Le rapport
produit par la commission d'enquête parlementaire sur l'assassinat de
Lumumba est un extraordinaire exercice d'équilibre à la belge. Sur le
fond, il est d'une rigueur implacable : soutenus par le travail des
experts venus de divers horizons politiques et scientifiques, les
commissaires ont pulvérisé quatre décennies de non-dit. Ils ont étalé au
grand jour le secret d'Etat qui entachait de suspicion les relations
entre la Belgique et la classe politique congolaise, dévoilé la
complicité de ceux que l'on appelait à l'époque les « modérés » parce
qu'ils étaient pro-Belges et discrètement soudoyés (ce qui devrait faire
réfléchir à l'heure du dialogue intercongolais..), décrit toute la
panoplie des manouvres de déstabilisation, qui ne pouvaient logiquement
se terminer que par la disparition physique du gêneur qui, dûment élu,
s'obstinait à vouloir revenir au pouvoir.
Sans se
soucier de plaire ou de déplaire, les commissaires (qui avaient eu accès
aux archives des Affaires étrangères et du Palais) ont décrit la
pyramide des responsabilités, depuis les honorables correspondants de
Brazzaville ou de Léopoldville, les grands argentiers des sociétés
minières et jusqu'aux personnalités politiques. Ils ont mis en cause des
hommes qui, durant quarante ans, ont incarné la Belgique officielle, ont
été promus, décorés, anoblis, considérés comme intouchables, sans doute
parce qu'ils avaient défendu des intérêts considérés comme supérieurs,
ou parce qu'ils bénéficiaient d'une sorte d'omerta.
Cependant, la commission, dans sa dernière ligne
droite, au moment de conclure, apparaît comme étrangement schizophrène :
le fait que le gouvernement belge n'ait pas donné l'ordre écrit,
explicite, d'éliminer physiquement Lumumba suffit à écarter la
préméditation, et permet de conclure à une responsabilité exclusivement
morale Depuis quand et sur quelle base, dans une législature où l'on
s'en prend à Pinochet, Sharon et autres, établit-on cette subtile
distinction entre morale et politique ? Y aurait-il antinomie ? A ce
compte-là, la Belgique aurait moins de raisons de présenter des excuses
au Rwanda (car le génocide n'a jamais été voulu ni préparé par
Bruxelles, bien au contraire ) qu'elle n'en aurait face aux
nationalistes congolais et à la famille de Lumumba. Car comment faut-il
comprendre le souhait de voir « définitivement écarté » le Premier
ministre destitué, l'indifférence face aux menaces physiques qui
pesaient sur lui ? Devant les tribunaux, cela s'appellerait «
non-assistance à personne en danger », ce que le bon sens populaire
résume par « qui ne dit mot consent ».
Renâclant devant l'obstacle final, soucieuse
d'atteindre un compromis, fût-ce au prix de la crédibilité de ses
conclusions, la commission a délégué au Parlement le soin de trancher
définitivement sur la question de la responsabilité des autorités belges
de l'époque. Assurer, comme le fait le président Versnick, que les temps
ont changé et que les protagonistes sont décédés pour refuser ainsi
d'envisager excuses ou réparations, c'est, de manière surprenante, nier
le principe de la continuité de l'Etat...