Congo Un document exceptionnel et exclusif raconte l'ultime conversation tenue par l'ex-Premier ministre congolais traqué
Les dernières paroles de liberté de Lumumba Samedi 3 novembre 2001.
Alors que la commission parlementaire belge sur l'assassinat de Patrice Lumumba va clore ses travaux, « Le Soir » publie un témoignage inédit sur les dernières heures de liberté du dirigeant congolais.
DOSSIER
COLETTE BRAECKMAN
Le 1er décembre 1960, Albert Hermant, cadre dans une société belge, l'Exploitation forestière du Kasaï, a été dépêché sur un vaste chantier situé le long de la route reliant la gare ferroviaire de Kinda à Lodi, dans le Sankuru, et au-delà, à Stanleyville, l'actuelle Kisangani, fief des partisans de Patrice Lumumba. Hébergé par un résident arrivé dans la colonie en 1917, son rôle est de prévenir ou de tempérer les affrontements qui, sur ce chantier situé au cour du territoire baluba, mettent régulièrement aux prises la population locale et les 300 travailleurs Luluas que la société amène là par camion. Albert Hermant n'est pas politique, il se tient à distance des désordres qui agitent le Congo depuis le 30 juin, et avoue qu'il n'éprouve guère de sympathie à l'égard de Patrice Lumumba, considéré comme anti-belge. Ce dernier défraie la chronique : le 5 septembre, le président Kasa Vubu l'a révoqué de ses fonctions de Premier ministre; le 14 septembre, le colonel Mobutu a neutralisé les institutions politiques et mis à l'écart les principaux dirigeants; le 10 octobre, Lumumba a été placé en résidence surveillée à Kinshasa. Il est désormais entouré d'un double cordon de sécurité, l'armée de Mobutu et les casques bleus de l'ONU.
Le 27 novembre, sachant que les Belges et les Américains souhaitent sa neutralisation définitive, Lumumba se lance dans une tentative désespérée : rejoindre ses partisans à Stanleyville. La traque est immédiate, et l'armée de Mobutu est aidée par des hélicoptères prêtés par la CIA qui tentent de repérer le fugitif. Le cortège n'est pas très discret : Lumumba s'arrête dans les villages et harangue les paysans, l'équipée prend du retard, s'écarte de la route principale. C'est ainsi que, le 1er décembre, quelques heures avant d'être rattrapé par ses poursuivants, Lumumba s'arrête à 2 km du chantier forestier. Un arrêt forcé : l'un des véhicules est bloqué par un arbre de fort diamètre, l'autre est ensablé.
C'est alors que le destin du chef de chantier belge croise celui du fugitif en cavale : le premier accepte de prêter ses engins pour dépanner les véhicules immobilisés et, en attendant, il invite Patrice Lumumba chez lui pour quelques heures.
Ce sont les derniers moments de liberté du Premier ministre qui, le soir même, sera repris sur la berge de la rivière Lodi, alors qu'il attendait sa femme Pauline et ses enfants.
Le soir même, Lumumba sera repris sur la berge de la rivière Lodi
Durant ces heures d'attente, un étrange dialogue s'est déroulé entre le bon Samaritain belge et le fuyard, décrit comme inquiet et tendu, incroyablement prolixe et sûr de lui. Dès le départ du cortège, M. Albert Hermant s'empresse de noter à toute allure, en steno, l'essentiel des propos de Lumumba et, quelques jours plus tard, sur sa vieille machine à écrire, il dactylographie le tout.
Le contenu de cet entretien dans lequel le Premier ministre s'explique et se justifie nous a été communiqué par M. Hermant à l'occasion de l'enquête sur l'assassinat de Lumumba. A quelques jours de la clôture des travaux de la commission, nous publions des extraits de ce document historique.
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