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 PRESSAFRIQUE 04.12.06
Quand Le Canard Enchaîné stigmatise Kigali

  Les fantômes dans le placard n'ont pas manqué de ressortir à l'occasion de la sortie de l'enquête à charge du rapport Bruguière. Une enquête  dont de plus en plus d'éléments semblent montrer qu'il s'agit d'un rapport bricolé qui n'a suivi que la piste qui l'intéressait au nom de la raison d'Etat en occultant soigneusement la piste des responsabilités française s avec un parquet décidément bien sélectif dans le traitement des affaires françafricaines. Une enquête aux airs de propagande relayée par tout un parterre de médias marchant au pas du crépuscule de l'empire qui s'est autodétruit dans une violence inouïe (Rwanda, Congo, RDC, Togo, Tchad, Centrafrique, Côte d'Ivoire...). L'enquête du juge Bruguière fut jugée outrageante par les autorités de Kigali car elle mettait en cause directement leur chef et des personnes très proches du président les poussant à rompre les relations diplomatiques avec la France. 

Or donc, le Canard, plutôt que de se fendre d'une investigation fouillée sur le rapport Bruguière a sorti une carricature riche d'enseignements. Un dessin en dit parfois beaucoup plus long que de grand discours. Ce dessin stigmatise les Rwandais et notamment les autorités de Kigali de manière immonde rappelant certaines caricatures parues dans Le Monde en plein génocide. Une continuité et une ressemblance idéologique ? Ce dessin aurait très bien pu paraître dans Le Canard Enchaîné, Minute ou Le Monde cela n'aurait pas dérangé grand monde.

 CANARD ENCHAINE N° 4492 29.11.06, p.8

Le dessin représente un Rwandais avec une machette en travers du crâne et les mains coupés (rappelant une une tradition coloniale d'un roi belge au Congo ou ailleurs ? Ach oui nous oublions, cela a été forclos de la mémoire collective. L'homme qui n'a pas accès à son passé est un aliéné). Il est intitulé "KIGALI COUPE TOUT LIEN AVEC PARIS" et comme si cela ne suffisait pas il y est ajouté ce commentaire "décidément,  couper c'est une habitude ". Ce dessin est-il informatif sur les représentations d'une partie de la rédaction du Canard Enchaîné au sujet des autorités de Kigali ou des Rwandais  ou plus généralement des Africains ? C'est une question. En effet ce n'est pas la première fois que de tels raccourcis sont effectués au Canard sur l'affaire Franco-rwandaise (que les gouvernements actuels de la France et du Rwanda souhaitent étouffer au plus vite). Dans le Canard , il y a des antécédents et des précédents, des articles où l'on assimilait bien vite massacres et génocide .

En tous les cas, en ce qui concerne cette caricature elle est révélatrice à bien des égards d'une mentalité méprisante à l'égard des autorités de Kigali et des Rwandais toute communauté confondue :

1°) A l'instar des négrophobes experts en négrologie elle stigmatise l'ensemble des Rwandais comme des massacreurs potentiels rappelant les amalgames douteux sur la violence intrinsèque des Africains. En somme c'est un peu dans leur culture comme disait l'autre.

2°) Elle permet d'évacuer toute responsabilité de
la politique africaine de François Mitterrand au Rwanda dans cette apocalypse qui s'est prolongée en RDC lorsque les troupes françaises ont protégé les génocidaires et les ont exfiltré en RDC tandis que les troupes de Kagame massacraient les civils dans leur avancée vers Kinshasa (sujet abordé dans l'enquête Bruguière dont c'est l'un des seuls mérites mais dont ce n'était pas la finalité).

3°) Par un discours révisionniste elle tend à rendre responsable du carnage qui a eu lieu au Rwanda les autorités rwandaises actuelles ; des autorités qui auraient donc l'habitude "de couper". Enième amalgame entre ceux qui ont arrêté le génocide (contrairement à l'opération Turquoise qui n'a pas arrêté le génocide et dont l'un des objectifs était " d'être prêt ultérieurement à contrôler progressivement l'étendue du pays hutu... selon la mission d'information parlementaire française ) et les génocidaires soutenus par la politique africaine de François Mitterrand. Un dessin qui par certains aspects reflète somme toute assez fidèlement le discours ou/et l'idéologie défendue par Bruguière, Péan, Mitterrand et consorts... Pour faire bref et pour résumer cette falsificatrion de la réalité : en ayant déclenché l'attentat, les autorités actuelles de Kigali sont responsables du génocide et coupent comme à leur habitude (sous-entendue l'époque du génocide) de manière violente les liens avec les autorités françaises pour cette fois-ci. En somme, une violence consubstantiellement liée à leur nature.  

Voilà un dessin très déculpabilisant et plus particulièrement à l'égard des mitterandôlatres, des souverainistes, des nationalistes ou des militaires nostalgiques de la coloniale en mal de réconfort. Il est assez surprenant de voir comment Le Canard Enchaîné a une pertinence très sélective dans ses investigations. Car lorsque le Canard veut bien se donner la peine cela vaut son pesant d'or médiatique. Lorsqu'il s'agit de révéler des affaires touchant à la droite sur la politique africaine de la France il est toujours le premier à sonner le tocsin : affaire Bokassa (une nébuleuse  anti-giscard pour ne pas dire pro-mitterandienne était aux manettes) lors de la campagne électorale de 1981, affaire
du pétrole congolais ou de la guerre civile au Congo où le dictateur Sassou II fut soutenu par l'Elysée du temps de Jacques Chirac , affaire de l'implication française dans la déstabilisation de la Côte d'Ivoire en 2002 encore du temps de Jacques Chirac, affaire de la répression ultra-sanglante des manifestations antifrançaises à Abidjan encore du temps de Jacques Chirac, affaire du soutien logistique, politique et diplomatique apporté par la Françafique à la dictature togolaise encore du temps de Jacques Chirac et de ses "amis personnels" en digne petit héritier de la politique criminelle gaullienne en Afrique au Togo au Biafra ou au Cameroun  (C'est vrai que comme nous le rabache l'extrême droite française et ses aficionados du magistère ceci n'est  qu'un détail, comme disent leurs amis du national-socialisme : "vous savez dans ces pays là, un génocide c'est pas trop important "). Par contre lorsqu'il s'agit de dénoncer la politique africaine au Rwanda de François Mitterrand et consorts, il n'y a plus grand monde au Canard semle-t-il pour effectuer un véritable de travail de réflexion critique.  De manière stupéfiante en date du 29.11.06 on ne retrouve rien ou presque dans Le Canard sur l'enquête Bruguière hormis cette caricature douteuse et stigmatisante. Comme si la caricature avait tenu lieu d'article dans un journal pourtant prompt à commenter les évènements françafricains les plus saillants. Derrière le format de la caricature, on voit ressortir une rhétorique qui n'a rien à envier ni à l'extrême droite ni aux négrophobes ni aux représentations racistes de la coloniale . Voilà on va pouvoir dormir tranquille. L'amnésie si elle n'existait pas il faudrait l'inventer. Mais quelle "bande de sauvage" ces Africains et dire qu'ils n'acceptent même pas la main qu'on leur tend, il serait bien capable de "la couper". Ah le Beau temps des colonies et ses bienfaits ! Les pauvres bougres, regardez ils ont tout détruit comme le suggérait un cinéaste iconoclaste de la coloniale au Congo parfaitement au fait de l'escroquerie néocoloniale Mobutu et occultant sciemment l'impact sociétal et psychologique de l'holocauste belge sur les Congolais du temps de la coloniale léopoldienne! Les imposteurs négrophobes sont légions et ont l'immense avantage de formater l'imaginaire du citoyen lambda et de le surcharger en représentations disqualifiantes des Africains et déculpabilisantes au regard de la politique menée durant et après la coloniale dans ces pays. Et comme à l'accoutumé on a tendance à nous gaver, à l'instar du dessin du Canard, de stigmatisation douteuse à l'égard des Africains (ici en l'occurence les Rwandais), un peu comme des "sauvages" dont les enfants sont des "sauvageons" et qui ne connaissent que la violence et ne savent que couper ! Une sorte d'atavisme à l'arrière goût de rhétorique Frêchienne ? Voilà un dessin qui ne déplairait pas à Minute. Pourtant le Canard qui ces temps ci semble chercher son souffle mérite amplement mieux que cela. C'est un journal unique en son genre en France, il ne faudrait pas qu'il se complaise dans la connivence idéologique et politique sur des affaires aussi graves laissant entrevoir les limites de son éthique et une instrumentalisation de l'information. Il y a des limites à l'allégeance politique que le devoir de journalistes devrait dépasser (en principe). On a beau dire qu'il ne s'agit que d'un dessin à la Charlie Hebdo. Il n'empêche que c'est un dessin qui fait mal de par son caractère méprisant et stigmatisant. Gageons que le Canard se resaisira, un hebdomadaire qui reste l'une des seules sources grand public pour savoir entre autres ce qui se trame dans les coulisses de la Françafrique (malheureusement au compte gouttes) et qui a largement démontré qu'il pouvait faire un travail de dénicheurs d'infos de premier ordre et de grande qualité malgré son caractère très condensé et très synthétique eu égard à son format. Une feuille de chou qui parfois nous laisse entrevoir ce que pourrait être une presse libre ayant un rôle de contre-pouvoir en France dans la digne tradition des grandes démocraties. On ne jettera pas le bébé avec l'eau du bain et on continuera de rêver.