|
"Il y a malheureusement
cette histoire lourde. La mémoire, l'identité noire sont enfermées dans cette période de l'esclavagisme,
que l'on résume le plus souvent à cette formule : « les
Noirs ont été esclaves ». Cette équation est pourtant aussi aberrante
que l'équation « Blanc » égale esclavagiste. On a malheureusement trop souvent
tendance à penser que cette période ne regarde que les Noirs. Pourtant, si
cette histoire a été occultée à ce point, c'est
qu'il existe un sentiment de culpabilité. Or on n'est pas
coupable de ce qui s'est produit dans le passé. Mais
on le devient si l'on n'ouvre pas une réflexion intelligente
sur ce passé. Refuser cette réflexion, c'est, en quelque sorte, cautionner
ce passé. Pour ces raisons, cette date de commémoration
est fondamentale. Elle ne doit pas se résumer à une date
figée. Il faut qu'elle suscite un débat, qu'elle encourage
une éducation, qu'elle contribue à faire reculer l'idéologie qui sous-tend
le racisme [...] La mémoire est d'autant plus blessée que
l'égalité, dans le vécu quotidien, n'est pas réelle. Avec la reconnaissance
de cette mémoire, l'image de l'autre change. Le mouvement auquel nous assistons est
positif parce que les choses bougent. Le passé, l'histoire
forgent nos identités, nos imaginaires. Ouvrir les yeux sur ce
passé nous permettra de voir l'autre en tant qu'être humain.
Mais tout accouchement est difficile, et ceux qui sont dépositaires de l'autorité
ont la responsabilité fondamentale de veiller à la
sérénité de débats qui doivent conduire à la reconnaissance de chacun
[...]". (Lilian Thuram in
L'Humanité 10.05.06.
« La mémoire de
l'esclavage concerne tous les Français »
) |
|
"L'esclave de
l'esclavage est celui qui ne veut pas savoir". (Edouard
Glissant) |
La décision du président de la République française d'organiser une
journée de commémoration de l'abolition de l'esclavage et de la
traite négrière atlantique constitue un acte politique et symbolique
renforçateur des valeurs humanistes de la République. La France est
le premier et seul pays européen à avoir reconnu en 2001 les traites
négrières et l'esclavage comme un crime contre l'humanité. Sur ce plan
elle a repris le flambeau des Lumières et des droits de l'homme qu'elle a
si souvent brandi tout en occultant les pages sombres de son histoire.
L'exhumation au grand jour de ce sombre passé constitue à n'en pas douter
un acte de reconnaissance pour les héritiers de cette histoire
traumatique, un début de catharsis, un devoir de mémoire à portée
universelle, car cette mémoire est partagée et qu'elle nous concerne tous
au même titre que la reconnaissance de la participation de la France
de Vichy au génocide des juifs par les nazis. Pour Myriam Cottias,
historienne du fait colonial au CNRS "continuer à faire une histoire
nationale proposant une identité nationale sans que ce pan d'histoire sur
l'esclavage n'y participe, ne peut (...) que produire des discours ineptes
et idéologiques de tous bord, soit un rejet total du projet national, soit
encore, le développement d'identités fragmentées construites à partir de
leur propre lieu et utilisant l'esclavage comme ressort politique"
(L'HUMANITE 10.05.06 Vers l'émergence d'une mémoire partagée ?
).
10 mai une date qui fait débat Cette date du 10 mai correspond à l'adoption
par le parlement français de la loi, proposée par Christine Taubira, qui
reconnaît l'esclavage et la traite des populations africaines,
amérindiennes, malgaches et indiennes comme un crime contre l'humanité (La loi Taubira du 10 mai 2001 ,
L'HUMANITE 10.05.06). Elle coïncide aussi avec la date
d'un discours historique de Louis Delgrès, officier martiniquais qui
résista aux troupes napoléoniennes pour lutter contre la
recolonisation des Antilles et le rétablissement de l'esclavage. Elle
inscrit donc cette commémoration dans une symbolique résistante,
combattante et républicaine (AFRIKARA, 01.02.06. 10 Mai, Commémoration de la Traite négrière : Une symbolique
résistante, combattante, républicaine ).
Depuis 1983, les départements d'outre-mer célèbrent l'abolition de l'esclavage : le
22 mai à la Martinique, le 27 mai à la Guadeloupe, le 10 juin
en Guyanne, le 20 décembre à la Réunion, le 27 avril à Mayotte. La
date de commémoration choisie par Jacques Chirac en accord
avec les recommandations du Comité pour la Mémoire de l'Esclavage
présidé par l'écrivaine guadeloupéenne Maryse Condé élimine la date du 27
avril qui constitue la date du décret de deuxième abolition de
l'esclavage par Victor Schoelcher en 1848.
L'historiographie nationale a volontairement occulté dans les
manuels scolaires mais aussi dans les livres d'histoire la première date
de l'abolition de l'esclavage en 1794 pour ne pas écorner le mythe
napoléonien point d'ancrage des nationalistes et souverainistes. D'autres
comme le Collectif DOM remettent en cause le
choix du 10 mai et considère que cette date de commémoration aurait
du être fixée au 23 mai. Date correspondant à un acte
de mobilisation civique, citoyenne et pacifique où plus de 50.000
manifestants défilèrent dans Paris pour commémorer les 150
ans de l'abolition de l'esclavage en ce jour du 23 mai 1998
(LIBERATION 13.04.05. Esclavage, la mémoire se libère). Depuis tous
les 23 mai, chaque année, les Guadeloupéens, les Martiniquais, les
Guyannais, les Réunionnais commémorent le 23 mai. La Loi Taubira puis la
journée de commémoration ne sont que l'aboutissement logique d'une longue
démarche collective et citoyenne pour exiger un devoir de mémoire envers
les victimes de l'esclavage. Victimes qui se comptèrent par millions*
et dont
la mémoire n'a pas souvent été honorée par la République pas plus qu'elle
n'a eu le droit de citer dans les manuels scolaires. Peu de Français sont
au courant de l'histoire de leur nation sur ce sujet sensible.
Aux origines du
racisme biologique Il était indispensable de se réapproprier cette
partie traumatique de notre histoire méconnue pour
dénoncer le discours culturel de l'époque fondé sur un racisme
biologique qui continue d'opérer et de codifier implicitement, encore
aujourd'hui, nos représentations des peuples du sud et de leurs
descendants qui furent esclavisés, colonisés et néocolonisés
. Il faut songer qu'au XVIIIème siècle,
au coeur des Lumières, le racisme est totalement banalisé. Selon Françoise
Vergès (l'Humanité 10.05.06 "L'histoire de l'esclavage est celle de toute une
nation"), "Dans les dictionnaires courants du XVIIIème siècle, par
exemple, les termes "noirs" et "esclave" sont strictement synonymes ". Paradoxe des paradoxes, c'est donc
en plein siècle des Lumières que le racisme biologique fut théorisé
pour justifier l'innommable : l'horrible asservissement et marchandisation
de l'homme par l'homme tel que certains en fonction
de leur "race" étaient considérés légalement comme des choses, des "biens meubles" par le code noir . Ce racisme dit scientifique
sera ensuite popularisé lors de la constitution des empires coloniaux
des grandes puissances au XIXème et au XXème siècles. Au début
du XXème siècle, les historiens projetant leur point de vue colonialiste
considéraient le trafic d'esclave et l'esclavage comme une entreprise
plutôt salutaire, ayant joué un rôle civilisateur
dans l'histoire de l'Afrique (Selon Steven Hahn dans Le Monde Diplomatique,
mai 2006, p. 21 ; Approches américaines de l'histoire de
l'esclavage). Si la construction du racisme populaire remonte aux zoos humains à l'époque coloniale où la
République avait besoin d'administrer la preuve d'une hiérarchie des
races pour justifier de son projet de civilisation des "races inféreures", son origine théorique et
"scientifique" reste étroitement liée à la la mise en place de la traite négrière transatlantique. Le discours déshumanisant sur la race au
coeur des Lumières était devenu une modalité de légitimation de
l'esclavage source de profits faramineux. "Ainsi en est-il de la servitude,
longtemps enfouie dans la mémoire, occultée dans l'histoire officielle,
mais qui laisse des traces cruelles dans la conscience collective, comme
autant d'estafilades causées par le fouet, de fleur de lys marquées dans
le dos des hommes, en qui le capitalisme naissant a nié
toute humanité" (L'Humanité 10.05.06. Esclavage. Le silence enfin brisé
). On ne peut s'empêcher d'évoquer l'ère
coloniale qui a prolongé le discours sur la race
jusqu'à décliner les schèmes de représentation des esclavagistes
"homme/non homme" transmués en "homme/sous-homme", "race
supérieure/race inférieure" puis en "citoyen/non citoyen".
Retour sur l'histoire méconnue de l'abolition de
l'esclavage.
Contrairement à l'historiographie officielle, l'esclavage ne fut pas aboli
initialement par Victor Schoelcher en 1848 mais un demi siècle auparavant
par la Convention nationale issue de la Révolution française le 16
pluviôse an II soit le 4 février 1794.
| « La Convention nationale
déclare aboli l'esclavage des nègres dans toutes les colonies ;
en conséquence, elle décrète que tous les hommes, sans distinction
de couleur, domiciliés dans les colonies, sont citoyens français, et
jouiront de tous les droits assurés par la constitution. Renvoie au
comité de salut public pour lui faire incessamment un rapport sur
les mesures à prendre pour l'exécution du présent décret.» Lacroix,
4 février 1794 extrait de la gazette nationale cité dans L'Humanité
10.05.06 4 février 1794, la Convention abolit
l'esclavage | Cette abolition fut prononcée
dans un contexte de contestation croissante de cette ignominie
culturelle aussi bien en France que dans l'espace colonial. En 1789, à la veille des
Etats généraux, les habitants de Champanay (Franche-Comté)
introduisent dans leur cahier de doléances un voeu condamnant la traite
des Noirs et réclamant l'abolition de l'esclavage (L'Humanité 10.05.06,
1789, extrait d'un cahier de doléances). Dans
les colonies, ce sont les révoltes et les mutineries des esclaves qui
aboutiront à ce mouvement d'abolition. On peut citer par exemple la
révolte conduite à Saint-Domingue par Toussaint
Louverture en 1791 qui allait conduire à la première abolition de
l'esclavage par Léger Félécité Sonthonax en 1793. Si toute
cette histoire fut occultée des manuels scolaires et de
l'historiographie officielle ce fut en grande partie pour ne
pas entâcher la mémoire nationaliste issue de l'épopée napoléonienne
et pour ne pas gêner aux entournures les puissantes familles de
négriers et de colons qui ont amassé des trésors grâce à ce "commerce". Il
aura donc fallu attendre plus de deux siècles pour que l'opinion publique
française soit informée que Bonaparte a rétabli
l'esclavage dans les colonies en 1802 après avoir maté dans le
sang les révoltes émancipatrices et libératrices des
anciens esclaves à l'issu de véritables massacres de masse qui
firent des centaines de milliers de morts aux Antilles (Le crime de Napoléon
, Claude Ribbe).
|
L'HUMANITE 10.05.06 ESCLAVAGE. 1802, Bonaparte rétablit
l'esclavage
Loi relative à la traite des Noirs et au régime des
colonies.
Du 30 floréal.
Au nom du peuple français, Bonaparte,
premier consul, proclame loi de la République le décret suivant,
rendu par le Corps législatif le 30 floréal an X, conformément à la
proposition faite par le gouvernement le 27 dudit mois, communiquée
au tribunat le même jour.
Décret
Art. Ier. Dans les colonies restituées à
la France en exécution du traité d'Amiens, du 6 Germinal an X,
l'esclavage sera maintenu conformément aux lois et règlements
antérieurs à 1789.
II. Il en sera de même dans les autres
colonies françaises au-delà du cap de Bonne-Espérance.
III. La traite des Noirs et leur
importation dans lesdites colonies auront lieu, conformément aux
lois et règlements existants avant ladite époque de 1789.
IV. Nonobstant toutes lois antérieures,
le régime des colonies est soumis, pendant dix ans, aux règlements
qui seront faits par le gouvernement.
Collationné à l'original, par nous
président et secrétaires du corps législatif. À Paris, le 30
floréal, an X de la République française. Signé Rabaut le jeune,
président ; Thiry, Bergier, Tupinier, Rigal,
secrétaires.
Soit la présente loi revêtue du sceau de
l'État, insérée au Bulletin des lois, inscrite dans les registres
des autorités judiciaires et administratives, et le ministre de la
Justice chargé d'en surveiller la publication. À Paris, le 10
prairial, an X de la République.
Signé Bonaparte, premier consul.
Contresigné, le secrétaire d'État, Hugues B. Maret. Et scellé du
sceau de l'État.
Vu, le ministre de la Justice, signé
Abrial |
Si Bonaparte a rétabli l'esclavage en 1802 c'est pour servir
les intérêts des maîtres et pour assouvir son projet mégalomane d'empire. Les
partisans de Napoléon et du nationalisme français né après la révolution française ont
imposé une conception manichéenne de l'histoire occultant tous les héros
républicains qui faisaient ombrage au mythe napoléonien. Les personnages
tels que Louis Delgrès qui résista aux troupes napoléoniennes pour être
défait en 1802, Tousaint Louverture exilé au fort de Joux après avoir libéré Saint-Domingue en 1801, Jean-Jacques Dessaline
qui libéra et écrasa les troupes napoléoniennes à
Saint-Domingue renommée ensuite "Haïti" en 1804, Léger Félicité Sonthonax
qui fut le premier à abolir l'esclavage en 1793 à saint-Domingue ont été
soigneusement effacés de la mémoire collective dans
une amnésie construite au fil du temps.
Par exemple, Sonthonax a disparu des dictionnaires
biographiques notamment celui du "Larousse" après la seconde guerre mondiale. Il aura donc fallu attendre deux siècles pour que le
peuple français recouvre partiellement la mémoire.
Malaise
dans l'historiographie
Le moins
que l'on puisse dire c'est que la réintégration de ce passé traumatique
partiellement occulté jusqu'à présent a été vécu de manière
persécutoire par certains partisans d'une France nationaliste.
Certains n'ont pas hésité a parlé d'antifrance (terme à l'atavisme antidreyfusard),
n'hésitant pas à prôner la défense de leur
position droit dans leurs bottes avec leurs "gants de boxe". D'autres
face au retour de l'impensé persécutoire pour la conscience
collective souverainiste ont eu recours au processus classique
de révisionnisme ou de déni, allant jusqu'ànier que la "traite négrière" était un crime contre
l'humanité. Des députés pour
l'essentiel apologistes de la coloniale se sont retrouvés à
demander l'abrogation de la loi Taubira-Delannon au prétexte que son
article 2 aurait pour objet d'influencer l'enseignement
scolaire. L'article 2 de la loi Taubira-Delannon stipule que les
programmes scolaires et les programmes de recherche
en histoire et en sciences humaines accordent à la
traite négrière et à l'esclavage la
place conséquente qu'ils méritent. A ce jour cet
article n'a jamais été appliqué. Cette mémoire retrouvée
n'a donc pas été sans générer des dérives réactionnaires de la part
d'une partie du magistère attachée à une mémoire glorieuse fruit d'une construction manichéenne
relevant plus du mythe que de la réalité.
De l'autre côté, le
risque de s'installer dans une éternelle posture victimaire mettant le
reste du monde en position de débiteur de créances dans
une construction toute aussi
manichéenne est grand. Néanmoins l'investigation et la mise à
plat de ce passé traumatique s'avère nécessaire d'autant plus que ce processus de domination et
de spoliation se perpétue (cf. La Françafrique
) et continue d'impacter nos représentations de l'altérité exotique.
On voit bien que deux cent
ans plus tard le retour de ce passé occulté n'est pas sans générer
tensions et polémiques.
Cérémonie boudée par les médias
| "Je ne sais pas si le café et le
sucre sont nécessaires au bonheur de l'Europe, mais je sais bien que
ces deux végétaux ont fait le malheur de deux parties du monde. On a
dépeuplé l'Amérique afin d'avoir une terre pour les planter : on
dépeuple l'Afrique afin d'avoir une nation pour les cultiver [...]
Je suis fâché que des philosophes qui combattent les abus avec tant
de courage n'aient guère parlé de l'esclavage des Noirs que pour en
plaisanter. Ils se détournent au loin ; ils parlent de la
Saint-Barthélémy, du massacre des Mexicains par les Espagnols, comme
si le crime n'était pas celui de nos jours, et auquel la moitié de
l'Europe prend part." Bernardin de Saint-Pierre, extrait de voyage à
l'île de France, lettre XII, "Au port-Louis de l'île de France ce 15
avril 1769". Opus cité dans les Routes de l'esclavage de
Claude Fauque et Marie-José Thiel,
p.105. | La
commémoration de l'abolition de l'esclavage a été boudée par une
grande partie des médias. Seul le journal l'Humanité a sorti un dossier très
complet
sur le sujet. Comme
si l'exhumation de ce passé entraînait une remise en cause trop douloureuse à
l'échelle collective et ouvrait la boîte de pandore des
plaintes et doléances mémorielles. Ainsi le 10 mai 2006, aucune des trois
grandes chaînes ne daigna à une heure de grande audience
consacrer une émission sur cette journée. Mémoire de l'esclavage, mémoire
taboue ?
|
PROGRAMME TV DU MERCREDI
10.05.06
TF1 : - 20h50 Les experts, Miami.
Saison 2 - 23h20 Les experts, Miami. Saison 5 - 01h00 Affaires
non classées.
FRANCE 2 : - 20h55 Louis Page. L'orphelin.
Téléfilm - 22h35 Ca se discute. Couples : faut-il attendre pour
s'engager sans attendre ?
FRANCE 3 : - 20h50 Un
patrimomine sans frontières. Du sud marocain à Oran. - 23h25 La
vie d'ici. - 00h25 Paris couleurs. Un siècle d'immigration en
images.
| Idem sur Canal PLus et sur M6, à croire que
cette commémoration a été boycottée par les grandes chaînes généralistes à
moins que celles-ci peu coutumières du sujet n'aient pas disposé
de reportages ad hoc . Seules
France 5 et ARTE ont traité
du sujet de manière plus ou moins adaptée. France 5 diffusait
à 20h00 (en numérique uniquement) un excellent reportage sur "l'identité au
coeur de la question noire" tandis qu'ARTE
diffusait l'extraordinaire reportage de Peter Bate sur l'Holocauste réalisé par
le Roi Léopold II au Congo (fin du XIXème,
début du XXème siècle) "Le roi Blanc, la mort noire
et le caoutchouc rouge ". Sujet qui pourtant n'a rien à voir avec l'esclavage mais avec le travail forcé à coups
de massacres de masse, de crimes contre l'humanité dans les colonies. Le
contexte dans lequel ce reportage a été diffusé a néanmoins le mérite
de montrer les liens consubstantielles entre crimes contre l'humanité et colonisation,
de la traite transatlantique à la colonisation : une
longue généalogie du crime . Donc pas grand chose à se mettre sous la dent et
dans le PAF. Cette mémoire de l'esclavage évacuée du
champs historiographique a donc eu bien du mal
à se frayer un chemin sur le petit écran au jour J
de la commémoration. Des réticences médiatiques et culturelles? Rien
donc ce 10 mai, dans le PAF accesible par tous, sur cette
partie occulte de l'Histoire de France, rien sur Delgrès,
rien sur Sonthonax, rien
sur Toussaint Louverture, rien sur l'abolition de l'esclavage par la Constituante
(Danton, Lacroix...). Pourtant ces héros qui ont contribué aux périls de leurs
vies à la proclamation des
valeurs humanistes dans une optique universaliste (sans considération de "race", de
culture, de religion...) comme fondatrices de la République font partie de notre Histoire à tous.
Il y a un trou noir dans laquelle une partie
de la mémoire médiatique semble vouloir se maintenir alors que
le collectif demande à récupérer la mémoire. Un vrai divorce sous-tendu par
des conceptions sélectives des droits de l'homme? A l'aune de quoi? A maintes
reprises la mémoire de la traite transatlantique et de l'esclavage
n'a pu être abordée sans faire de parallèles avec la persistance de
l'esclavage ou du travail forcé dans certains pays d'Afrique comme
pour en minimiser les effets. Une façon de diluer les
responsabilités. Ainsi cette émission controversée de
Thalassa diffusée le vendredi 5 mai intitulée "Esclaves d'hier et d'aujourd'hui
" qui a contribué à générer la confusion entre la
traite négrière industrielle mise en place par l'Occident durant trois siècles
et demi et ayant généré la déportation de dizaines de millions*
d'Africains avec la
mort de millions d'entre eux et la persistance de
l'esclavage des enfants dans certains pays d'Afrique notamment autour du lac
Volta dans le golfe de Guinée. Il aurait été de bon ton
de rappeler que malheureusement l'esclavage ou le travail forcé des enfants a tendance à
se répéter dans toutes les régions pauvres du monde
mais qu'en aucun cas il ne répond à la systématisation rationnelle et
commerciale d'Etats-nations dont le but était de s'enrichir. L'esclavage
pratiqué dans certaines régions d'Afrique,
d'Asie et d'Amérique latine relève du crime contre l'humanité mais
il reste résiduel comparativement à la traite négrière européenne sciemment organisée et systématisée
de manière industrielle par les colons
et négriers européens. Visiblement ce n'était pas le propos de
cette émission qui enfonça un peu plus le clou en prenant l'exemple du
Libéria : "Chronique d'une violence annoncée. Créé par une population
d'esclave affranchis, le " pays de la liberté ", le Libéria, sort d'une
interminable guerre civile". L'émission de Thalassa se termine sur la guerre civile
au Libéria et comme de bien entendu ne dit rien sur le
rôle criminogène de premier ordre de la Françafrique dans la génèse de cette guerre prédatrice.
Les responsables de cette émission auraient souhaité faire de mannière diplomatique l'amalgame entre esclavage
industrielle passé et esclavage résiduel dans certaines
régions d'Afrique d'aujourd'hui qu'ils n'auraient pas pu s'y
prendre mieux. Le contexte est-il bien
opportun pour ce genre d'amalgames et d'entrer
dans la polémique sur l'antériorité de l'esclavagisme en Afrique (qui
remonte en fait à l'Antiquité du monde) à la traite
négrière organisé par l'Ouest. En quoi cela dédouane t-il les grandes nations
qui se sont construites et enrichies à partir du pillage des ressources
humaines et naturelles des pays Africains initiant un saignement
démographique en Afrique qui allait se majorer lors de la pacification
coloniale. Dans certains pays la moitié de la population a
disparu en moins d'un siècle (Congo, Tchad, Namibie
...).Toujours est-il que les journalistes de l'émission se sont
montrés particulièrement pleutres lorsqu'il a fallu aborder le
soutien logistique françafricain à Charles Taylor
pour l'aider à prendre le pouvoir dans un véritable bain de
sang. Cet épisode de l'histoire néocoloniale récente a été passé
sous silence dans l'émission. Le courage, l'éthique et la rigueur manquent
parfois aux spécialistes de l'information à la mémoire sélective lorsqu'il
s'agit d'aborder les pratiques françafricaines
. D'une vision sélective des droits
de l'homme à l'aune de l'économie et des intérêts géopolitiques? En
ne tenant pas compte de l'interférence de la géopolitique occidentale notamment française en Afrique, le risque
est grand de conforter des représentations dévalorisantes des Africains :
incapables de s'en sortir, toujours à se faire la guerre,
etc. A moins que ces spécialistes de la mer soient soumis eux aussi au rouleau compresseur
de l'omerta sur l'Afrique et de ses soubassements françafricains. Le
seul mérite de cette émission fut néanmoins de
faire le point sur la manière dont l'Europe
et le "Nouveau monde" se sont enrichis de manière phénoménale sur ce "commerce" d'hommes
très lucratif pour l'essor de l'Ouest et de dépeindre des tableaux des
grandes figures (Delgrès, Toussaint Louverture,...) de la résistance à l'esclavage.
La
dette et la reconnaissance
"En 1788, j'étais arrivé de mes
voyages, bien convaincu des grands avantages que l'Afrique offrait à
notre commerce, et de toute la valeur de nos possessions d'Amérique.
Nos colonies versaient en France deux cent quarante millions par an
; elles occupaient neuf cents grands navires marchands, destinés aux
voyages de long cours, et un nombre proportionné de petits bâtiments
employés au cabotage ; elles donnaient une occupation directe à sept
millions d'hommes, habitants de nos provinces maritimes, ou
fabricants, ou marchands en gros de détail ; et elles influaient sur
l'agriculture par une grande accumulation de capitaux et par un
accroissement immense de consommateurs [...] En 1787, on en vit (des
sectes) s'élever une nouvelle, et c'est surtout à Londres et à
Paris qu'elle manifesta ses intentions. C'était l'abolition de
l'esclavage et de la traite des Noir". Meinrad Xavier Goldberry dans
Fragments d'un voyage en Afrique fait durant les années 1785,
1786 et 1787. Opus cité par Les routes de l'esclavage,
p.38. Note des auteurs : Meinrad Xavier
Goldberry se fait l'apologue de l'économie colonialiste et de
la traite qui en permit tout le développement ; il s'élève
contre les "sectes" qui parlent d'abolition. Son ouvrage fut publié
à Paris chez Treuttel et Würtz, libraires, an X de la République
(soit 1802, année qui vit Bonaparte rétablir
l'esclavage). |
C'est sans doute là que le bas blesse car il
est évident que lorsque l'on exhume cette mémoire, des prétendus
extrémistes ne manqueront pas de réclamer réparations. Ce fut le cas du président Aristide
qui réclama le remboursement de la dette
odieuse que ces ancêtres avaient été obligés de payer
après l'indépendance pour indemniser les colons qui les avaient mis
en esclavage. D'autres n'hésitent pas à remettre en cause l'attribution inique des
terres aux colons dans les Antilles.
Le commerce régulier d'esclaves fut alimenté par des razzias et
rapts encouragés et organisés par les Européens. Bien que toutes les côtes
de l'Afrique furent concernés, les principaux lieux d'approvisionnement en esclaves
du XVIIè au XIXème siècle furent les côtes du Ghana, du
Togo et du Bénin. Sur les dizaines de millions d'Africains*
esclavisés et
déportés outre-atlantique entre un quart et un tiers de cette marchandise
humaine ne survivait pas. De plus dans les plantations, l'espérance de vie
des esclaves dépassait rarement quatre ou cinq ans ( AFRIKARA 10.05.06
Esclavage, la grande hypocrisie
). Pendant tout le XVIIIème
siècle de grands ports européens ont participé à la traite négrière
transatlantique et se sont enrichis de manière phénoménale. Le premier
port négrier fut Liverpool en Angleterre, le second fut Nantes
qui depuis quinze ans a pris conscience de ce passé traumatique. D'autres
ports européens ont participé à la traite. Parmi les ports français
qui se sont enrichis par le commerce humain il y eut Le Havre, Bordeaux,
La Rochelle, Marseille...Selon Richard Drayton, la richesse de l'occident
fut batie sur l'exploitation des ressources naturelles et humaines de
l'Afrique ( THE GUARDIAN 20.08.05, The wealth of the west was built on Africa's
exploitation ). Selon un reportage diffusé sur
Chanel 4 ("The Empire Pays Back", Lundi 22.08.05 ) l'Angleterre fut la
principale nation esclavagiste du monde dit moderne. Si l'on considère la
seule traite par l'Atlantique trois pays se sont détachés nettement dans
l'armement de navire en vue de participer à la traite : L'Angleterre avec
41,3% des expéditions, le Portugal et la France avec respectivement 29,3%
et 19,2%. Les pays européens du nord se contentèrent de miettes : la
Hollande 5,7%, le Danemark 1,2% et les 3,2% concernèrent l'Amérique (Les
routes de l'esclavage, ibid, p.40). L'Espagne même si elle ne participa
pas directement aux expéditions s'approvisionna en esclaves auprès
des grandes nations esclavagistes : Angleterre, Portugal, France, Hollande
mais aussi auprès des Gênois et des Basques grâce à un contrat de
privilège dit de l'asiento (ibid, p.41). Quant à la Suisse elle fut à
l'origine de bon nombre de financement des cargaisons et des équipages
assurant la traite négrière. Il y avait une internationale de la traite,
une sorte de mondialisation criminelle bien avant l'heure. La Belgique, la
Prusse, la Norvège, la Suède et la Russie participèrent très peu à la
traite transatlantique ou de manière très
anecdotique.
L'Europe
négrière approvisionna l'Amérique, les Etats-Unis naissants et les
colonies antillaises qui ont grandement profité de cet afflux de
main-d'oeuvre bon marché où les enfants devenaient la propriété des
colons. New-York fut batie par des mains d'esclaves. A plusieurs reprises
les esclaves se révoltèrent contre le sort inhumain qu'on leur réservait.
La première révolte connue fut à New-York en 1712, une autre éclata à
Stono près de Charleston en 1739 entraînant une répression des plus
violentes et l'arrestation massive des noirs comme on le pratiquait
souvent dans les colonies puis à nouveau à New-York en 1741. Les
mutins furent pendus dans les rues pour bien faire comprendre ce
qu'il en coûtait de désobéir aux maîtres. En 1741 la
population de New York comptait 21% d'esclaves. Seule la ville de
Charleston, dans le Sud, comptait plus d'esclaves dans les colonies
britanniques d'Amérique. New-York fut un carrefour important de la
diaspora africaine lors de la traite transatlantique.
La ville de New-York avait promis de construire un mémorial en hommage à
ces esclaves dont les vies furent sacrifiées pour la construction de
nombreux monuments de cette ville phare mais le mémorial n'a toujours pas
vu le jour. En 1831, il y avait deux
millions d'esclaves aux Etats-Unis. Récemment
en 1991, suite à des travaux sur un chantier en vue de
construire un parking, un cimetière aux esclaves a été découvert
dans la ville de New-York. Ce cimetière qui contenait les restes de
15.000 Africains, esclaves et affranchis a été déclaré monument national
par le président Bush père. Selon Steven Hahn (LE MONDE DIPLOMATIQUE, mai
2006, p. 21 ; Approches américaines de l'histoire de l'esclavage),
les Etats-Unis auraient fait déporter le moins d'esclaves
: entre 400.000 et 600.000 contre 1,6 million pour les Antilles
britanniques, environ 1,7 million pour les Antilles françaiseset plus de 4
millions au Brésil. Les Etats-Unis, lors de la guerre de sécession,
comportaient pourtant la population d'esclaves la plus importante dans les
Amériques ; une populaion estimée à 4 millions selon Steven Hahn dans un
article du Monde diplomatique
aux accents révisionnistes. Une
estimation pourtant qui est le double de celle mentionnée plus
haut.
Les esclaves étaient acheminés vers les Amériques et les Antilles via les
ports européens. Le port de Nantes connu un essor extraordinaire au
XVIIIème siècle grâce au "commerce" d'hommes dont la ville était devenue une des places
fortes européennes. On estime le nombre de Noirs "traités" - c'est
à dire achetés et embarqués - à
la côte d'Afrique à environ un total vraisemblable de 414 000.
"Dans les archives du port de Nantes se retrouvent des traces de
1427 campagnes négrières qui se déroulèrent entre 1715 et 1789 et
au cours desquelles 414 000 esclaves furent embarqués. En moyenne chaque navire transportait
336 esclaves" (ibid, p.61). Nantes a été un des grands foyers
européens de la traite atlantique, aux côtés de Liverpool, de Bristol, de
Flessingue et d'Amsterdam ou Lisbonne. Le port de Bordeaux vit
s'acheminer de 1729 à 1826, cent cinquante mille esclaves déportés
principalement vers les Antilles par cinq cents navires bordelais (
L'HUMANITE 10.05.06 ; Enfin, Bordeaux s'arrache d'une trop longue amnésie). Si
Nantes a occupé la tête du peloton dans cette effroyable "commerce" des
hommes, les familles d'armateurs girondins ont assuré 11,4% du trafic
français de la traite des Noirs. La ville en garde des
stigmates encore visibles : "les mascarons à tête de noir en pierre ou
terre cuite timbrant les façades du XVIIIe des hôtels particuliers ou
bâtiments officiels, des documents d'archives dans les musées de la ville,
des noms de commerçants et armateurs négriers toujours gravés sur les
plaques des rues. Des signes visibles qui « rappellent, à qui
sait et qui veut voir, ce commerce des hommes dont s'est autrefois
enrichie la ville, à une époque où le commerce avec les Antilles était
indissociablement lié au trafic négrier ». Il n'y a pas que le
vin, le sucre ou les épices à l'origine des fortunes accumulées par
quelques dynasties girondines." ( L'HUMANITE 10.05.06 ; Enfin, Bordeaux s'arrache d'une trop longue
amnésie).
La
commémoration de l'abolition de l'esclavage n'est pas une fin en
soi
|
"Bien plus que la pensée de classe, c'est la
pensée raciale qui a plané sur le développement de l'alliance des nations
européennes telle une ombre constante pour finalement devenir l'arme
redoutable de la destruction de ces nations
". Hannal
Arendt dans l'Impérialisme
(aux origines du
totalitarisme). |
Sur les chemins de la mémoire,
le voyage ne doit pas s'arrêter à la traite et à l'esclavage mais à
ce qui l'a prolongé : la colonisation et son chaptel de crimes contre l'humanité
allant jusqu'au génocide. Une longue généalogie de crimes contre l'humanité dont la traite négrière est
le fil rouge qu'il faut remonter jusqu'à nos jours. De nos jours
on assiste à un système néocolonial où
des anciennes puissances coloniales maintiennent à bout de bras des gouvernements négriers prédateurs
de leurs propres peuples au nom de leurs
anciens maîtres. Il y a une continuité entre le passé
esclavagiste et la colonisation et la situation de racisme et de discrimination.
Tant que ce système barbare d'asservissement et de prédation des peuples au
nom de la "race" n'aura pas été officiellement dénoncé,
le discours fondateur sur l'universalité des droits de l'homme relèvera de l'imposture. La
duplicité du discours chiraquien en est un exemple caractéristique. D'un
côté on dénonce ce système d'asservissement ou de crimes contre l'humanité
notamment lors de la répression de la révolte de Madagascar par l'armée française qui fit
89.000 morts et de l'autre on soutient sans discontinuer ces dictateurs
sanguinaires au service de la Françafrique. On ne
peut pas condamner l'esclavage, les "dérives du colonialisme" et de
l'autre soutenir fermement en Afrique des dictateurs dignes des
Pinochet, Milosevic, Mussolini que l'on considère comme ses "amis personnels"
et les "amis de la France" au Congo-Brazzaville, au Togo,
au Tchad
...
Il y a là un décalage entre les propos du président et sa politique de
soutien aux dictatures en Afrique qui risque de faire passer son
discours remarquable du 30.01.06 comme un verbiage creux désincarné au
service des électeurs.
En exergue on pourra retrouver
ci-dessous le remarquable discours du président de la
République française lors de la réception du Comité pour la mémoire
de l'esclavage le lundi 30 janvier 2006. Des propos qui tranchent avec les
propos culturalistes voire racistes usuels d'un certain nombre
de souverainistes envers les Africains. (Lire le
Florilège ethnomaniaque et raciologique).
"L'esclavage a nourri le racisme. C'est lorsqu'il
s'est agi de justifier l'injustifiable que l'on a échafaudé des théories
racistes. C'est-à-dire l'affirmation révoltante qu'il existerait des
"races" par nature inférieures aux autres.
Le racisme, d'où qu'il vienne, est un crime du
coeur et de l'esprit. Il abaisse, il salit, il détruit. Le racisme, c'est
l'une des raisons pour lesquelles la mémoire de l'esclavage est une plaie
encore vive pour nombre de nos concitoyens.
Dans la République, nous pouvons tout nous dire
sur notre histoire. C'est d'autant plus vrai que la République s'est
construite avec le mouvement
abolitionniste."
L'esclavage a nourri le racisme, la
colonisation aussi et la néocolonisation en attise
les flammes. Il ne faut pas s'arrêter à l'esclavage qui
ne fut que le début de l'abomination pour tous les Africains
!
Palais de l'Elysée - Lundi 30 janvier
2006.
Monsieur le Premier ministre, Messieurs les
Ministres, Madame la Présidente du Comité pour la mémoire de
l'esclavage, chère Maryse Condé, Monsieur le professeur, cher
Maître, cher Edouard Glissant, Mesdames et Messieurs les membres
du Comité, Mesdames et Messieurs,
je voudrais d'abord saluer aussi les élèves du Lycée
Lenoir de Châteaubriant, du Lycée du Mirail à Bordeaux et du collège
Raymond Poincaré à La Courneuve, ainsi que leurs enseignants, qui
ont ensemble travaillé beaucoup et intelligemment sur le sujet de
l'esclavage. Je suis particulièrement heureux de les accueillir ici,
aujourd'hui.
Dans l'histoire de l'humanité, l'esclavage est une
blessure.
Une tragédie dont tous les continents ont été
meurtris.
Une abomination perpétrée, pendant plusieurs
siècles, par les Européens à travers un inqualifiable commerce entre
l'Afrique, les Amériques et les îles de l'Océan indien.
Un trafic dont il faut se représenter la réalité :
des villageois vivant dans la peur, enlevés en masse, privés de leur
identité, arrachés aux leurs et à leur culture. Tant d'hommes et de
femmes captifs, entassés dans des bateaux où plus d'un sur dix
mourait. Tant d'hommes et de femmes vendus comme du bétail et
exploités dans des conditions inhumaines !
Chère Maryse Condé, vous le racontez avec beaucoup
de force et beaucoup d'émotion dans votre admirable livre, Ségou.
La plupart des puissances européennes se sont
livrées à la Traite. Pendant plusieurs siècles, elles ont assimilé
des êtres humains à des marchandises. En France, le Code noir,
promulgué en 1685, définissait l'esclave comme un "bien meuble".
L'esclavage a nourri le racisme. C'est lorsqu'il
s'est agi de justifier l'injustifiable que l'on a échafaudé des
théories racistes. C'est-à-dire l'affirmation révoltante qu'il
existerait des "races" par nature inférieures aux autres.
Le racisme, d'où qu'il vienne, est un crime du coeur
et de l'esprit. Il abaisse, il salit, il détruit. Le racisme, c'est
l'une des raisons pour lesquelles la mémoire de l'esclavage est une
plaie encore vive pour nombre de nos concitoyens.
Dans la République, nous pouvons tout nous dire sur
notre histoire. C'est d'autant plus vrai que la République s'est
construite avec le mouvement abolitionniste.
Les premiers à combattre l'esclavage furent les
esclaves eux-mêmes. Les révoltes étaient fréquentes, elles étaient
sévèrement réprimées. Plus tard, il y eut le commandant Delgrès,
soldat de l'armée républicaine, qui proclama le 10 mai 1802 qu'il
voulait "vivre libre ou mourir"; il y a eu Toussaint-Louverture, qui
créa les conditions de l'indépendance de Saint-Domingue, devenu
Haïti ; il y a eu la mulâtresse Solitude, Cimendef et Dimitile,
figures emblématiques des "marrons", comme on appelait alors les
esclaves fugitifs. Ces noms, ces destins, hors du commun, souvent
tragiques, trop peu de Français les connaissent. Pourtant, ils font
bien partie de l'histoire de France.
Très tôt, une prise de conscience avait germé.
Quelques-uns, parmi les Européens, s'étaient dressés contre
l'esclavage. En France, ceux qui, avant même la République, avaient
l'esprit républicain, firent de l'émancipation leur combat.
Ce fut l'honneur de la Première République, en 1794,
d'abolir l'esclavage dans les colonies françaises. Rétabli par le
Consulat en 1802, il fut définitivement aboli, par la Deuxième
République, le 27 avril 1848, à l'initiative de Victor Scholcher.
Il faut le dire, avec fierté : depuis l'origine, la
République est incompatible avec l'esclavage. C'est dans cette
tradition historique que s'est inscrite la représentation nationale,
lorsqu'en 2001, elle a fait de la France le premier pays au monde à
inscrire, dans la loi, la reconnaissance de l'esclavage comme crime
contre l'humanité.
L'abolition de 1848 est un moment décisif de notre
histoire : l'un de ceux qui ont forgé l'idée que nous nous faisons
de notre pays, en tant que terre des droits de l'Homme.
Mais, au-delà de l'abolition, c'est aujourd'hui
l'ensemble de la mémoire de l'esclavage, longtemps refoulée, qui
doit entrer dans notre histoire : une mémoire qui doit être
véritablement partagée.
Ce travail, nous devons l'accomplir pour honorer la
mémoire de toutes les victimes de ce trafic honteux. Pour aussi leur
rendre la dignité. Nous devons l'accomplir pour reconnaître
pleinement l'apport des esclaves et de leurs descendants à notre
pays, un apport considérable. Car de l'histoire effroyable de
l'esclavage, de ce long cortège de souffrances et de destins brisés,
est née aussi une grande culture. Et une littérature qui constitue
sans doute l'une des meilleures parts de la littérature française
d'aujourd'hui : vous en êtes, chère Maryse Condé, cher Edouard
Glissant, parmi les plus éminents représentants. Et je pense aussi,
bien sûr, à Aimé Césaire et à tant d'autres.
Mesdames et Messieurs,
La grandeur d'un pays, c'est d'assumer, d'assumer
toute son histoire. Avec ses pages glorieuses, mais aussi avec sa
part d'ombre. Notre histoire est celle d'une grande nation.
Regardons-la avec fierté. Regardons-la telle qu'elle a été. C'est
ainsi qu'un peuple se rassemble, qu'il devient plus uni, plus fort.
C'est ce qui est en jeu à travers les questions de la mémoire :
l'unité et la cohésion nationale, l'amour de son pays et la
confiance dans ce que l'on est.
C'est pourquoi je souhaite que, dès cette année, la
France métropolitaine honore le souvenir des esclaves et commémore
l'abolition de l'esclavage. Ce sera, comme le propose votre rapport,
au terme d'un travail très approfondi, auquel je tiens à rendre
hommage, le 10 mai, date anniversaire de l'adoption à l'unanimité
par le Sénat, en deuxième et dernière lecture, de la loi
reconnaissant la traite et l'esclavage comme un crime contre
l'humanité.
Aucune date bien sûr ne saurait concilier tous les
points de vue. Mais ce qui compte, c'est avant tout, c'est que cette
journée existe. Elle ne se substituera pas aux dates qui existent
déjà dans chaque département d'outre-mer. Dès le 10 mai de cette
année, des commémorations seront organisées dans les lieux de
mémoire de la traite et de l'esclavage en métropole, outre-mer et,
je le souhaite, sur le continent africain. Votre Comité devra y
veiller.
Au-delà de cette commémoration, l'esclavage doit
trouver sa juste place dans les programmes de l'Education nationale
à l'école primaire, du collège, du lycée. En outre, les ouvres,
objets et archives relatifs à la traite et à l'esclavage qui
constituent un patrimoine d'une exceptionnelle richesse : qui
devront être à ce titre être préservés, valorisés et présentés au
public dans nos musées.
Nous devons également développer la connaissance
scientifique de cette tragédie. Même si cela ne diminue en rien la
responsabilité des pays européens, la mise en place de la traite,
comme l'a bien montré votre rapport, demandait une organisation,
mais aussi des relais actifs dans les territoires dont étaient issus
les esclaves ou dans les pays voisins. Il y eut un esclavage avant
la traite. Il y en eut un après. Enrichir notre savoir, c'est le
moyen d'établir la vérité et de sortir de polémiques inutiles. Un
centre de recherche sera donc créé à cet effet.
Et bien sûr, la mémoire de l'esclavage doit
s'incarner dans un lieu ouvert à tous les chercheurs et au public.
J'ai décidé de confier à Monsieur Edouard Glissant, l'un de nos plus
grands écrivains contemporains, homme de la mémoire et de
l'universel, la présidence d'une mission de préfiguration d'un
Centre national consacré à la traite, à l'esclavage et à leurs
abolitions. Je le remercie d'avoir bien voulu accepter. Le Comité
pour la mémoire de l'esclavage, chère Maryse Condé, sera
naturellement étroitement associé à cette mission.
Enfin, le combat contre l'asservissement est un
combat d'aujourd'hui. C'est un combat de la France et de la
francophonie. Le travail forcé existe, sous une forme ou sous une
autre, sur presque tous les continents aujourd'hui : selon les
Nations Unies, plus de 20 millions de personnes en sont victimes.
Comment tolérer qu'en ce début du XXIe siècle, il y ait, dans le
monde, des familles "enchaînées", génération après génération, dans
la servitude pour dettes ? Que tant d'enfants travaillent, et
souvent dans des conditions épouvantables ? Que tant de jeunes
filles soient vendues par leur famille, pour devenir des domestiques
sans salaire ou être livrées à la prostitution ?
Il y a eu des progrès. Mais la tâche reste immense :
la France est et doit être au premier rang dans ce combat, combat
pour les droits de l'Homme. Afin de lutter contre les survivances de
l'esclavage, mais aussi contre ses résurgences dans le contexte de
la compétition économique mondiale, il faut approfondir la
coopération entre les pays du Nord et le pays du Sud. La croissance
doit être, un accélérateur du progrès social et non pas un frein. Il
faut aussi rapprocher les organisations internationales concernées,
en particulier l'Organisation internationale du travail et
l'Organisation mondiale du commerce. Le droit du commerce
international ne saurait ignorer les principes fondamentaux des
droits de l'Homme.
Il nous faut enfin veiller à ce que les entreprises
occidentales, lorsqu'elles investissent dans les pays pauvres ou
émergents, respectent les principes fondamentaux du droit du travail
tels qu'ils sont inscrits dans le droit international. C'est
pourquoi je compte proposer une initiative européenne et
internationale. Les entreprises qui, sciemment, auraient recouru au
travail forcé, doivent pouvoir être poursuivies et condamnées par
les tribunaux nationaux, même pour des faits commis à l'étranger.
Mesdames et Messieurs,
L'esclavage et la traite sont pour l'humanité une
tache indélébile. La République peut être fière des combats qu'elle
a gagnés contre cette ignominie. En commémorant cette histoire, la
France montre la voie. C'est son honneur, sa grandeur et sa force.
Je vous remercie.
|
*Selon les
estimations les plus prudentes, le nombre d'Africains déportés lors de la
traite transatlantique du XVIè au XIXème siècle se
situe entre 12 et 25 millions (Curtin The Atlantic Slave Trade: A Census
Madison: University of Wisconsin Press, 1969 ; Eltis
: Economic Growth and the Ending of the Transatlantic Slave Trade,
Oxford University Press, New York, 1987 ; Miller
: Way of Death : Merchant Capitalism and the Angolan Slave trade,
1730-1830, University of Wisconsin Press, Madisson 1988). Si l'on
considère qu'entre 1/4 à 1/3 de la "cargaison humaine" mourait dans les
cales ou en mer le nombre de morts varie, selon ces estimations,
entre 3 à 8 millions. Sans tenir compte d'une estimation de la durée
moyenne de vie qui excédait rarement 5 ans après l'année de mise en
esclavage.
------------------------- Dernières modifications le
29.05.06 |