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 PRESSAFRIQUE 05.06.06
Du commerce lucratif des objets d'art pillés à l'Afrique (et du recel) : le 17 et 18 juin prochain vente à Drouot de la collection Vérité d'art africain et océanien (et le 20 juin inauguration du musée quai Branly).


"Aux officiels, toutefois, qui estimeraient que décidément nous en prenons trop à notre aise dans nos transactions avec les nègres, il serait aisé de répondre que tant que l'Afrique sera soumise à un régime aussi inique que celui de l'impôt, des prestations sans contre-partie, ce ne sera pas à eux de faire la petite bouche à propos d'objets enlevés, ou achetés à un trop juste prix". Michel Leiris dans l'afrique fantôme,p.113, 1935.

  A l'occasion de la vente le 17 et 18 juin prochain, à Drouot, de la collection Vérité d'art africain et océanien, historiquement la plus ancienne qui soit en France et dans le monde et à l'occasion de la création du musée du quai Branly nourri de biens africains spoliés, des scientifiques dénoncent avec véhémence ces procédés qui attisent les convoitises et encouragent au pillage et à la spéculation pour doper le marché de l'art africain. Selon RFI, l'Afrique pourrait racheter au prix fort des objets qui lui ont été dérobés lors de la colonisation. Dans un article paru fin mai, RFI s'entretient avec un expert spécialisé dans l'achat, la vente et l'expertise des arts dits "primitifs". Cet expert justifie cette vente d'objets d'art africain bien souvent mal acquis ou à un trop juste prix en considèrant ni plus ni moins "qu'il ne faut pas refaire l'histoire et qu'il faut se dégager d'un regard post-colonial"La rhétorique déployée dans cet article nous apparaît assez révélatrice et paradigmatique d'un système de légitimation culturelle des profits obtenus à partir du pillage des oeuvres d'art des Africains. Les procédés rhétoriques utilisés ici sont profondément réactionnaires. Eclairage sur les principaux points de cette interview.

RFI 30.05.06
L'Afrique «pourrait racheter des objets»

  Quand le président Jacques Chirac et le collectionneur Jacques Kerchache ont émis la volonté de consacrer  un musée à des objets qui provenaient d'Afrique, d'Asie, d'Océanie et des Amériques, les scientifiques ont hurlé, dénonçant la spoliation de leurs biens culturels dont étaient victimes toutes ces communautés. Comment avez-vous pour votre part accueilli le projet ?

 Si l'on avait injecté dans la rénovation du musée de l'Homme, l'équivalent de l'argent qui a été investi pour créer de toutes pièces un nouveau musée, je suis persuadé que l'on aurait pu faire quelque chose de probablement très bien. Après, il s'agit d'un aspect politique du projet : dans l'idée du président Jacques Chirac, il s'agissait d'un geste fort de reconnaissance et d'une marque de respect envers des cultures qui n'ont pas été très bien traitées, par la France notamment, à un moment de l'histoire. Quant aux biens culturels spoliés, ils ont suivi les mêmes circuits commerciaux que les matières premières, et franchement au regard de ce que la colonisation a pompé aux Etats concernés en bois, en or et en diamants etc les objets ne représentent pas grand chose. Qui plus est, ils n'ont pas été détruits. [...]


Analyse   Le discours de légitimation procède ici par euphémisme : si on veut bien reconnaître que ces objets d'arts ont été pillés durant la colonisation en même temps que le bois, l'or, les diamants, ces objets ne représenteraient pas grand chose eu égard à ce qui a été dérobé aux Africains durant la colonisation. Pourtant le mécanisme de prédation systématisée est le même et est tout aussi condamnable tant sur la forme que sur le fond, il participe d'une même logique. Quant à dire que ces objets ne représentaient pas grand chose par rapport aux sources de profits qu'étaient l'argent, l'or et le bois, l'argument est spécieux au regard du montant de ces oeuvres d'art dont la vente peut aller de milliers d'euros à des millions d'euros pour de rares pièces. C'est comme si on disait aux Français que les tableaux de Picasso (qui a largement copié l'art africain dit "primitif" ou "premier", on y reviendra) ne représentaient pas grand chose en regard des réserves d'argent amassés dans des banques. Voilà une conception de l'art bien particulière. Le ton est donc donné, on minimise et on relativise à fond pour se donner bonne conscience.

RFI 30.05.06
L'Afrique «pourrait racheter des objets»

[...] C'est bien l'illustration que ces biens ont fait les choux gras des amateurs d'art ?

  Quand on introduit la valeur marchande, on fausse le débat car bien évidemment il est choquant de voir que des objets achetés ou pris, et collectés en 1900, acquis pour une somme dérisoire, sont revendus plus tard à des sommes colossales par rapport à leur prix d'origine, mais c'est le sort de tout objet d'art qu'il vienne d'Afrique ou d'ailleurs. Van Gogh et Gauguin ont, en leur temps, vendu leurs toiles à vil prix. Faire un sort particulier aux arts primitifs c'est encore faire du néocolonialisme ou du paternalisme, c'est infantiliser une fois de plus les nations africaines.

La question qu'il faut se poser est de savoir si, en Afrique, ces objets collectés étaient tous considérés comme « collectionnables ». Pour ma part je ne le pense pas. Les désignations « objet d'art » correspondent à des critères ethnocentriques d'occidentaux. Mais qu'en est-il aux yeux des pays dont ils sont issus ? Un masque, par exemple, vaut essentiellement pour sa fonction rituelle. Une fois désacralisé, l'objet rejoint la sphère profane. S'il part dans des nations qui le reconnaissent et l'apprécient alors pour sa beauté selon d'autres critères que ceux d'origine, l'objet « masque » vit alors une autre vie. C'est en quelque sorte un migrant : quand on n'est plus aimé dans son pays et sans statut social, on s'en va là où on est reconnu.[...]


Analyse
1. Il s'agit de générer un amalgame entre des artistes (Van Gogh, Gauguin) qui ont vendu leurs oeuvres délibérément à vil prix parce qu'ils n'étaient pas reconnus de leurs vivants et certains artistes, villages, communautés ou pays qui ont été spoliés par des expéditions coloniales expressément organisées.
C'est un peu comme si on se mettait à comparer les déboires de Van Gogh et Gauguin avec les déboires d'artistes ou de pays dont les oeuvres d'art ont été pillées par les nazis durant la seconde guerre mondiale. Que l'on retrouve en Allemagne une toile de maître d'un pays jadis occuppé par le IIIème Reich et l'Allemagne s'empressera sous la pression diplomatique de retourner cette oeuvre au pays (occidental) qui a été pillé. Que l'on retrouve une oeuvre d'art africaine et l'on s'empressera soit de tout faire pour entraver le retour en Afrique de ces vestiges de la puissance coloniale de jadis (il aura fallu attendre par exemple 67 ans pour que l'Italie restituel'obélisque volé  par le régime fasciste de Mussolini à l'Ethiopie), soit de la vendre en en tirant large profit . Faut-il y voir des rapports de force géopolitique et de domination néocoloniale permettant de justifier de telles pratiques comme si de rien était avec "une auréole de démon" pour reprendre l'expression de Michel Leiris dans son oeuvre l'afrique fantôme (voir plus bas)? Ignorer le néocolonialisme a l'immense avantage de passer sous silence les manoeuvres qui contribuent à maintenir ces pays sous la coupe réglée de l'ancienne puissance coloniale. A savoir la mise en place de dictateurs téléguidés par Paris que ces peuples n'ont jamais choisi, quand il ne s'agissait pas de massacres ou d'assassinats de dirigeants très populaires parfois élus démocratiquement mais hostiles aux intérêts de l'ancienne métropole sans oublier les élections truquées avec la bienveillance des mentors françafricains. On songera à des pays comme le Togole Camerounle Gabon, le Congo-Brazzaville, le Congo-Kinshasale Tchadle Centrafrique...Il est clair que tant que ce système néocolonial et tant que la tutelle françafricaine sur ces pays ne seront pas dévoilés on pourra toujours  énoncer que tout cela n'existe pas ou que ces pratiques relèvent du passé. Pourtant c'est ce système néocolonial qui permet de continuer de piller l'Afrique et ses richesses (or, diamants, bois, pétrole,...et oeuvres d'art) même si l'on doit bien dire que depuis l'effondrement du bloc soviétique la concurrence se fait rude dans le pré-carré (Américafrique, Chinafrique, Russafrique, Israëlafrique , mafiafrique, etc...). Certes depuis 1970, la convention de l'UNESCO fixe des mesures pour empêcher et interdire l'importation, l'exportation et le transfert de propriétés illicites des biens culturels. Cette Convention reconnaît que le vol est une cause principale de l'appauvrissement du patrimoine culturel des pays d'origine. Néanmoins un grand nombre de démocratures notamment françafricaines n'ont pas encore ratifié cette convention.
Comment des peuples qui ont des dictateurs imposés à la tête de leur Etat par l'ancienne puissance coloniale peuvent-ils avoir le contrôle de leurs richesses naturelles et culturelles ? Au Congo sous Sassou III, le colon Savorgnan de Brazza est célébré comme un héros, au Togo on enseigne l'histoire aux enfants togolais dans des manuels datant de la période coloniale. Il s'agit bien là d'un mode de perpétuation de l'aliénation culturelle par des "gouverneurs à peau noire".
Le pillage archéologique continue de saigner l'Afrique : " Les galeries et collections occidentales sont les bénéficiaires voire les organisatrices et commanditaires de ces réseaux internationaux de pillages puisque les pièces ainsi illicitement arrachées à leurs foyers originels sont vendues au centuple à des clientèles insoupçonnables des aristocraties et bourgeoisies planétaires. Anecdotique, on se souvient que le président de la république française, M. Jacques Chirac, grand amateur d'arts premiers [anciennement art primitif] avait eu maille à partir avec l'Icom lorsque en 1996, il avait reçu en cadeau de ses collaborateurs une statue de terre cuite en provenance du Mali. Les photos publiées de cette statue avaient permis d'établir qu'elle était de provenance illicite et le président, après de nombreuses tractations avait été contraint de la restituer au musée de Bamako ! Idem en 2000, à l'inauguration de la salle des Arts Premiers du Musée du Louvre, lorsque trois statues de terre cuite Nok et Sokoto, provenant de fouilles illicites au Nigeria, avaient été exposées en vitrine. L'intervention de M. Chirac auprès de son homologue nigérian avait permis de couvrir le scandale d'Etat, tout en montrant bien l'ampleur du problème...". Il est bien évident que des pays démocratiques comme le Mali et le Nigeria ont beaucoup plus d'atouts pour préserver leurs patrimoines culturels que des pays en guerre ou sous le joug néocolonial. Sous ce joug les dictateurs Ubu peuvent se comporter en véritables prédateurs du bien publique et des richesses culturelles sans avoir à affronter la moindre opposition civile bien souvent musellée sans évoquer la corruption endémique qui gangrène ces démocratures.   

2.

[...] La question qu'il faut se poser est de savoir si, en Afrique, ces objets collectés étaient tous considérés comme « collectionnables ». Pour ma part je ne le pense pas. Les désignations « objet d'art » correspondent à des critères ethnocentriques d'occidentaux.[...]


Dans le deuxième paragraphe cité, le mépris s'installe. Certains objets d'art prélevés aux cultures africaines ne seraient pas collectionnables. En tous les cas il est sûr que les objets qui vont être vendus à Drouot le seront. Ou comment recycler le patrimoine culturel africain en se faisant un maximum de profit.
Comme l'écrivait Sally Price : "tout comme qualifier les arts exotiques d'anonymes libère les Occidentaux de l'entreprise laborieuse qui consiste à déterminer et reconnaître qui sont les auteurs des oeuvres, de la même façon, prétendre que les primitifs n'ont pas de concept correspondant à notre notion d'oeuvre d'art nous dispense de la nécessité de prendre au sérieux les cadres conceptuels esthétiques des indigènes" (Arts primitifs ; regards civilisés. Ecole nationale supérieure des Beaux-Arts, Paris, 1995 cité dans Un nouveau regard sur l'Art Africain  (PDF), Jonga i Africa, D. Bourquin).

On évoquera les raisonnements culturalistes de la coloniale au fort relent raciste d'un Ernest Psichari écrivant dans con Carnets de route en 1907 : "Pourquoi les humanistes de France ne veulent-ils pas admettre que la tête du Noir est faite pour porter des caisses et celle du BLanc pour penser?". Et dans une optique néocoloniale au raisonnement similaire pourquoi ne pas dire que les Africains n'étaient pas capables de reconnaître les oeuvres d'art car cela relevait de critères structurelles et spécifiques de la société occidentale ?

Le mépris des propos confine à la ratiocination culturaliste emprunte de racialisme, d'ethnisme pseudoscientifique de tradition coloniale qui cache mal l'aporie du raisonnement, l'archaïsme de la pensée et son caractère profondément réactionnaire.  

[...]"Mais qu'en est-il aux yeux des pays dont ils sont issus ? Un masque, par exemple, vaut essentiellement pour sa fonction rituelle. Une fois désacralisé, l'objet rejoint la sphère profane. S'il part dans des nations qui le reconnaissent et l'apprécient alors pour sa beauté selon d'autres critères que ceux d'origine, l'objet « masque » vit alors une autre vie. C'est en quelque sorte un migrant : quand on n'est plus aimé dans son pays et sans statut social, on s'en va là où on est reconnu.[...]".


 Ainsi les Africains n'auraient pas eu conscience de la valeur artistique de leurs oeuvres car elles étaient vouées aux rites culturelles et la coloniale en volant ces oeuvres n'aurait fait que rendre service à ces artistes méconnus dans leurs pays. Cette argumentation relève malheureusement d'une méconnaissance complète de l'attachement des Africains à leurs cultures, leurs objets de culte qui étaient aussi considérés comme des objets artistiques. Il s'agit là d'une argumentation qui n'est pas sans rappeler les théories évolutionnistes et fonctionnelles du début du XXème siècle. A cette époque, les objets collectés venaient décorer les expositions coloniales. Elles étaient des pièces justificatives de l'oeuvre coloniale à travers des mises en scène de la vie des indigènes. Il n'était alors jamais question d'art, l'objet était le témoignage donnant des informations sur le degré d'évolution d'une société. On parlait de spécimen ethnographique, l'objet d'art "était considéré comme un échantillon de civilisation, qui renseignait sur la technologie, la culture matérielle, les croyances et les rites ; c'était une archive matérielle un référent type de la culture "ethnique"" (Un nouveau regard sur l'Art Africain  (PDF), Jonga i Africa, D. Bourquin).

En somme l'art africain était enfermé dans des catégories statiques et étanches. La spoliation de ce patrimoine culturel s'avère être un véritable sacrilège pour les cultures africaines. Comme si après avoir pillé les églises de France de ses objets sacrés les enfants d'un impérialisme germanique victorieux justifiaient ce pillage en considérant que les indigènes de France n'avaient pas conscience de la valeur artistique de leurs oeuvres du fait de leur fonction rituelle. Les objets d'arts volés aux Africains deviennent des objets "migrants" (allusion à l'émigration africaine ?). Et pourquoi ne pas faire allusion à un autre qualificatif comme celui d'objets traités par exemple (allusion à la traite négrière) ? Il est évident que l'argumentaire vise à justifier des pratiques iniques et le journaliste qui mène l'entretien a le bon goût de le rappeler.  

RFI 30.05.06
L'Afrique «pourrait racheter des objets»

[...] C'est une manière de se donner bonne conscience ?

Je réprouve le pillage et encore plus le vol, qui n'ont rien de louable. Je tiens à souligner en revanche que si l'Afrique s'est démunie et continue de se défaire de ses biens culturels, on est tous responsables. « On » c'est qui ? C'est aussi bien les prêcheurs arabo-berbères qui dès le VIIIe siècle ont fait des adeptes dans l'Afrique de l'Ouest, que les missionnaires portugais et, aujourd'hui, les sectes d'inspiration protestante venant des Etats-Unis qui incitent les autochtones à se débarrasser des idoles et à pratiquer des autodafés systématiques. Il y a aussi les sectes locales qui sont très actives, chaque nouveau prophète veut vendre ses nouveaux gris-gris.

Dans les années 1950, en pays Sénoufo (Côte d'Ivoire) deux missionnaires : le père Clamens et le père Convers, ont retrouvé et ramassé des objets de culte dont la population s'était débarrassée parce qu'une secte locale, le Massa, lui avait intimé l'ordre de le faire. Vous ajoutez à cela des situations politiques instables et des rivalités inter-ethniques, et le « on » responsable, ce n'est plus le seul amateur d'art. Au contraire, en voyageant ces objets ont parfois échappé au péril de la destruction. Le commerce a des aspects très positifs, outre le fait qu'il permet à certains de survivre par la vente des objets ; dans des pays où le rôle protecteur des citoyens de l'Etat semble peu efficace, les individus ne comptent que sur eux-mêmes pour leur survie.

Très vite, à partir des années 1950, ce sont les Africains eux-mêmes qui s'emparent des rênes de la commercialisation des objets, les proposant à Londres, New York et Paris. Le marché a très vite été dominé par des africains musulmans qui peu fétichistes et peu superstitieux n'ont eu aucune difficulté à commercialiser les objets magiques et anthropomorphes, l'islam interdisant la représentation humaine et les pratiques animistes.


Analyse
On est tous responsable comme pour la traite négrière, tout le monde est responsable, les Africains et les Européens. Cette dilution des responsabilités et l'incapacité à faire la moindre autocritique en profondeur sur ces méthodes prédatrices à l'échelle industrielle en dit long sur
la culpabilité sous-jacente. Quand aux trafiquants africains, ils étaient souvent des supplétifs au service des entreprises coloniales. Après les prétendues indépendances, ils ont souvent travaillé de concert avec des trafiquants d'art souvent peu scrupuleux. On a encore du mal à imaginer de nos jours le traumatisme qu'a pu constituer pour ces populations le pillage à l'échelle industrielle de leurs oeuvres d'arts ou/et de cultes. Il suffit pour cela de se replonger dans les expéditions ethnographiques safariesques d'un Marcel Griaule et consorts qui organisaient de véritables razzias de masques, tableaux, statuettes et autres fétiches en Afrique pour le compte du musée de l'Homme. Oeuvres d'art qui étaient pourtant loin d'être de simples objets de cultes. On se doit de signaler les représentations prélogiques des explorateurs ethnographiques au fétichisme prononcé. Comme le signale à juste titre James Clifford ( Malaise dans la culture. L'ethnographie, la littérature et l'art au XXème siècle, Paris : Ecole Nationale Supérieure des Beaux-Arts, 1996, p.139) : "Si la notion de "fétiche" africain a pu avoir un sens dans les années vingt, elle ne décrivait pas un mode de croyance africain, mais plutôt la façon dont les aficionados européens consommaient les artefact exotiques. Un masque, une statue ou le moindre lambeau de la culture noire, pouvaient effectivement résumer un monde entier de rêves et de possibilités- passionné, rythmé, concret, mystique, déchaîné : une "Afrique"...Les ethnographes partirent en 1931 avec en tête une esthétique structurée, une vision de l'Afrique, et une certaine conception (essentiellement fétichiste) de la façon dont il fallait "la" collecter et la représenter".  

Et pour connaître comment Griaule réalisait ses "rafles" (selon le terme employé par Michel Leiris) d'objets d'art africain il suffit de se plonger dans le journal (intitulé L'afrique fantôme) tenu par Michel Leiris lors de l'expédition Dakar-Djibouti réalisé entre 1933 et 1935 par Griaule et consorts en Afrique subsaharienne pour le compte du musée de l'homme et de la grandeur de l'Empire. Cette mission a rapporté des quantités considérables d'arts à montrer au Trocadéro. A la même époque on rapportait des êtres humains à exhiber dans les foires coloniales nommées pompeusement
expositions universelles  pour administrer la preuve d'une hiérarchie des races justifiant le projet civilisateur des "sauvages". C'est dans cette même perspective évolutionniste et comparative que le spécimen ethnographique devient le témoignage matériel donnant des informations sur le degré d'évolution d'une société. En ce qui concerne la mission Dakar-Djibouti, elle fut financée par l'Etat français et quelques mécènes. A l'époque de la mission Dakar-Djibouti, les musées et le public fortement formatés par les pouvoirs publiques et les médias voulaient toujours plus d'exotisme. "Le développement des musées d'ethnographie correspond à l'expansion coloniale et à l'essor de l'action missionnaire. Tout coïncide soudain : colonialisme, action missionnaire, évolutionnisme, ethnologie et pratiques muséales." (Un nouveau regard sur l'Art Africain  (PDF), Jonga i Africa, D. Bourquin, p.11).  La législation française promulga un décret spécial appuyant cette expédition dont le but était d'enrichir les collections de la nation. Et la façon dont furent collectées ces oeuvres est révélateur du rapport de force sur le terrain ethnographique. Il faut lire le témoignage de Michel Leiris dans l'afrique fantôme. Parce qu'il avait osé révéler la face cachée d'une expédition ethnographique prédatrice, son livre fut interdit sous Vichy. Les fascistes n'aiment pas trop qu'on montre les méthodes qui ont concouru à l'enrichissement de la nation durant la coloniale. Le livre fut donc considéré comme antifrançais par la milice. Une atteinte à la nation et à l'empire, un crime de lèse-maréchal. Car les transactions quand il y eut transactions avec l'autochtone ne furent pas sans encombres.

Extraits et ambiance sur les moeurs d'une époque non révolue vues de l'intérieur du sérail :

"Suite de la pérégrination. Déjeuner à Sido (128 km). Rafle, comme dans les autres villages, de tout ce qu'on peut trouver en fait de costumes de danse, objets usuels, jouets d'enfant, etc. Arrivée à Bougouni, sous pluie violente. Dîner et coucher chez l'administrateur, qui nous parle colonie, ethnographie, linguistique et Maurice Delafosse ." (L'afrique fantôme, Michel Leiris, Ed. Gallimard, p.102)

"A gauche, tendu au plafond du milieu d'une foule de calebasses, un paquet innommable, couvert de plumes de différents oiseaux et dans lequel Griaule, qui palpe, sent qu'il y a un masque. Irrités par les tergiversations des gens notre décision est vite prise : Griaule prend deux flûtes et les glisse dans ses bottes, nous remettons les choses en place et nous sortons ." (ibid, p.103)

" Griaule décrète alors, et fait dire au chef de village par Mamadou Vad que, puisqu'on se moque décidément de nous, il faut en représailles, nous livrer le Kono en échange de 10 francs, sous peine que la police soit-disant cachée dans le camion prenne le chef et les notables du village pour conduire à San où ils s'expliqueront devant l'administration (coloniale, ndlr). Affreux chantage!...D'un geste théâtral, j'ai rendu le poulet au chef et maintenant, comme Makan vient de revenir avec sa bâche, Griaule et moi demandons que les hommes aillent chercher le Kono. Tout le monde refusant, nous y allons nous mêmes, emballons l'objet saint dans la bâche et sortons comme des voleurs, cependant que le chef affolé s'enfuit et, à quelque distance, fait rentrer dans une case sa femme et ses enfants en les frappant à coups de bâton. Nous traversons le village, devenu complètement désert, et dans un silence de mort, nous arrivons aux véhicules...Les 10 francs sont donnés au chef et nous partons à la hâte, au milieu de l'ébahissement général et parés d'une auréole de démons ou de salauds particulièrement puissants et osés. "ibid, p.103-104

"Avant de quitter Dyabougou, visite du village et enlèvement d'un deuxième Kono, que Griaule a repéré en s'introduisant subrepticement dans la case réservée. Cette fois c'est Lutten et moi qui nous chargeons de l'opération. Mon coeur bat très fort car, depuis le scandale d'hier, je perçois avec plus d'accuité l'énormité de ce que nous commettons ". ibid, p.105

"Au village suivant, je repère une case de Kono à porte en ruines, je la montre à Griaule et le coup est décidé. Comme la fois précédente, Mamadou Vad annonce brusquement au chef du village, que nous avons amené devant la case en question, que le commandant de mission nous a donné l'ordre de saisir le Kono et que nous sommes prêts à verser une indemnités de 20 francs. cette fois-ci, c'est moi qui me charge tout seul de l'opération et pénètre dans le réduit sacré, le couteau de chasse de Lutten à la main afin de mieux couper les liens du masque. Quand je m'aperçois que deux hommes - à vrai dire nullement menaçants - sont entrés derrière moi, je constate avec une stupeur qui, un certain temps après seulement se transforme en dégoût, qu'on se sent tout de même joliment sûr de soi lorsqu'on est un blanc et qu'on tient un couteau dans sa main. Très peu après le rapt, arrivée à San, déjeuner, puis prise de contact, dans un village voisin, avec des Bobo oulé, qui sont des gens charmants ". Ibid, p.105; 

"Vers le soir l'instituteur français nous apprend que la mosquée est l'oeuvre d'un Européen, l'ancien administrateur. Pour réaliser ses plans, il a détruit la vieille mosquée. Les indigènes sont si dégoûtés du nouvel édifice qu'il faut les punir de prison pour qu'ils consentent à le balayer ". ibid, p.115

"Départ chez les Habé. Dès le premier village visité, histoires. Les Habé sont de braves gens, bien campés sur les pieds et ne semblent pas décidés à se laisser embêter. Tentative d'achat de quelques serrures, achat même, mais les gens protestent et reviennent sur le marché conclu : d'un geste de colère, Griaule brise un waamba qu'il a payé et fait dire qu'il maudit le village " (ibid, p.120).

"Toute la journée s'est passée à dissimuler des peintures : un triptyque a été simplement revêtu de papier portant, dessinés et coloriés par Roux, les motifs mêmes de ses propres panneaux ; cela passera pour une copie. D'un diptyque également recouvert de papier, Griaule s'est fait un joli portefeuille dans lequel il a rangé des timbres et différents papiers. Un grand tableau, enfin, a été caché (sous du papier d'emballage collé) au fond d'une caisse qui contiendra des oiseaux empaillés ." (ibid, p.584).

Une partie de ces oeuvres si mal acquises a donc été transférée au musée des arts premiers du Quai Branly dont l'inauguration aura lieu fin juin. Il est évident que si les ethnographes sponsorisés par l'Etat colonial et ses administrateurs se sont permis de telles libertés avec les autochtones, les particuliers qui n'avaient de compte à rendre à personne ont probablement dû utiliser les mêmes procédés si ce n'est pire. Il vaut mieux sans doute faire table rase du passé et proclamer haut et fort "qu'il ne faut pas refaire l'histoire et se dégager d'un regard post-colonial" car bien mal acquis ne profite jamais.

RFI 30.05.06
L'Afrique «pourrait racheter des objets»

[...]  Est-ce à dire que l'Afrique n'est pas intéressée par son propre patrimoine ?

 Il existe des musées en Afrique. Certains Etats ont même eu des politiques très actives. Le Nigeria a beaucoup acheté à Londres, notamment des oeuvres du Bénin pour les intégrer à ses collections nationales. Le Mali, la Côte d'Ivoire, le Burkina Faso et le Zaïre également ; ce dernier a bénéficié d'une énorme collection réunie à l'initiative de Mobutu ; malheureusement le bâtiment pour l'accueillir n'a jamais été construit, et beaucoup d'objets ont été pillés pendant la guerre civile. Un pays comme le Zimbabwe, quant à lui, a fait l'acquisition d'oeuvres occidentales comme des tableaux impressionnistes.

Maintenant ce qu'il faudrait préciser c'est que les objets qui se trouvent dans des collections particulières en Europe ou en Amérique ne sont peut-être là que temporairement. Si demain un état africain voulait  acquérir des objets sur le marché rien ne l'en empêcherait, c'est une décision et un choix politique : il suffit d'ôter un peu d'argent au budget de l'armement pour le réinjecter dans la culture. Seulement, pour qu'il y ait constitution de collection nationale, encore faut-il qu'il y ait unité nationale des populations qui composent un Etat. Or le tribalisme est encore extrêmement présent et la stabilité politique n'est pas évidente dans de nombreux pays, écartelés entre les clivages ethniques. Quel type d'objet faudrait-il mettre en avant, appartenant à quelle ethnie, comment éviter de favoriser les plus créatives et donc d'entraîner des jalousies etc. La culture est un moyen de communiquer, elle doit unir les hommes et non les séparer.

Analyse
En clair les Africains sont libres de racheter au prix fort les oeuvres qu'on leur a dérobé et l'expert d'ajouter encore faudrait-il qu'il y ait une unité nationale car c'est bien connu ces pays sont plus unis par l'identité tribale que par l'identité nationale. Et voilà que l'on nous ressort la vieille tarte à la crème coloniale de l'
ethnomanie africaine. Cela sonne comme du Jean-christophe Mitterrand justifiant le soutien français auprès du régime extrêmiste rwandais d'Habyarimana : « C'était un régime ethnique. Dans quels pays africains n'y en a-t-il pas ? ».  Et l'on ne parlera pas de la vieille stratégie coloniale qui a consisté en l'instrumentalisation de l'ethnisme pour mieux diviser ces peuples afin de régner, ni de néocolonialisme où des présidents de la Vème soutiennent des criminels contre l'humanité et leurs clans dits ethniques contre leur peuple en proclamant haut et fort que ces peuples ne sont pas mûrs pour la démocratie. Sans doute ne sont-ils pas plus mûrs pour percevoir la dimension artistique de leurs oeuvres, incultes qu'ils sont. Affligeant ! Ce discours est révélateur d'un sytème représentationnel néocolonial qui n'a pas entrepris de véritable césure avec le mode de pensée coloniale dans ses repères culturalistes et racialistes. Un discours culturel qui contribue au formatage des représentations collectives sur les Africains et confine nos concitoyens à errer dans les limbes d'une véritable pensée pré-logique sur l'Afrique, faite de croyance irrationnelle associant Afrique et émotions, Afrique et sexe, Afrique et ethnies, Afrique et tribus, Afrique et fétiches, Afrique et gri-gri, Afrique et aporie artistique, Afrique et défaut d'intellect, "une Afrique"...(lire le florilège ethnomaniaque et raciologique ). Toute la panoplie de la négrophobie fétichiste. Autant de clichés nécessaire à la légitimation de l'hégémonie impériale. Cela aide à tenir face à la dette imprescriptible contractée envers l'Afrique-mère.

Quand il s'agit de reconnaître ces oeuvres d'art, elles sont cataloguées dans la catégorie "primitive" ou bien "vestige du néolithique" ou "arts premiers" pour faire bon genre. Qu'un artiste occidental tel que Picasso vienne à les imiter pour créer un nouveau style en Europe, le cubisme, et on crie à l'art contemporrain. Picasso criait à tue-tête "L'art nègre ? connaît pas!" mais les compères surréalistes et ses contemporrains n'étaient pas dupes.
"Apollinaire Guillaume, -1880-1918-, chantre de toutes les avant-gardes artistiques et précurseurs du surréalisme commettra quelques vers teintés d'ethnocentrisme mais suffisamment explicites sur l'influence africaine dans le mouvement artistique [Cf. Zone (1913)] : « Tu marches vers Auteuil tu veux aller chez toi à pied/Dormir parmi tes fétiches d'Océanie et de Guinée/ Ils sont les Christs d'une autre forme et d'une autre croyance/ Ce sont les Christs inférieurs des obscures espérances.». En 1916, le même Apollinaire surnommera Picasso L'oiseau du Bénin (?) dans Le Poète assassiné. Pour Paul Guillaume en 1920, l'art nègre était le sperme vivificateur du 20ème siècle ! En 1948, Mlle M.Rousseau affirmait que l'apport nègre à la plastique fut aussi important que celui des formes gréco-latines au temps de la Renaissance. Max Jacob, qui fréquentait Picasso et qui en a été un des mémorialistes, donne sa version de l'origine du cubisme : le cubisme est né de la statuaire nègre ". (AFRIKARA 08.02.06 Picasso retourne en Afrique, chez ses maîtres).

"Quand je me suis rendu pour la première fois avec Derain au musée du Trocadéro, une odeur de moisi et d'abandon m'a saisi à la gorge. J'étais si déprimé que j'aurais voulu sortir tout de suite, mais je me suis forcé à rester et à examiner ces masques, tous ces objets." (Françoise Gilot et Carlton Lake, 1965, Vivre avec Picasso, Paris, Calmann-Lévy, 1965).

Les sculptures africaines dites d'arts "primitifs" du Musée de l'homme étaient présentées par région, avec des objets en liaison avec elles, leur signification interprétée de façon fonctionnelle. "Elles ne trouvaient pas leur place à côté des Picasso du Musée d'Art Moderne, situés à quelques rues de là." (James Clifford, Malaise dans la culture, ibid p.142). Allez comprendre quelque chose.
En réalité dans la pensée occidentale de la première moitié du XXème siècle, l'artiste africain semble être bloqué sous la commande des règles communautaires, contraint à créer selon des règles ancestrales. C'est également l'obsession de la signature qui règne en Occident qui rend plus difficile l'acceptation de la personnalité d'artiste africain. Les oeuvres africaines seraient des produits de culture, puisque démunies de signatures. "L'anonymat de l'artiste africain doit beaucoup au désir des observateurs occidentaux de croire que leur société a atteint un stade d'avancement exceptionnel" (Un nouveau regard sur l'Art Africain  (PDF), Jonga i Africa, D. Bourquin, p.7). Voilà ce qu'écrivait l'artiste Minkoe-Mi-Nze originaire du Gabon à un journaliste qui lui reprochait la prégnance du cubisme dans ses oeuvres à l'instar de nombreux autres artistes africains : "Peu importe que je sois devenu cubiste après Picasso et qu'il le soit devenu après mon grand-père, j'ai tout simplement récupéré ce qui est à moi" (cité dans AFRIKARA 08.02.06 Picasso retourne en Afrique, chez ses maîtres).

Quant aux Africains s'ils veulent récupérer les oeuvres qui ont quitté leur continent par des voies et des procédés bien souvent illicites, ils devront payer rubis sur ongle ce 17 et 18 juin à la salle Drouot lors d'une vente aux enchères de la collection Vérité d'art africain et océanien ( plus de 500 pièces de cette "belle provenance archaïque"). Le record de ces ventes aux enchères est détenu par un masque "Lukungu" de République Démocratique du Congo adjugé à 2,4 millions d'euros. Les ventes "d'arts primitifs" connaissent un vif succès quoi qu'en disent certains : 6 millions d'euros à Drouot, 5 millions à Sotheby's et 2,4 millions chez Christie's en juin 2005. Autant dire que la spéculation va aller bon train. La collection du marchand d'art Pierre Vérité, remontant aux années 1920 et considérée comme la dernière grande collection historique française, propose 514 lots - 434 d'Afrique (provenant pour la plupart du Gabon et de la Côte d'Ivoire mais aussi du Congo, de l'Angola, du Gabon...), 80 d'Océanie - pour un montant global estimé entre 12 et 18 millions d'euros. Parmi ces pièces, certains chefs d'oeuvre sont devenus de véritables icônes reproduites dans les ouvrages de référence. Les lots aux estimations les plus élevées proposent ainsi un masque Ngil de culture Fang du Gabon, estimé de 1 à 1,5 M EUR, une statue deble Senoufo de Côte d'Ivoire (600 000-800 000 euros) ou une statue chasseur Tshokwe d'Angola (800 000 à 1,2 M EUR). Cette vente s'ouvrira quelques jours avant l'inauguration à Paris du musée du quai Branly, dédié aux "arts premiers".