Nous suspendons temporairement le
visionnage de ce "film" sur notre bonne
chaîne nationale pour rappeler, ce que sont les COS, selon Patrick de
Saint-Exupéry (L'Inavouable), journaliste au Figaro.
| La création des COS en 1992
n'est rien d'autre qu'un coup d'état au coeur de la Vème république.
Il y aurait eu une conjonction entre la dynamique propre d'une
partie de l'armée française essentiellement constituée autour des
forces spéciales ou des forces issus de l'infanterie coloniale
(RPIMa, la légion, les commandos de la DGSE.) qui peu à peu ont fait
une sorte de coup d'état interne en s'autonomisant au sein de
l'armée française avec la bénédiction de François Mitterrand.
« Notre président de la République et notre chef de
l'Etat-major ont placé sous leur autorité directe, à l'exception de
toute autre, les unités les plus aguerries de notre armée, dotées
d'un équipement de pointe et rôdées aux techniques des
« opérations grises ». Ces deux hommes décident seuls. Ils
sont maîtres de leur choix et ont toute licence pour faire usage de
nos forces spéciales. Les « objectifs » affichés dans les
textes ne prêtent à aucune confusion. Ceux-ci sont
« militaires », mais également
« paramilitaires ». En clair : le COS est une
structure politico-militaire ». (Patrick de Saint-Exupéry,
L'Inavouable, p. 276-277). | Toujours
selon les mêmes sources citant les propos d'un militaire français lors de
la très controversée opération Turquoise, les forces spéciales auraient
entraîné l'armée rwandaise de 1990 à 1993.
| "De 1990 à 1993, nous avons
eu cent cinquante hommes au Rwanda, dont le boulot était de former
des officiers et des sous-officiers rwandais. Ces hommes étaient
issus du 8ème régiment parachutiste d'infanterie de marine (RPIMa)
et du 2è REP, deux régiments de la 11ème division parachutiste
(DP)...Pour mémoire la DGSE recrute essentiellement ses cadres à la
11ème DP...Il y avait aussi des hommes issus du 1er RPIMa, un
régiment rattaché au Commandement des opérations spéciales. Et un
certain nombre de Commandos de recherche et d'action en profondeur
(Crap)." (Patrick de Saint-Exupéry, L'inavouable, p.
201) | Plus récemment, un héros du GIGN
affirmait sur France culture, avoir vu des forces spéciales françaises
former les miliciens qui allaient perpétuer le génocide.
| C'étaient forcément des
miliciens, parce que les militaires sont tous en treillis là bas,
c'étaient des civils. Je pense que (les militaires français) étaient
des gens du 1er RPIMA (Régiment parachutiste d'infanterie de
marine), c'était l'unité qui était là-bas". De plus il a estimé
que ce type de formation, "a dû durer peut-être jusqu'en
1994, probablement. Ca ne m'a pas choqué (...), je ne voyais pas la
finalité du truc, ça me paraissait normal"...Lorsque la
journaliste lui fait remarquer que la France a toujours nié avoir
entraîné des miliciens, il répond: "la France l'a toujours nié,
bien sûr, comme beaucoup de choses d'ailleurs. Mais bon,
j'affirme" (Nouvel Obs.com, 22.04.05 Rwanda, un gendarme français
accuse). |
Enfin Catherine Ninin lors d'une émission
de RFI (30.03.06) a recueilli des
témoignages de rescapés sur le terrain évoquant la présence de forces
françaises en petit nombre pouvant évoquer les forces
spéciales durant la période du génocide au
Rwanda. Selon la journaliste de RFI, "il pourrait s'agir d'un commando spécial
opérant dans la région. Ce n'est pas improbable puisque par
ailleurs j'ai recueilli d'autres témoignages dans la prison de Kigali
d'ex-Far, d'ex-Interahamwe qui attestent d'une présence française à cette
époque ". Ces troupes en
petit nombre auraient été déployées en plein génocide pour apporter un soutien logistique à
l'armée du gouvernement interimaire rwandais contre les troupes du
FPR.
Arrêtons là le mauvais esprit et replongeons nous dans ce "film". Quarante
secondes plus tard donc, la parole est au directeur
du centre français de recherches sur le renseignement, Eric
Dénécé :
"Le principe d'une opération
spéciale c'est une action qui a une très haute valeur
stratégique soit pour un pouvoir politique soit pour un commandement qui
va s'effectuer pendant une durée pouvant aller de quelques jours à
plusieurs semaines avec un tout petit nombre d'hommes loin sur les
arrières de l'ennemi et dans le secret le plus absolu au moment où la
mission a lieu même si elle est révélée à l'issue. Donc à partir de ce
moment là cela veut dire que l'on a pas affaire à des opérations qui sont
liées à l'engagement des forces ou le moins possible mais que l'on a
affaire à des choses qui sont vraiment décidées au plus haut niveau d'un
gouvernement ou d'un état-major parce que c'est leurs valeurs qui les rend
spéciales dans l'absolu".
Puis c'est au tour de l'historien
Pascal le Pautremat de faire une historique des COS :
"
Pendant la guerre du golfe en 91, les Français en voyant comment
travaillaient justement les forces spéciales britanniques et américaines
se sont rendus compte qu'ils leur manquait une chaîne de commandement qui
permettent de concilier la fluidité à la célérité et donc en fait qui
permettent de relier directement l'homme sur le terrain à je dirai au
sommet de l'état c'est à dire à l'Elysée et c'est à partir de là en
91 pendant un an que vous allez avoir des généraux qui vont être
sollicités qui vont travailler sur ce dossier sur ce projet et qui va
aboutir comme on le sait à la création du commandement des opérations
spéciales
".
Puis la voix-off, revient sur
la guerre civile au Libéria déclenchée par Charles Taylor "inculpé de
crime contre l'humanité par le tribunal de la Sierra Léone en juin
2003" et sur le drame qu'a vécu le photographe-grand
reporter Patrick Robert blessé grièvement par balles à Monrovia au
Libéria qui a été opéré sur place par le CICR. Les COS sont alors
intervenus pour le secourir et l'évacuer. Le journaliste témoigne dans
ce reportage et exprime sa gratitude envers l'équipe du COS venu le
chercher: "...moi j'ai été assez ému de voir qu'ils étaient venus pour
moi je ne m'attendais pas à cela, quand je les ai vu sortir de l'avion je
me suis senti sorti d'affaires, je veux dire je me suis senti
rassuré."
On ne peut que se satisfaire de ce travail remarquable
de sauvetage organisé par les forces du COS pour exfiltrer un journaliste
français en péril à Monrovia mais malheureusement ce n'est
voir l'affaire Charles Taylor et ses pratiques criminelles que par le
bout de la lorgnette. En effet pour reprendre les propos de
François-Xavier Verschave : "Qui parmi les millions de
télespectateurs français s'émouvant au spectacle des enfants libériens
faméliques, s'alarmant de la prolifération des drogués de la kalachnikov,
savait que les réseaux françafricains étaient derrière cet abominable
conflit?". Et Verschave d'évoquer l'implication
des réseaux françafricains au Libéria derrière Charles Taylor et
de citer l'implication d'entreprises et de réseaux françafricains
( FRANCAFRIQUE. LE PLUS LONG SCANDALE DE
LA REPUBLIQUE , "My Taylor is rich"
, p.202-203. Edition Stock.p.213, p.215-216)
dans les livraisons d'armes
aux milices de Charles Taylor qui ont ensanglanté le
Libéria puis la Sierra Leone. A croire que les COS étaient devenus les
pompiers de la politique incendiaire françafricaine ? Toujours est-il que
le reportage en occultant cette responsabilité des autorités françaises dans
le conflit au Libéria contribue à faire passer les Africains pour des
barbares et des sauvages toujours en train de s'entretuer.
Même
topo pour la Côte d'Ivoire. Pour illustrer l'action des COS dans ce
pays, le "film" revient sur les évènements de novembre 2004 à Abidjan.
La voix-off reprend : "Après la mort de 9 soldats français tués lors
du bombardement par l'aviation ivoirienne et la riposte française qui
détruit au sol les moyens aériens du gouvernement Gbagbo, Abidjan
s'embrase. Les 7 et 8 novembre 2004 une partie de la population
ivoirienne veut s'en prendre aux ressortissants français." Les images qui
défilent pendant le commentaire sont celles d'Africains torse-nu ou
en tee-shirt harcelant des militaires français stoïques. Puis des
ressortissantes françaises évacuées par le COS témoignent des
pillages et des vols qu'elles ont subi de la part de certains ivoiriens
ainsi que "le viol des nounous" et de "leur intention (des
patiotes ivoiriens, ndlr) de les faire passer par dessus le toit
après avoir violé les femmes", évoquant une "cinquantaine de
forcenés d'une sauvagerie inimaginable", une
autre ressortissante française évacuée déclare "Et c'est là où on
a entendu l'hélico et cela a été la délivrance". Et c'est grâce au
COS que les ressortissants français ont été évacués. Les témoins
expriment toute leur reconnaissance aux COS "C'est leur vie qu'ils
risquent aussi, ...on a envie d'être reconnaissante mais je ne
sais pas comment je pourrais être reconnaissante ". On ne déplorera
à la fin de l'opération après deux jours d'insurrection aucuns
morts parmi les ressortissants français. Par contre
ce que ce "film" n'aborde pas ce sont les massacres de civils
ivoiriens par les troupes françaises lors de la journée du 9 novembre
2004 devant l'Hôtel Ivoire où des membres du COS ont été mis en cause. C'est que
les mêmes commandos qui étaient chargés d'éviter
que les civils ivoiriens ne débordent les militaires français à l'Hôtel
Ivoire ont tiré sur la foule en colère selon le témoignage du colonel
Destremont. (Libération du 10.12.05 "Pour
l'honneur de mes soldats", le colonel Destremau témoigne de la fusillade
devant l'hôtel Ivoire) : "L'ensemble de mes hommes fait des
tirs uniquement d'intimidation." assure le colonel Destremau,
ajoutant que seuls les COS auraient visé certains manifestants avec
leurs armes non létales." L'ensemble de ces tirs
a fait des dizaines de morts parmi les manifestants
ivoiriens non armés. Suite à ce qui ressemble à s'y méprendre à un massacre
post-colonial, la France par la voix de la majorité de
ses parlementaires et du ministère a refusé qu'il y ait une
commission d'enquête parlementaire en dépit de la demande faite par le parti
socialiste (P.S) et les Verts. Motif ? "Ce serait une défiance à notre
armée". Le rapport d'Amnesty International a mis en cause la méthode utilisée par les forces françaises pour
réprimer les manifestations antifrançaises autour de l'Hôtel Ivoire. Dans
ce rapport il est écrit noir sur blanc que "les forces françaises
ont, à certaines occasions, fait un usage excessif et disproportionné de
la force létale alors qu'elles se trouvaient face à des manifestants qui
ne représentaient pas une menace directe pour leurs vies ou la vie de
tiers» (Côte d'Ivoire : un avenir lourd de
menaces, Amnesty International
26.10.05). De même l'émission de Canal Plus Lundi investigation -
depuis sérieusement reliftée (Haro sur 90 minutes - La
Françafrique muselle Canal Plus) - avait montré les images
tournées par la télévision ivoirienne de ce massacre mettant sérieusement
en cause le commandement français. Il n'en transparaîtra rien dans ce
reportage apologétique. Et nous ne reviendrons pas sur l'affaire Firmin Mahé pour lequel le commandant en
chef du COS au moment des faits, le général Poncet, a
directement été mis en cause et suspendu tout en évitant "la garde
à vue" (Canard Enchaîné 28.12.05,N°444, Un magistrat sur mesure pour le
général Poncet).
La voix off poursuit : "Le plus
souvent de nuit pour l'essentiel des femmes et des enfants réfugiés sur le
toît des immeubles, les hommes du COS ont effectué 1300 évacuations." Puis le narrateur se
tait
pour laisser place à des images tout droit sorties du SIRPA montrant un
ballet d'hélicoptère dans le ciel avec à son bord des civils assis tandis
qu'un membre des COS vigilant pose une main sur une mitraillette, puis on voit un
hélicoptère survoler la lagune sur un fond musical à la Ushuaïa du genre
musique de relaxation. 22 secondes plus tard le narrateur reprend pour
parler des forces spéciales: "Les forces spéciales se sont 3000 hommes
destinés aux missions les plus sensibles, les plus diverses aussi.
Infiltrations et renseignements, préparation du terrain aux gros des
troupes, récupération d'otages ou de ressortissants, arrestations de
criminels de guerre. Un entraînement les rend aptes à faire face aux
situations les plus diverses." Pendant ce temps des images défilent à l'écran où l'on
voit des soldats armés dans un hélicoptère,
un soldat dans le désert avec un fusil mitrailleur, un
autre sur un navire pointant avec son bazooka, un autre pointant avec un
fusil à lunettes, un autre avec une tenue de camouflage blanche
dans les montagnes main sur la mitraillette, plusieurs membres du COS
patrouillant avec leurs fusils mitrailleurs, des hélicoptères tournant dans le
ciel (des images estampillées SIRPA comme l'indique le
générique de fin). Puis l'on nous présente un entraînement des COS, le drill :
"terme anglais qui défini la répétition d'un exercice et les hommes
des forces spéciales savent de quoi ils parlent. Ils vont répéter les
mouvements et les gestes réels qui seront les
leurs". Ensuite nous avons le droit à presqu'une minute et
trente secondes d'images sur un entraînement des forces spéciales, armes
à la main avec leur tenue militaire et leur passe-montagne : ils
investissent un immeuble rentrent par les fenêtres après avoir escaladé la
façade font exploser des grenades puis tirent avec leurs armes
sur des cibles. Tout cela filmé en caméra infrarouge.
Une
minute plus tard, l'historien de service nous explique le pourquoi du
caractère occulte de ces forces spéciales sous la responsabilité directe
du président de la République et du chef d'état-major des armées :
"Les décisions sont prises directement au niveau de l'Elysée ou de
Matignon. C'est la présidence de la République qui en corrélation avec le
chef d'état-major des armées gèrent une affaire très particulière,
sensible, je dirai d'importance stratégique et qui finalement ne regarde
que les hautes instances de l'Etat et qui est classé par définition
secret-défense. Il n'est pas question d'en référer dans l'immédiat en
temps réel à l'opinion publique, aux médias et en quelque sorte encore une
fois aux parlementaires. Donc, on sait de toute façon que par
définition qu'une opération quand elle est menée à terme elle est
dévoilée. A terme ce n'est qu'une question de temps, elle est connue du
grand public. Mais en l'occurence quand il y a des intérêts d'état en jeu,
quand il y a des vies à sauver éventuellement quand on parle d'évacuations
de ressortissants. Il est hors de question de compromettre le succès, la
réussite de la mission, de compromettre ceux qui vont la mener
et ceux qui vont en profiter". Pendant qu'il cause, on voit des
membres du COS à l'entraînement : être transporter dans les airs en se
racrochant à une corde suspendue d'un hélicoptère, se jeter dans l'eau du
haut d'un hélicoptère puis nager avec leur arme hors de l'eau, escalader
une façade.
Le narrateur poursuit sur une musique du style jeu
vidéo de guerre : "les forces spéciales, un outil militaire au service
des gouvernements". Et l'on nous montre un exemple de coopération
internationale où "à la demande de Matignon" les COS vont arraisonner un
navire transportant de la drogue au large des côtes sénégalaises le 13
juin 2002 (sur l'écran il est inscrit 13 juin 2003). Les soldats du COS en
tenue militaire, casqué et armé jusqu'aux dents parviennent sur un
zodiaque à rejoindre le bateau puis à arrêter les convoyeurs de drogue. Un
membre du COS au visage flouté intervient : "Les opérations des
forces spéciales sont nombreuses, variées, certaines sont connues,
d'autres le sont moins, enfin les dernières ne le sont pas du tout.
Notre objectif ne réside pas dans la publicité qu'on en fait mais
essentiellement dans leur succès."
Un expert vient confirmer
les propos du précédent intervenant sur la nécessité d'une confidentialité
des missions pour assurer leur succès et protéger les membres des
commandos. Gros plan sur des hommes armés avec des mitraillettes à
silencieux le visage masqué par des passe-montagnes. Nouvel intervenant
qui confirme la nécessité du caractère secret des missions du COS,
"généralement connues à posteriori".
On
appréciera l'approximation du "généralement". En somme, ces missions échappent à tout
contrôle parlementaire même à posteriori.
La voix-off poursuit et
vante leur matériel hypersophistiqué : "entraînés à la limite de
l'endurance ils disposent d'un équipement qui fait la différence. A la
pointe de la technologie on ne fait rien de mieux. Ces sous-marins de
poche par exemple, particulièrement sophistiqués ils permettent une
approche discrète sur les terrains d'opération."
Puis après un nouvel
intervenant encensant le rôle des COS et leur efficacité, le "film" aborde
la mission des COS lors de l'opération "Artemis" dans l'est de la RDC. Le
rôle des COS a été de préparer l'arrivée des troupes militaires notamment
à Bunia "tombé aux mains des insurgés". "Cette mission permet
de découvrir une autre de leurs armes le dialogue
". On voit des militaires du
COS dialoguer avec les autochtones.
COS : - "Vous savez que
les Français se sont installés à Bunia" Un Congolais d'une
milice : - " Nous écoutons cela par la radio" COS : - " Et
tu sais aussi que le général français a rencontré le chef des Lendus et
que les Lendus vont avoir un centre politique dans Bunia
maintenant" Congolais : - "Cela pourrait être pour nous aussi
d'habiter là dans cette région à l'occasion". COS : - "Mais pourquoi
pas mais cela doit se faire avec le pourparler de paix pas avec
la guerre. Congolais : "Non pas avec la guerre". ... COS
: " Tu fais ce que tu veux tant qu'il y a pas d'histoires avec les
Français vous êtes nos amis, il y a pas de problèmes. C'est pour cela que
je suis obligé de dire surtout qu'il n'y ait pas une arme qui
soit levée contre les Français parce que sinon je suis obligé de dire ok
là cela va mal finir".
Le journaliste Patrick Robert revient
sur le rôle des COS lors de l'opération Artemis. "Ils sont tombés dans
une euh c'est pas vraiment une embuscade puisque c'était pas absolument
destiné euh dirigé contre eux. Ils sont tombés dans un échange de tirs
entre miliciens adverses et ils sont rentrés résolument dans le débat
j'allais dire pour y mettre fin. C'était assez impressionnant comment
alors qu'ils étaient en pleine bataille, il y avait des échanges de tirs
assez nourris, ils sont arrivés là dedans avec autorité. Ils ont essuyé
quelques tirs vers leurs directions. Il y a pas eu de réactions
incontrôlées de leur part tout était bien maîtrisé. Ils ont répliqué avec
beaucoup de précisions en tous cas avec suffisamment de précision
pour que les tirs s'arrêtent assez vite et pour que les adversaires
prennent la fuite et que les miliciens qui étaient du côté de la ville se
retirent sagement".
Traduction : Ces déclarations dans
le "film" semblent renforcer les informations de Jean-Paul Gouteux selon
lesquelles les autorités françaises étaient plus proches des Lendus armés
par l'Ouganda que des Hemas proches de l'UPC armé par
le Rwanda de Kagame. En d'autres termes les COS ont chassé les Hemas qui
avaient pris le contrôle de Bunia. Même si l'opération Artemis a ramené
la paix dans la région et c'est un point important à souligner, il
y a eu selon Jean-Paul Gouteux un certain nombre
d'abus souvent au détriment des forces de l'UPC. Certains considèrent
l'opération Artemis comme une opération Turquoise bis. Quant à la
journaliste Colette Braeckman, elle a évoqué dans les colonnes du
journal Le soir la volonté des forces
françaises de faire participer à une offensive contre l'UPC les FDLR
(rebelles rwandais plus ou moins affiliés aux génocidaires rwandais), ce
qui aurait été refusé par l'Ouganda. Derrière l'opération Artemis, on
retrouve l'antagonisme entre la France qui a soutenu le Hutu
power et le Rwanda de Kagame soutenu par l'Américafrique
.
Toujours est-il que la complémentarité de l'émission
Envoyé spécial et d'Infrarouge a fonctionné à merveille.
Envoyé spécial sensibilise l'opinion
publique au drame humanitaire et à l'horreur guerrière que
traversent les Congolais tandis qu'Infrarouge
montre l'efficacité du COS pour faire revenir la paix dans la région
où des Congolais s'entretuent. Biensûr aucun historique sur la
généalogie du crime en RDC : le soutien,
l'armement puis l'exfiltration des génocidaires rwandais par la
Françafrique en RDC prélude à une guerre qui va ravager la
région où le Rwanda de Kagamé en représaille va lancer une guerre contre
le régime de Mobutu porté à bout de bras par la Françafrique et
ses alliés : les génocidaires du Hutu power. Viendra ensuite la
guerre civile en RDC lancée par le Rwanda de Kagame et l'Ouganda de
Museveni qui pilleront l'est de 1998 à 2003 et encore
à l'heure actuelle. Dans la génèse
des évènements dans la région des grands Lacs, la politique menée par la France a eu un
rôle crucial. Il est bien évident que le citoyen lambda ne saura rien des
coulisses de la politique française ni au Libéria,
ni en Côte d'Ivoire ni au Rwanda et en RDC
. De telle sorte qu'il se réprésente l'Afrique comme un continent
où éclate des guerres civiles, des massacres que les forces spéciales et
nos bonnes troupes viennent arrêter.
Ce genre de "film" ressemble à
s'y méprendre à une opération de propagande où l'on ne sait plus trop où se
termine l'investigation journalistisque et où commence l'action du SIRPA (service de presse
des armées).
Le
documentaire revient sur les actions du COS en Afganistan envoyés là-bas
dans le plus grand secret. Certains parlementaires tels que Paul
Quilès demanderont des explications à l'Elysée. Ce qui n'apparaît
absolument pas dans le "film". Ainsi Paul Quilès déclarera à l'Assemblée
nationale : «Si cette présence probable était
confirmée, elle constituerait une surprise, puisque la représentation
parlementaire n'a pas eu à connaître cette mission, écrit-il. Les
forces spéciales ne relèvent pas de la DGSE et sont des unités régulières
qui opèrent en uniforme. Il n'est donc pas nécessaire de garder secret
leur déploiement pour garantir le succès de leur mission. Bien au
contraire, la légitimité des opérations que poursuivent ces unités, ainsi
que la sécurité des personnels engagés, ne peuvent être garanties que si
le pouvoir politique endosse clairement la responsabilité de celles-ci»
(Libération 13.04.06 Black-out sur la
présence de plus de 200 hommes des forces spéciales.
Afghanistan : des commandos français bien camouflés).
Pour
le commentateur
qui semble faire abstraction de tout principe critique, la guerre menée en
Afghanistan est une illustration parfaite de "la guerre moderne
terrain idéal pour y exercer leur savoir faire particulier
".
Même si ce n'est pas le cas, le terme "guerre
moderne" ne va pas sans évoquer la notion de guerre
contre-insurrectionnelle ou de guerre
antisubversive. Il est vrai que depuis le début de l'année nous avions
déja eu dans l'émission Envoyé Spécial des émissions similaires le
13.03.06 Envoyé Spécial et la guerre
contre-insurrectionnelle et plus récemment dans le même
genre 06.04.06 Envoyé spécial et les
commandos marine.
L'émission se termine par le commentaire
suivant : "Sans noms, sans visages, ces hommes sont des citoyens
simples et réels. Dans un monde où la guerre ne se déclare plus où la
terreur transforme les villes en champs de bataille, ils sont un des
outils importants des conflits d'aujourd'hui. Les forces spéciales sont
une arme particulière qui permet parfois de gagner des guerres sans tout à
fait les faire".
Au générique de fin, la
majeure partie des images proviennent du SIRPA marine et du SIRPA
terre, le "film" a reçu le soutien du ministère de la défense. Enfin les
remerciements vont au commandement des opérations spéciales, à
l'Etat-major des armées et entre-autres à la Délégation à l'information et
à la communication de la Défense. Avec un tel crédit on pouvait douter de
l'objectivité du propos quant à la nature réelle des relations
franco-africaines. Voilà les mauvaises langues diront encore que France
Télévision relaye alternativement la communication du ministère de la
défense et de l'intérieur au travers de prétendues émissions
d'investigation. Mais ce ne sont que des mauvaises langues à moins qu'il y
ait un cahier des charges.
A suivre...
P.S : A noter qu'en deuxième partie ce soir là,
l'émission Infrarouge
diffusait un reportage sur
la bataille de Dien Bien Phu racontée par des vétérans français qui l'ont vécu.
Dien Bien Phu ou la "mémoire jaune" coloniale.
A lire dans la
même collection :
PRESSAFIQUE 14.04.06 Envoyé Spécial et la
CNDS
PRESSAFRIQUE 06.04.06 Envoyé spécial et
les commandos marine
PRESSAFRIQUE 31.03.06 Envoyé Spécial et les
CRS
PRESSAFRIQUE 13.03.06 Envoyé
Spécial et la guerre contre-insurrectionnelle
PRESSAFRIQUE
05.01.06 A propos d'un reportage
diffusé dans l'émission Envoyé spécial sur France
Télévision
PRESSAFRIQUE 12.01.06 L'émission Envoyé spécial au service de la com du
ministère de l'intérieur ? |