LE SOIR

   Qui ne dit mot consent

             Par Colette Braeckman, dans Le Soir du 17.11.2001
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Le rapport produit par la commission d'enquête parlementaire sur l'assassinat de Lumumba est un extraordinaire exercice d'équilibre à la belge. Sur le fond, il est d'une rigueur implacable : soutenus par le travail des experts venus de divers horizons politiques et scientifiques, les commissaires ont pulvérisé quatre décennies de non-dit. Ils ont étalé au grand jour le secret d'Etat qui entachait de suspicion les relations entre la Belgique et la classe politique congolaise, dévoilé la complicité de ceux que l'on appelait à l'époque les « modérés » parce qu'ils étaient pro-Belges et discrètement soudoyés (ce qui devrait faire réfléchir à l'heure du dialogue intercongolais..), décrit toute la panoplie des manouvres de déstabilisation, qui ne pouvaient logiquement se terminer que par la disparition physique du gêneur qui, dûment élu, s'obstinait à vouloir revenir au pouvoir.

Sans se soucier de plaire ou de déplaire, les commissaires (qui avaient eu accès aux archives des Affaires étrangères et du Palais) ont décrit la pyramide des responsabilités, depuis les honorables correspondants de Brazzaville ou de Léopoldville, les grands argentiers des sociétés minières et jusqu'aux personnalités politiques. Ils ont mis en cause des hommes qui, durant quarante ans, ont incarné la Belgique officielle, ont été promus, décorés, anoblis, considérés comme intouchables, sans doute parce qu'ils avaient défendu des intérêts considérés comme supérieurs, ou parce qu'ils bénéficiaient d'une sorte d'omerta.


Cependant, la commission, dans sa dernière ligne droite, au moment de conclure, apparaît comme étrangement schizophrène : le fait que le gouvernement belge n'ait pas donné l'ordre écrit, explicite, d'éliminer physiquement Lumumba suffit à écarter la préméditation, et permet de conclure à une responsabilité exclusivement morale Depuis quand et sur quelle base, dans une législature où l'on s'en prend à Pinochet, Sharon et autres, établit-on cette subtile distinction entre morale et politique ? Y aurait-il antinomie ? A ce compte-là, la Belgique aurait moins de raisons de présenter des excuses au Rwanda (car le génocide n'a jamais été voulu ni préparé par Bruxelles, bien au contraire ) qu'elle n'en aurait face aux nationalistes congolais et à la famille de Lumumba. Car comment faut-il comprendre le souhait de voir « définitivement écarté » le Premier ministre destitué, l'indifférence face aux menaces physiques qui pesaient sur lui ? Devant les tribunaux, cela s'appellerait « non-assistance à personne en danger », ce que le bon sens populaire résume par « qui ne dit mot consent ».


Renâclant devant l'obstacle final, soucieuse d'atteindre un compromis, fût-ce au prix de la crédibilité de ses conclusions, la commission a délégué au Parlement le soin de trancher définitivement sur la question de la responsabilité des autorités belges de l'époque. Assurer, comme le fait le président Versnick, que les temps ont changé et que les protagonistes sont décédés pour refuser ainsi d'envisager excuses ou réparations, c'est, de manière surprenante, nier le principe de la continuité de l'Etat...