Introduction
Il faut
bien se rendre compte que quand on lit des informations concernant ce
dossier, quand on y réfléchit, quand on en discute, on a toujours
tendance à analyser et à commenter les faits selon une vision actuelle
du monde et en partant de la réalité des institutions actuelles.
La
période examinée se situe entre 1960 et 1961.
Bien
qu'à l'époque également, les principes fondamentaux de la démocratie et
les règles de base de la politique internationale aient été pleinement
applicables, il est utile de rappeler le contexte historique, étant
donné qu'à certains égards, les critères, l'éthique et les normes qui
régissaient le politiquement correct sur le plan international étaient
différents de ce qu'ils sont aujourd'hui.
Le
contexte belge était, lui aussi, différent à l'époque. La politique, les
institutions, les élites et les médias belges fonctionnaient autrement
qu'aujourd'hui.
Le
contexte international, lui aussi, était radicalement différent. Il ne
faut pas perdre de vue que les faits se déroulent au plus fort de la
guerre froide. En raison de celle-ci, chaque action ou acte accompli par
un pays, ou par ses leaders, était enregistré et analysé, parfois
jusqu'à l'absurde, à la lumière de la situation internationale et de la
lutte anticommuniste. Non seulement les rapports de la Sûreté de l'État
et des services de renseignement, mais également les comptes rendus du
Conseil des ministres et des médias en attestent.
Il ne
faut pas non plus oublier quel était le climat politique ambiant et
quelles informations paraissaient à ce sujet dans les médias. L'opinion
publique belge a en effet été confrontée à longueur de journée, tant
dans la presse écrite que dans la presse audiovisuelle, à des récits
tragiques d'assassinat et de viol, faits par des compatriotes qui
s'étaient enfuis en abandonnant tous leurs biens.
Le
grand public a imputé, à tort ou à raison, la responsabilité de ces
exactions à une personne, à savoir Patrice Lumumba, et a exigé que le
gouvernement réagisse énergiquement.
Les
événements s'inscrivent dans le processus de décolonisation qui
s'accomplissait sur le continent africain depuis le début des années 50.
Ce processus, pour lequel il n'existait pas de recettes toutes faites,
revêtait, dans de nombreux cas, un caractère conflictuel.
Les
gouvernements des années 50 ont nettement sous-estimé le problème de la
décolonisation.
Il y a
également lieu d'observer que la décolonisation du Congo a été
extrêmement rapide. Déjà en 1955, le professeur Van Bilsen avait plaidé
pour un processus progressif. L'indépendance du Congo, qui n'était
qu'une des hypothèses politiques réalisables aux yeux de la Belgique,
n'a toutefois émergé qu'après les émeutes de janvier 1959. Cinq mois
après la Conférence de la Table ronde de Bruxelles, où l'indépendance a
été préparée, celle-ci était un fait.
Ce
furent indubitablement l'exigence, de plus en plus pressante, des
dirigeants congolais eux-mêmes d'obtenir l'indépendance immédiatement,
d'une part, et la crainte des pertes humaines et du coût économique
qu'entraînerait une guerre d'indépendance pour la Belgique, d'autre
part, qui expliquent que l'indépendance ait été accordée dans la
précipitation, sans qu'il y ait eu de réflexion approfondie sur les
conditions nécessaires pour qu'elle soit réussie. Il est incontestable
que cette décision a été influencée par les difficultés rencontrées par
la France en Algérie et en Indochine. Les autorités belges ont estimé
qu'il était indispensable d'accorder rapidement l'indépendance afin de
protéger les intérêts belges contres des influences étrangères.
Il est
manifeste que le passage d'un jour à l'autre, du Congo, du statut de
colonie à celui d'État souverain ne correspond pas à l'évolution de la
mentalité de certains Belges, qui demeurera encore longtemps imprégnée
de colonialisme.
La
Commission n'a pas voulu sous-estimer l'importance de l'intervention des
États-Unis et de l'ONU. Cette intervention n'a toutefois été prise en
considération que dans la mesure où elle permettait d'expliquer
l'attitude ou l'action de la Belgique.
I- La
lutte contre Lumumba
Bien
que le Congo fût un État indépendant et souverain depuis le 30 juin
1960, force est de constater que ce statut n'a pas empêché la Belgique
et plusieurs autres pays d'intervenir directement dans les affaires
intérieures du Congo. Ceci doit être distingué des actions humanitaires
entreprises par le gouvernement belge pour protéger les Belges au Congo
immédiatement après l'indépendance.
Même
s'il a fallu attendre les résolutions des Nations Unies, adoptées par
l'Assemblée générale en 1965, 1970 et 1981, pour que le principe de
non-intervention soit repris dans le corpus de règles universel, ce
principe figurait néanmoins déjà dans le droit international en vigueur
en 1960. C'est ainsi que, dans la résolution 290 (IV) du 1 er décembre
1949, l'Assemblée générale des Nations unies invite les États à : "
s'abstenir [...] de tout acte direct ou indirect, visant à compromettre
la liberté, l'indépendance ou l'intégrité d'un État quel qu'il soit, à
fomenter des luttes intestines [...] dans quelque Etat que ce soit " (§
4). Dans sa résolution 1236 (XII) du 14 décembre 1957, l'Assemblée
générale des Nations Unies rappelle que les États doivent développer "
des relations d'amitié et de tolérance fondées " notamment sur " a non
intervention dans les affaires intérieures des États " (3 e
considérant).
Ces
principes ne seront certes précisés dans la Déclaration de l'Assemblée
générale des Nations unies sur l'inadmissibilité de l'ingérence dans les
affaires intérieures des États qu'en 1965 et insérés en tant que tels
dans la Déclaration de l'Assemblée générale des Nations Unies du 24
octobre 1970 sur les principes du Droit international concernant les
relations amicales et la coopération entre les États conformément à la
Charte des Nations Unies. On considère néanmoins que ces textes se
limitent à codifier les règles coutumières existantes.
Force
est de constater par ailleurs que, même après le 30 juin, à la suite de
la signature du Traité d'amitié, d'assistance et de coopération, la
République du Congo et le Royaume de Belgique ont continué d'entretenir
des relations privilégiées. En raison de la présence de nombreux
fonctionnaires et officiers belges, la Belgique et son ancienne colonie
sont restées étroitement liées. D'autant plus qu'une majorité de ces
fonctionnaires et officiers estimaient que l'on attendait d'eux qu'ils
jouent un rôle important dans l'édification du nouvel État. Dans la
pratique, les missions de ces fonctionnaires et officiers ne sont pas
toujours apparues clairement, pas plus que n'était clair de qui ils
dépendaient, bien que le statut prévoie leur mise à la disposition des
autorités congolaises. Ce statut était prévu à l'article 250 de la loi
fondamentale du 19 mai 1960, dont la mise en oeuvre devait faire l'objet
de conventions prévues par le traité d'amitié du 30 juin 1960.
A- L'élimination politique
Lumumba était une figure marquante, mais
controversée. Les uns le tiennent pour un personnage satanique, tandis
que les autres le considèrent comme un véritable héros populaire. Ces
derniers ont fait de Lumumba un mythe après sa mort. Le fait est qu'il
était le premier Premier ministre démocratiquement élu au Congo.
Les
diverses allocutions prononcées le 30 juin 1960 confirment la méfiance
réciproque qui existe entre Lumumba et le gouvernement belge. Les
réactions des deux parties aux événements qui ont suivi sont, sans nul
doute, fortement influencées par cette méfiance réciproque. Dès le début
de la crise, qui a surpris le gouvernement belge, il est clair que l'on
assiste à une rupture fondamentale entre Lumumba et le gouvernement
belge et que, petit à petit, non seulement le gouvernement belge, mais
aussi d'autres gouvernements ainsi que de nombreuses composantes de la
société belge et de la société congolaise s'emploient, de manière
coordonnée ou non, à éliminer politiquement Lumumba. Les réactions de
l'opinion publique aux événements de juillet 1960 n'ont fait que
conforter le gouvernement belge dans son action, en particulier en ce
qui concerne l'intervention militaire qui, d'un point de vue
humanitaire, était indéniablement une nécessité et n'a, par conséquent,
pas été qualifiée d'agression par les Nations unies. Ces dernières ont
toutefois demandé le retrait des troupes.
Ainsi
qu'il a été souligné, le gouvernement belge subit les pressions d'une
opinion publique qui, si elle n'est pas toujours bien informée, n'est
pas tendre dans le jugement qu'elle porte sur les événements qui se sont
déroulés au Congo après l'indépendance ; il peut difficilement
justifier une position strictement attentiste face aux graves dangers
auxquels sont exposés plusieurs dizaines de milliers d'Européens
installés au Congo et il s'inquiète des pertes économiques et
financières que peut entraîner la crise du Congo. En effet, certains
groupes financiers belges possédaient des intérêts considérables au
Congo. L'attention du pouvoir exécutif a fréquemment été attirée sur ce
point.
Entre le 10 et le 14 juillet, c'est-à-dire
entre le début de l'intervention militaire belge et la rupture des
relations diplomatiques, les deux parties se lancent des accusations de
plus en plus virulentes, accusations qui débouchent sur une rupture
totale. C'est aussi durant cette période que le gouvernement belge, qui
estime qu'il ne doit plus tenir compte du gouvernement Lumumba, fait des
tentatives pour influencer la formation d'un nouveau gouvernement
congolais :
le ministre des Affaires étrangères Wigny
envoie le diplomate André Wendelen au Congo afin de sonder Bomboko en
vue d'un coup d'État ;
le ministre sans portefeuille Ganshof van
der Meersch envoie un agent de la sûreté de l'État (Athos) au Congo afin
qu'il fasse un travail de déstabilisation politique en coulisses.
D'une
manière générale, on peut affirmer que le gouvernement belge n'a eu, dès
le début, que peu de respect pour la souveraineté du Congo.
Le
soutien apporté par la Belgique au Katanga et au gouvernement de Tshombe
constituera un élément important dans le cadre de la lutte contre le
gouvernement Lumumba. Ce n'est pas tant la sécession en soi qui
constitue un objectif à cet égard que la restructuration confédérale du
Congo, par laquelle le gouvernement belge espère enlever à Lumumba et à
son mouvement unitaire, le MNC, le fondement de leur pouvoir et la base
économique de celui-ci. Le soutien apporté par la Belgique à la
sécession du Sud-Kasaï et les projets visant à créer un Congo fédéral ou
confédéral s'inscrivent également dans ce cadre. La politique belge se
traduit par l'envoi, à Elisabethville, de la Mission technique belge
dirigée par Harold d'Aspremont Lynden. Cette mission a joué un rôle
important dans la mise en place, au Katanga, de structures étatiques
dans les domaines légal et militaire ainsi que dans le domaine de
l'information et du renseignement. La mission sera transformée en un
bureau-conseil plus restreint, qui fera rapport au ministre des Affaires
africaines, tandis que le consul fait rapport au ministre des Affaires
étrangères.
La
politique du secrétaire général des Nations Unies, Hammarskjöld, qui
fait pénétrer les troupes onusiennes au Katanga à partir du 12 août,
mais laisse provisoirement en place le gouvernement Tshombe, précipitera
la chute de Lumumba.
Pour
financer la politique menée contre le gouvernement Lumumba, le
gouvernement belge recourt aux " fonds secrets ", dont certains ont été
approuvés par le Parlement, et d'autres, pas. La commission a retrouvé
la trace d'au moins 50 millions de francs belges (ce qui correspond à
270 millions de francs belges actuels, selon l'évolution de l'indice des
prix à la consommation communiquée par la Banque nationale de Belgique).
Ces fonds ont servi à subventionner la presse d'opposition, à fournir un
soutien à des hommes politiques, à financer des campagnes radiophoniques
(radio Makala) à mettre sur pied des actions undercover. Ces fonds
secrets étaient gérés au cabinet des ministres successifs des Affaires
africaines. Il est impossible de déterminer l'origine de quelque
cinquante millions de francs.
Les
actions soutenues par le gouvernement belge ne constituent qu'une partie
de l'" opposition belge " au gouvernement Lumumba. La sécession
katangaise aurait été impossible sans le soutien de l'Union Minière, qui
a fourni les moyens financiers nécessaires à la sécession katangaise en
payant des impôts au seul gouvernement de Tshombe. Nous constatons que
la Forminière a agi au Sud-Kasaï de manière similaire à l'Union Minière
au Katanga. Par suite de la perte des recettes fiscales du Katanga et du
Sud-Kasaï, le gouvernement Lumumba ne dispose quasiment plus de moyens
financiers. Les intérêts du Katanga et de l'Union Minière se mêlaient
d'ailleurs à plus d'un égard : la société minière gérait des écoles
et des hôpitaux ainsi que des ponts et des routes, situés sur le
territoire de ses concessions. L'Union Minière a par ailleurs tenté de
créer des groupes militaires et paramilitaires afin de défendre ses
intérêts dans la lutte armée contre les partisans armés de Lumumba.
L'action belge entreprise contre le gouvernement Lumumba
s'accélère au cours de la seconde moitié du mois d'août. Pendant cette
période, le consulat général de Belgique à Brazzaville (Dupret) joue un
rôle important dans ce processus en encourageant l'opposition ou en
offrant un soutien logistique. Pendant cette période, le Premier
ministre Eyskens demande au président Kasa Vubu, par l'entremise de Van
Bilsen, conseiller de ce dernier, de révoquer Lumumba. Par le biais de
ses diplomates Westhof et Davignon, le ministre Wigny fournit d'ailleurs
au président Kasa Vubu un avis juridique sur une telle opération. Dans
une note du 12 septembre 1960, le cabinet des Affaires africaines
reconnaît explicitement qu'il soutient deux réseaux à Léopoldville, qui,
à la demande du département, coordonnent désormais leurs activités. L'un
de ces canaux passait par des dirigeants syndicaux, l'autre, par le
monde académique. La présence de personnes d'inspiration diversifiée
montre le caractère multiple et les motivations hétéroclites de ceux qui
étaient opposés à Lumumba.
L'action belge se situe dans un ensemble plus vaste de
forces d'opposition. Ainsi, la rupture entre Lumumba et le secrétaire
général des Nations Unies Hammarskjöld joue également un rôle crucial
dans la chute du Premier ministre congolais, d'une part, parce qu'elle
incite Lumumba à rechercher (ouvertement) le soutien de l'Union
soviétique et, d'autre part, parce qu'elle incite les États-Unis à
organiser (en coulisse) une opposition active contre Lumumba (avec
l'élaboration des premiers projets d'élimination physique). Les
États-Unis craignent en effet une désintégration de la force des Nations
unies, désintégration qui ouvrirait la porte à l'Union soviétique. Sous
cet angle, la pression des diplomates américains et onusiens constitue
dès lors un facteur important dans la destitution de Lumumba.
En
raison de la nature même de sa mission, la commission a concentré ses
activités sur la détermination éventuelle de responsabilités belges dans
l'assassinat de Patrice Lumumba. Il est toutefois évident qu'une action
belge ou même américaine n'avait guère de chance d'aboutir, sinon
aucune, sans l'existence d'une opposition interne au Congo lui-même,
soutenue par la Belgique, comme démontré plus haut. Cette opposition
s'est dessinée de très bonne heure, notamment par l'action publique
d'opposants connus de Lumumba tels Bolikango et Kalonji, qui pouvaient
compter sur de solides soutiens à Léopoldville. Certaines sources
soulignent le rôle important qu'ils auraient joué dans la mutinerie de
la Force Publique qui a débuté par des slogans hostiles à Lumumba
lui-même. L'antagonisme entre la Conakat de Tshombe et Munongo et le MNC
de Lumumba est une des causes de la sécession katangaise. Après la
rupture des relations diplomatiques avec la Belgique, le Sénat congolais
va devenir, avec des hommes politiques tels Ileo et Adoula, un cénacle
dans lequel la politique du gouvernement Lumumba et surtout la politique
de propagande du ministre Kashamura sont passées au crible. La politique
de Kashamura s'est heurtée à une résistance, même dans les milieux
ecclésiastiques, tandis que la politique économique déclenchait
l'opposition des milieux syndicaux (tant chrétiens que non chrétiens).
Le caractère extraParlementaire, et plus tard même extralégal de
l'opposition va s'accentuer tandis que le gouvernement Lumumba recourt
de son côté à des mesures d'exception pour se maintenir en place
(censure de la presse et tribunaux d'exception). Au cours de la deuxième
quinzaine d'août, l'opposition gagne également en violence dans les
milieux de la Jabako et de la Jepuna, qui ont formé des milices à
l'instar de la Jeunesse lumumbiste. La campagne de l'ANC contre la
sécession du Sud-Kasaï va attiser les oppositions congolaises internes
et finalement entraîner la rupture entre Lumumba et Kasavubu.
La
crise congolaise était d'ailleurs également une crise interne d'un pays
immense, présentant une grande diversité dans tous les domaines, dans
lequel les forces centrifuges gagnaient du terrain par suite de la
disparition de l'administration coloniale et en raison de l'absence de
partis nationaux forts, d'une administration solide et d'une armée
disciplinée.
Il
ressort de ce qui précède qu'il faut admettre diverses responsabilités
aussi bien nationales qu'étrangères dans la destitution du Premier
ministre Lumumba le 5 septembre 1960.
À
partir du 5 septembre 1960 s'ouvrit une période de troubles
institutionnels. Lumumba ne voulut pas céder et le nouveau Premier
ministre, Joseph Ileo, ne parvint pas à consolider son pouvoir. Le
colonel Mobutu neutralisa les deux parties et mit en place son collège
de commissaires généraux. Cette action surprend le gouvernement belge.
Mobutu n'était pas encore, à l'époque, un personnage incarnant une force
politique et ne pouvait donc pas encore compter sur le soutien unanime
de l'armée. Un modus vivendi fut finalement trouvé à Léopoldville entre
ces pouvoirs rivaux : Kasavubu, Bomboko et Mobutu s'unirent dans
leur lutte contre Lumumba. Le gouvernement belge a d'emblée soutenu
Kasavubu et Ileo vigoureusement et sans équivoque, même si les relations
diplomatiques avec le Congo étaient toujours rompues. Il mit ses canaux
diplomatiques à la disposition de Kasavubu, prodigua des conseils
d'ordre politique et juridique, insista pour la nomination de ses
ministres, poussa Iléo à agir et finança même l'impression en Belgique
du moniteur congolais contenant les arrêtés de destitution de Lumumba.
Durant
cette période, le gouvernement belge se montra tout particulièrement
soucieux des agissements de Lumumba. Après avoir accordé son soutien à
son éviction comme Premier ministre, il voulut éviter son retour au
pouvoir, éventualité qui était bien réelle. La première mesure en ce
sens, et la plus importante, sur laquelle le gouvernement belge insista
fortement, fut l'arrestation de Lumumba (" mettre hors d'état de nuire
", selon les propres termes du ministre Wigny).
Le 10
octobre, quand Mobutu se décida à arrêter Lumumba, ce qu'il s'était
refusé de faire jusqu'alors, il était prévu que l'opération se réalise
en échange de la promesse belge d'une assistance militaire et technique
à l'Armée Nationale Congolaise (ANC). Le gouvernement belge s'opposa par
la suite à toute forme de réconciliation, directe ou indirecte, entre
dirigeants congolais. C'est dans cette perspective qu'il faut comprendre
l'expression " élimination définitive ", utilisée par le ministre
d'Aspremont Lynden dans un télex du 6 octobre 1960 envoyé à
l'ambassadeur Rothschild à Elisabethville.
B- L'élimination physique
L'intervention belge visant à éliminer
politiquement Lumumba va toutefois de pair avec d'autres actions qui se
déroulent dans un contexte plus trouble et que l'on peut qualifier de "
covert actions ".
La
commission tient à faire une nette distinction entre l'opposition
politique visée au point A et les tentatives d'élimination physique de
Lumumba.
1.Les
plans et les projets non-aboutis
Il y a
eu des projets d'assassinat de Lumumba : cela ne fait aucun doute.
À cet égard, les experts ont procédé à une
analyse approfondie du rôle joué par Loos et Marlière. Le major Jules
Loos était le conseiller militaire du ministère des Affaires
africaines ; le lieutenant-colonel Louis Marlière était, quant à
lui, l'ancien officier de la Force publique, resté à Brazzaville et
devenu conseiller du colonel Mobutu début octobre. Les deux hommes ont
opéré sous la couverture et sous la responsabilité politique du ministre
d'Aspremont Lynden. L'analyse de leurs télex nous apprend qu'ils se sont
occupés :
de livraisons d'armes ;
du soutien à
l'arrestation de Lumumba ;
de l'action 58316, dont
la portée n'est pas très claire, mais dans le cadre de laquelle un
attentat contre Lumumba aurait pu trouver sa place (c'est dans ce cadre
que se situe l'intervention de l'ancien résistant Edouard Pilaet) ;
de l'enlèvement de Lumumba. Le commandant
Noël Dedeken en avait reçu l'ordre du général Charles Cumont, chef
d'état-major de l'armée belge, par l'intermédiaire du major Loos. Il fut
épaulé à Brazzaville par Marlière.
Durant
la même période, il y eut, à côté des " plans " américains, des projets
belges pour éliminer physiquement Lumumba. Une première indication à ce
sujet date d'avant le 5 septembre 1960, lorsque l'on suggéra de mettre
sur pied une " Opération-L ", dans le cadre de laquelle il était proposé
de procéder à une substitution de médicaments. Les initiateurs de ce
projet nous sont inconnus, mais il pourrait s'agir d'agents de l'ancien
service de sécurité belgo-congolais. Début octobre, un certain
journaliste dénommé Bogaerts affirme qu'il est venu au Congo pour
assassiner Lumumba. Au cours de la première moitié de novembre, un tueur
à gages, le Grec " Georges ", est envoyé de Bruxelles au Congo sur
instruction de Jo Gérard.
Les
deux premiers projets d'assassinat de Lumumba n'ont pas été suivis d'un
début de préparation concrète. Le deuxième n'a une existence qu'à
travers la vantardise de son auteur. Celui de Jo Gérard a fait l'objet
d'un début d'exécution avortée par une escroquerie.
La Commission constate en outre :
qu'en
ce qui concerne l'exécution de certains plans, certains fonctionnaires
belges ont également apporté leur collaboration sur place à Brazzaville
et à Léopoldville ;
que l'on n'a pas trouvé trace d'un
ordre ou d'une action quelconque visant à déjouer ces plans ;
qu'aucune procédure disciplinaire n'a été
entamée à l'égard des fonctionnaires, fussent-ils diplomates, officiers
ou agents de sécurité, qui ont eu connaissance de ces plans ou y ont
participé et qui ne relevaient pas de la responsabilité politique d'un
ministre.
2.
L'assassinat de Lumumba, Mpolo et Okito à Elisabethville
À
l'examen, nous constatons qu'il n'est question ni de Mpolo, ni d'Okito
dans les telex échangés. Ces deux personnes ne font leur apparition qu'à
l'aéroport, comme par hasard. On observera cependant qu'en cas de
changement à la tête de l'État, Mpolo était le concurrent de Mobutu et
Okito était candidat au remplacement de Kasa Vubu.
Deux
choses sont très vite établies avec certitude : l'objectif du
gouvernement belge est d'emprisonner Lumumba et de le transférer au
Katanga. Conformément aux instructions des ministres compétents et de
leurs cabinets, les Belges présents à Léopoldville et à Brazzaville
s'emploient à atteindre ces objectifs. On observera que, dans les avis
qu'ils donnent au gouvernement katangais, les conseillers belges au
Katanga se sont toujours prononcés contre un tel transfert, parce qu'ils
y voyaient un danger pour la position du Katanga.
À une
exception près (télex Dupret à Belext, Brazza 64, 17 janvier 1961) on ne
trouve, avant le début de l'opération elle-même, dans les télex relatifs
au transfert au Katanga, pas la moindre préoccupation quant à
l'intégrité physique de Patrice Lumumba.
Bien
que Lumumba ait été arrêté en vertu d'un mandat d'amener datant de
Septembre 1960 fondé sur des chefs d'accusation précis, dans aucun des
nombreux télex échangés après la destitution de Lumumba, au cours de sa
mise en résidence surveillée dans sa demeure de fonction, lors de sa
fuite ou lors de son incarcération au camp militaire de Thysville et
finalement lors de son transfert au Katanga, les instances
gouvernementales belges n'ont jamais insisté pour qu'il y ait un procès.
Une règle essentielle d'un État de droit veut que personne ne soit
maintenu en détention que sur décision d'un juge ou à la suite d'une
décision de justice.
Au
cours d'un débat tenu en commission des Affaires étrangères de la
Chambre des représentants le 13 décembre 1960, le député Jos Van Eynde
avait pourtant fait observer aux ministres concernés que la vie de
Lumumba pouvait être en danger au Katanga. A l'appui de sa déclaration,
Van Eynde avait cité un ordre donné le 13 août par Munongo aux chefs de
peloton de la gendarmerie katangaise (" [...] s'il arrivait à entrer au
Katanga d'une façon ou d'une autre. Il doit, en ce cas, disparaître ").
On
observera également qu'ayant séjourné au Katanga, de juillet à août
1960, en qualité de chef de la Mission technique belge, le ministre
d'Aspremont Lynden aurait dû pouvoir se faire personnellement une idée
de l'état d'esprit des dirigeants katangais et du risque que l'on
faisait courir à Lumumba en le transférant au Katanga. En outre, le
ministre disposait, notamment en la personne du major Loos, conseiller
militaire, d'un collaborateur entreprenant qui possédait une bonne
expérience du Congo et entretenait d'excellents contacts au Katanga.
Enfin, il n'est pas non plus inutile de rappeler que maints conseillers,
diplomates ou fonctionnaires belges ont été reçus au cabinet du ministre
des Affaires africaines lorsqu'ils sont rentrés pour quelque temps de
Léopoldville, Brazzaville ou Elisabethville.
Le Chef
de l'État a été informé au moins une fois, par le biais d'une lettre du
major Weber adressée à Son chef de cabinet, que la vie de Lumumba était
menacée. Il est prouvé que le Roi a pris connaissance de cette lettre.
Aucun
signe de réprobation ou de préoccupation concernant la possibilité d'une
élimination physique de Lumumba n'a été donné, que ce soit au major
Weber, au président Tshombe ou aux autorités congolaises de
Léopoldville. Aucun élément indiquant que le gouvernement ou les
ministres compétents ont été informés de cette lettre n'a été trouvé.
Après
l'arrivée de Lumumba au Katanga, qui a surpris les conseillers belges,
ceux-ci adoptent une attitude très attentiste. Rien n'indique qu'ils
aient été associés au processus décisionnel - qui a finalement débouché
sur l'exécution - ou qu'ils aient été consultés à ce sujet. Rien
n'indique non plus qu'une action ait été entreprise afin d'empêcher
l'exécution, intervenue moins de cinq heures après son arrivée.
Lumumba
a été assassiné sur l'ordre des autorités katangaises, qui avaient
également donné leur accord pour son transfert. Si l'on ne peut pas
déterminer précisément à quel moment et de quelle manière les autorités
katangaises ont pris la décision d'assassiner Lumumba et ses compagnons
d'infortune, Mpolo et Okito, on n'a pas d'autre choix que de qualifier
cet acte de meurtre avec préméditation. Il y a lieu d'entendre par là
que ce crime a été préparé et exécuté d'une manière systématique.
Des
ministres katangais ont assisté à l'exécution, qui a été opérée par des
gendarmes et des policiers katangais en présence d'un commissaire de
police et de trois officiers de nationalité belge, qui étaient toutefois
placés sous l'autorité, le commandement et le contrôle des autorités
katangaises.
A aucun
moment le gouvernement belge n'a protesté auprès du gouvernement
katangais contre l'assassinat de Lumumba, de M'polo et d'Okito. Le
gouvernement ne fait pas non plus savoir que l'on déplore ou réprouve
les faits.
Même au
moment où au moins quelques membres du gouvernement sont au courant de
l'exécution, l'on continue à nier toute implication dans le transfert de
Lumumba et à démentir que l'on sache quoi que ce soit concernant son
sort, et ce, tant vis-à-vis de l'opinion publique qu'au cours de
réunions à huis clos avec les partenaires de l'OTAN.
Conclusion
a. En ce qui concerne les circonstances précises
dans lesquelles Patrice Lumumba a été assassiné : après une analyse
approfondie, il peut être admis avec un grand degré de probabilité que
le 17 janvier 1961 entre 21.40 heures et 21.43 heures, Lumumba a été
assassiné en forme d'exécution dans la brousse, dans les cinq heures
suivant son arrivée au Katanga (pour la description détaillée la
commission renvoie aux constatations des experts).
b. En
ce qui concerne l'implication éventuelle d'hommes politiques
belges :
Le transfert de
Lumumba au Katanga a été organisé par les autorités congolaises de
Léopoldville. Elles ont, pour ce faire, bénéficié du soutien d'instances
gouvernementales belges, et plus précisément des ministres des Affaires
étrangères et des Affaires africaines et de leurs collaborateurs. Les
conseillers belges en poste à Léopoldville ont prêté leur concours à
l'organisation du transfert.
Il ne ressort
d'aucun document ni d'aucun témoignage dont la commission a pris
connaissance que le gouvernement belge ou un de ses membres a donné
l'ordre d'éliminer physiquement Lumumba.
Il ne ressort pas de
l'enquête qu'il y a eu préméditation d'assassiner ou de faire assassiner
Lumumba dans le chef des autorités belges lorsque celles-ci se sont
efforcées de le faire transférer au Katanga.
Il est cependant
manifeste que le gouvernement ne s'est pas préoccupé de l'intégrité
physique de Lumumba. Il considérait la sécurité de Lumumba comme
secondaire, comparée à d'autres intérêts.
En ne prenant pas en
considération les risques éventuels que présentait le transfert et en ne
demandant pas de garanties en ce qui concerne l'intégrité physique ou en
n'instant même pas pour que lui soit ré servé un traitement conforme à
la dignité humaine et un procès normal, le gouvernement belge et, en
particulier, le ministre des Affaires africaines ont fait preuve d'un
manque de précaution et de respect à l'égard de l'État de droit.
Après avoir pris
connaissance des événements du 17 janvier, le gouvernement, du moins
certains de ses membres, a adopté une attitude irresponsable en optant
pour la propagation de mensonges à l'intention de l'opinion publique et
de ses alliés. Cette attitude a inéluctablement suscité des doutes quant
au rôle des autorités belges.
À la
lumière de ce qui précède, tenant compte des normes de la morale
publique d'aujourd'hui et sans entrer dans les considérations morales
personnelles de l'époque, la commission est amenée à conclure que
certains membres du gouvernement belge et d'autres acteurs belges ont
une responsabilité morale dans les circonstances qui ont conduit à la
mort de Lumumba.
II-
Constatations
Un
passé toujours présent La commission estime que ni la population
congolaise, ni les Belges n'ont exorcisé les démons du passé. Des griefs
sont formulés de part et d'autre à propos des événements qui se sont
déroulés pendant la période coloniale et post-coloniale.
Le
champ d'investigation de la commission ne concernait qu'une partie
limitée, fûtelle importante, de ce passe non " digéré ". Nombre de
griefs sur lesquels ni le monde académique ni le monde politique n'ont
pu faire la lumière continuent de tourmenter les esprits.
Dysfonctionnements dans le
processus décisionnel
a. On constate un manque de
transparence de la politique mise en oeuvre et un manque de coordination
dans le chef des différents ministres concernés par la politique
congolaise. Bien que le conseil de cabinet discute régulièrement des
problèmes congolais et prenne aussi des décisions à ce sujet, souvent à
la demande expresse du ministre Wigny en vue d'obtenir des directives,
force est de constater que ces décisions sont plutôt vagues et sont
mises en oeuvre différemment par les ministres concernés sur le terrain.
La
commission constate par ailleurs que le partage des compétences entre un
certain nombre de ministres est mal défini, plus particulièrement entre
le ministre des Affaires étrangères Wigny et le ministre des Affaires
africaines d'Aspremont Lynden. Il y avait également une différence de
vues. Les compétences de ce dernier s'avèrent très extensibles. Elles
s'exercent non seule ment sur les régions sous tutelle du Ruanda-Urundi,
mais également, dans la pratique, sur le Congo, du fait de l'assistance
technique.
Un
autre aspect de cette répartition chaotique des compétences concerne le
contrôle des militaires belges au Congo. Cette compétence échappe au
ministre de la Défense (après octobre 1960) et revient au ministre des
Affaires africaines. La politique katangaise échappait de ce fait dans
une large mesure au contrôle des Affaires étrangères
b.
L'utilisation régulière de flux d'informations et de décisions directs
ne suivant pas la voie hiérarchique a contribué aux déficiences
constatées dans le processus décisionnel ainsi qu'à des erreurs
d'évaluation. C'est ainsi que le réseau du major Loos s'est soustrait au
regard du monde politique, mais est intervenu de manière énergique.
Il y
avait également une bonne entente entre les fonctionnaires, les
militaires et les diplomates aux différents niveaux et postes, qui
intervenaient solidairement en fonction de leur vision de la Belgique et
de leur méfiance à l'égard du monde politique.
c. En
outre et cumulativement, les dysfonctionnements sous a/ et b/ sont
encore renforcés par le fait que de nombreuses décisions importantes
sont prises en réalité par des officiers, des diplomates ou des
fonctionnaires. Au département de la Défense, c'est le général Cumont,
le chef d'état-major, qui joue un rôle déterminant. Au département des
Affaires étrangères la politique est définie dans une large mesure par
la cellule Congo de Rothschild, dont font partie, notamment, Davignon et
Lebrun. Aux Affaires africaines, le conseiller militaire du ministre, le
major Loos, sera également appelé à jouer un rôle crucial.
Il
existe également des indications dont il ressort que les ministres n'ont
pas toujours été informés complètement par leurs collaborateurs.
Le rôle du chef de l'État
La commission a constaté qu'il y avait un désaccord
entre le chef de l'État et le gouvernement sur certains aspects de la
politique congolaise.
Ce
désaccord a dans certains cas conduit le chef de l'État à poser des
actes autonomes. En outre la commission a constaté que le chef de l'État
a obtenu des informations importantes dont il n'a probablement pas
informé le gouvernement.
Contrôle du gouvernement
La commission conclut que le contrôle exercé par le
Parlement sur la politique étrangère et africaine mises en oeuvre a été
insuffisant.
Le
gouvernement a réussi à éluder aussi bien le contrôle du Parlement que
celui de la Cour des comptes en ce qui concerne le prélèvement et
l'affectation de fonds. La commission a trouvé des preuves du fait que
des fonds dits secrets d'un montant de 50 millions de francs belges au
moins (ce qui correspond à 270 millions de francs belges actuels selon
l'évolution de l'indice des prix à la consommation communiquée par la
Banque nationale de Belgique) ont été utilisés, alors que le Parlement
et la Cour des comptes n'ont eu connaissance que de l'utilisation de 20
millions de francs belges.
Il y a
également lieu d'observer que l'affectation de ces fonds est
critiquable.
L'État de droit
a. Infractions au droit international
Le
gouvernement belge devait " s'abstenir de toute action directe ou
indirecte visant à menacer la liberté, l'indépendance ou l'intégrité de
tout État, à encourager la lutte interne dans tout État (...). " [§ 4 de
la résolution n° 290 (IV) du 1 er décembre 1949, traduction].
La
commission constate que cette résolution des Nations unies a été violée,
par le développement d'une politique dirigée contre un gouvernement
démocratiquement élu.
Le
gouvernement a également violé la résolution des Nations unies du 20
septembre 1960, en effectuant des livraisons d'armes et en accordant une
aide à diverses parties.
b.
Infractions au droit interne
Outre
les infractions susmentionnées aux lois coordonnées sur la comptabilité
de l'État, il y a lieu de souligner qu'il a été fait preuve d'un très
grand laxisme, voire de passivité, face à des actes incriminés en
Belgique (recrutement de mercenaires, préparations d'attentats, etc.) et
dont des organes du pouvoir avaient eu connaissance.
Sûreté de l'État et sécurité
militaire
Nombre de messages et
d'informations parviennent à la Sûreté de l'État et à la Sécurité
militaire, qui les incorporent dans des rapports : l'exactitude et
la qualité des informations laissent souvent à désirer. Les informations
essentielles et pertinentes (par exemple, à propos de la mort de
Lumumba) ne sont pas transmises ou sont communiquées trop tard.
La situation des fonctionnaires
belges
Le gouvernement belge a omis
d'informer clairement les fonctionnaires belges au Congo sur leurs
droits et leurs devoirs afférents à leur mise à la disposition des
autorités congolaises. L'ambiguïté atteint son paroxysme en ce qui
concerne certains fonctionnaires, qui, bien qu'ils exercent une fonction
de conseiller auprès de ministres congolais, font directement rapport à
la Sûreté de l'État belge ou à d'autres services.
Intérêts économiques
À certains moments, en ce qui concerne le Katanga,
il y a une confusion entre des intérêts publics et privés.
Des
agents de l'État, liés à la Mission technique belge ou au Bureau-conseil
ont utilisé pour leur fonctionnement au Katanga des avances et d'autres
facilités de l'Union minière du Haut Katanga.
État des archives
La commission a constaté, à l'occasion de ses
travaux, que d'importantes archives officielles, dont celles du chef de
l'État, risquent de se perdre si l'on ne prend pas les mesures qui
s'imposent. En outre, les moyens dont on dispose actuellement, tant sur
le plan technique qu'en ce qui concerne les effectifs, ne permettent pas
de conserver des archives dignes de ce nom.
La
commission constate que le travail d'expertise et d'enquête visant à
déterminer les responsabilités des hommes politiques belges dans
l'assassinat de Patrice Lumumba a été rendu possible dès lors qu'un
grand nombre d'archives privées et publiques ont pu être consultées, ce
qui n'était pas le cas auparavant.
III-
Recommandations
En ce
qui concerne certaines constatations, il a déjà été remédié au
dysfonctionnement mis au jour, de sorte qu'il n'en est pas fait état
dans les recommandations.
Le contrôle du gouvernement
a. Il ressort de l'enquête de la commission que le
gouvernement n'a pas toujours fourni au Parlement des informations
complètes et correctes au sujet des initiatives qu'il prenait. Bien
qu'il soit évident qu'il n'est pas toujours opportun ni souhaitable de
dévoiler certaines initiatives confidentielles, il est tout aussi
indispensable que le Parlement soit à tout moment informé correctement
et complètement.
La
commission reconnaît toutefois que, dans l'exercice de leur fonction de
contrôle, les Parlementaires ne respectent pas toujours le caractère
confidentiel des informations qui leur sont confiées.
b. La
commission estime qu'il serait souhaitable de transmettre à la
commission compétente de la Chambre le rapport partiel consacré aux
fonds secrets ainsi que la correspondance échangée à ce sujet avec la
Cour des comptes et d'autres institutions, l'objectif étant de charger
cette commission d'examiner, sur la base de la législation en vigueur,
si le législateur a fait en sorte que de tels faits - l'utilisation de
fonds sans le consentement du Parlement et le contrôle de la Cour des
comptes - ne puissent plus se reproduire.
La
commission estime qu'il conviendrait d'élaborer une formule qui
permettrait, dans des cas exceptionnels, d'informer le Parlement au
sujet de l'action du gouvernement sans porter atteinte à la
confidentialité. La commission demande que le Règlement soit modifié, si
cela s'avère nécessaire, afin de garantir cette confidentialité, qui est
parfois souhaitée.
Le chef de l'État
La commission rappelle les dispositions et les
usages constitutionnels au sujet du rôle du chef de l'État.
Chaque
acte du chef de l'État qui peut avoir directement ou indirectement une
influence politique doit être couvert par un ministre.
Dès
lors, des interventions ou des initiatives publiques ne peuvent aller à
l'encontre de celles de la politique intérieure et extérieure du
gouvernement.
Les services de
renseignements
La
commission recommande que dans le cadre du contrôle Parlementaire
existant, le Comité R accorde également une attention toute particulière
à l'efficacité des services de renseignements.
Ce
contrôle doit s'exercer de manière permanente et effective.
État des Archives
La commission invite le gouvernement à prendre
toutes les mesures qui s'imposent pour rechercher, inventorier,
structurer et sauvegarder, par une allocation adéquate d'effectifs et de
moyens financiers, les archives des différentes instances fédérales, et,
en particulier, celles du chef de l'État. Elle demande que les
obligations légales en la matière fassent l'objet d'une évaluation et
soient, au besoin, adaptées afin que les archives de l'État puissent
être conservées correctement.
La
commission recommande de redéfinir les règles concernant l'accès à des
documents relevant des pouvoirs publics.
Un passé toujours présent
La commission recommande que l'on encourage les
recherches historiques multidisciplinaires et internationales concernant
l'époque coloniale et post-coloniale. Le monde politique pourrait, sur
la base d'un ensemble d'éléments de fait objectifs et scientifiquement
établis, faire un travail de synthèse qui contribue à exorciser le
passé.
Un
premier pas dans ce sens pourrait consister à publier les résultats des
travaux de la commission sous une forme aisément compréhensible et à les
diffuser parmi un large public.
Recommandation finale
La commission invite le gouvernement à prendre
connaissance de ses conclusions, constatations et recommandations, lui
demande de mettre en oeuvre les recommandations qui concernent le
pouvoir exécutif et, dans le cadre de son action internationale, de
tirer les conclusions qui conviennent ainsi que d'entreprendre les
actions sur la base du présent document et du débat qui sera mené à ce
sujet au Parlement.
La
commission espère que ses travaux auront apporté davantage de clarté au
sujet de ces événements tragiques et que ceci contribuera à une
meilleure entente entre les deux peuples.
Les rapporteurs, Daniel
Bacquelaine, Ferdy Willems, Marie-Thérèse Coenen.
Le président, Geert Versnick.