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 PRESSAFRIQUE 27.06.06
A quoi sert le musée quai Branly ? 


"Les trois cent mille pièces que le Musée du Quai Branly abrite constituent un véritable trésor de guerre en raison du mode d¹acquisition de certaines d'entre elles et le trafic d'influence auquel celui-ci donne parfois lieu entre la France et les pays dont elles sont originaires. Je ne sais pas comment les transactions se sont opérées du temps de François 1er, de Louis XIV et au XIXième siècle pour les pièces les plus anciennes. Je sais, par contre, qu'en son temps, Catherine Trautman, à l'époque ministre de la culture de la France dont j'étais l'homologue malienne, m'avait demandé d'autoriser l'achat pour le Musée du Quai Branly d'une statuette de Tial appartenant à un collectionneur belge. De peur de participer au blanchiment d'une oeuvre d¹art qui serait sortie frauduleusement de notre pays, j'ai proposé que la France l'achète (pour la coquette somme de deux cents millions de francs CFA), pour nous la restituer afin que nous puissions ensuite la lui prêter. Je me suis entendue dire, au niveau du Comité d'orientation dont j'étais l'un des membres que l'argent du contribuable français ne pouvait pas être utilisé dans l'acquisition d'une pièce qui reviendrait au Mali. Exclue à partir de ce moment de la négociation, j'ai appris par la suite que l'Etat malien, qui n'a pas de compte à rendre à ses contribuables, a acheté la pièce en question en vue de la prêter au Musée. Alors, que célèbre-t-on aujourd'hui ?" Aminata TRAORE. Essayiste et ancienne Ministre de la culture et du Tourisme du Mali (AFRIKARA 27.06.06 Musée du Quai Branly et Immigration choisie : Droit de cité, par Aminata Traoré)

Manifestement le musée du quai Branly a permis de réhabiliter les oeuvres d'art d'Afrique, d'Amérique, d'Asie et d'Océanie en prenant au sérieux les cadres conceptuels esthétiques des peuples du sud. Pourtant ces chefs d'oeuvre du patrimoine de l'humanité, à la complexité et à la modernité bien souvent ignorée, ont été arrachés aux peuples colonisés dans une relation de domination et de violence trop souvent impensée par bon nombre d' ethnologues falsificateurs et fétichistes au service de l'empire. Bien évidemment, tout est une question de subjectivité et fonction de la position de celui qui regarde, encore faut-il avoir la capacité de la penser. Reconnaître ces oeuvres comme des oeuvres d'art à part entière qui n'ont pour beaucoup d'entre elles rien de "primitives" ni de "premières" n'est, depuis l'apparition du courant post-moderne (Clifford Geertz, James Clifford, Jack Goody, Sally Price...), qu'une évidence.  Et en ce sens le musée du quai Branly n'apporte rien de neuf, on pourrait même dire qu'il semble redécouvrir une évidence anthropologique énoncée trente ans plus tôt dans la sphère post-coloniale anglosaxonne. On enfonce une porte ouverte. 

Ce qui transparaît de manière latente par contre c'est l'utilité de cet habillage rhétorique pour justifier l'accaparement de ces oeuvres d'art bien souvent pillées aux peuples jadis colonisé. En réhabilitant ces oeuvres et en les déclarant comme appartenant au patrimoine de l'humanité on leur donne une nouvelle virginité. Habile procédé rhétorique qui permet d'occulter que ces chefs d'oeuvre ont été pour l'essentiel extorqués durant la colonisation et même après. Selon Le Canard (21.06.06, Nok en stock) "les responsables du futur musée du quai Branly ont acquis, en 1999, trois grandes têtes en terre cuite Nok-Sokoto du Nigeria, via la Belgique, en sachant que ces pièces provenaient de fouilles clandestines. Et de les présenter lors de l'ouverture, en 2000, de l'antenne des arts premiers au Louvre, sous la bénédiction de Chirac. L'affaire ayant été ébruitée, et après protestations diplomatiques des Nigérians, un accord a été trouvé en 2002 : la France a reconnu au Nigeria la propriété de ces trois oeuvres, et ce dernier, en contrepartie, les laisse en dépôt au musée pour vingt-cinq ans". Selon certains scientifiques, la création de ce musée ne va pas manquer de relancer la spéculation. Trois jours avant l'ouverture du musée, lors de la vente aux enchères à Drouot de la collection Vérité, le prix d'un masque Ngil de culture Fang du Gabon, estimé de 1 à 1,5 M EUR s'est envolé à
5.9 M euros. Un record mondial. Et l'ouverture du musée n'y est pas étrangère. Les effets collatéraux risquent aussi de se faire ressentir en Afrique. Ainsi un reportage diffusé au JT de 20h00 de TF1 montrait comment le Mali avait de plus en plus de difficultés à lutter contre le pillage de ses oeuvres d'art par des truands africains acoquinés à des acheteurs occidentaux verreux. Et l'on ne parlera pas des démocratures françafricaines et autres dictatures où les processus de contrôle sont désespérément obsolètes.

Mais ce qui restera à la postérité c'est la légitimation de la prédation coloniale par un discours faussement humaniste et tolérant. Une mystification "civilisationnelle" de plus? Ce n'est rien d'autre que de l'accaparement d'une partie du patrimoine culturel des pays du sud et d'Asie par les héritiers du colonialisme dont il s'agit. Le président de la République française aurait pu choisir de faire un geste de réparation en restituant ces oeuvres (dont l'estimation peut s'évaluer en milliards d'euros) aux pays spoliés et colonisés. Au lieu de cela il a préféré légitimer implicitement ce pillage derrière une rhétorique aux faux accents humanistes et aux vrais relents néocolonialistes par une décision unilatérale. Au risque de passer à la postérité comme celui qui a légitimé à posteriori le recel historique de ces oeuvres. Le recel étant selon le Larousse : "une infraction consistant à détenir sciemment des choses enlevées, détournées ou obtenues à l'aide d'un crime ou d'un délit...". En matière de biens spoliés peut-on imaginer qu'il y ait prescription ? On comprend mieux pourquoi certains ont tendance à maquiller les crimes de la coloniale en bienfait ou de les minimiser au regard de l'immense apport "civilisationnel" qu'ont reçu les indigènes dans leur archaïque naïveté "primitive" et "néolithique". Cela aide à tenir. Les collections des deux institutions d'origine coloniale, le musée de l'Homme et le MAAO, ancien musée des Colonies, ont donc été transférées dans le musée du quai Branly avec la bénédiction de la République.

A quoi sert le musée du quai Branly ? Nous n'osons penser qu'il permet de blanchir les oeuvres d'art pillées durant la coloniale et d'encourager la spéculation au Nord et ses effets délétères au Sud.

Dernières modifications : 28.06.06