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 PRESSAFRIQUE 22.11.06
L'enquête du juge Bruguière un contre-feu ? Un parquet difficilement cernable - Traitement médiatique Le Monde versus Le Figaro - Le contexte

Nous nous félicitons de l'ordonnance du juge Bruguière car nous allons pouvoir juger cette affaire sur le fond et apprécier à partir des éléments accumulés par Bruguière de quoi il retourne vraiment. Les recommandations bruguériennes ont le mérite de donner un grand coup de pied dans la fourmilière et d'en cesser avec les écrans de fumée autour de cet attentat tant du côté des autorités françaises que rwandaises. Elles ne peuvent donc que faire avancer le débat qui jusqu'à maintenant se cantonnait aux déclarations d'intentions. Cette enquête de par le traitement médiatique dont elle fait preuve, de par les réactions politiques au Rwanda comme en France qu'elle engendre est déja à bien des égards riche en enseignement.

Premier enseignement : Un parquet difficilement cernable dans ses décisions.
Nous ne pouvons que nous féliciter de la décision du parquet d'autoriser les mandats d'arrêt contre les présumés responsables de l'attentat du général Habyarimana désignés par l'enquête du juge Bruguière. D'autant plus que dans cet attentat terroriste deux à trois militaires français dans le Falcon d'Habyarimana sont morts. Par contre nous ne comprenons pas pourquoi pour le même type d'affaire pour les soldats français bombardés à Bouaké, le parquet selon Le Figaro se serait opposé à ce que des mandats d'arrêt soit lancé contre les présumés pilotes des avions qui ont bombardé le camp de Bouaké et contre un marchand d'armes français. Cette approche sélective a de quoi surprendre pour tout bon patriote! Peut-être en serons nous un jour un peu plus? On s'étonnera aussi de l'opposition du parquet au lancement des mandats d'arrêts internationaux demandés par la juge française Sophie Clément dans l'Affaire Borrel, juge français assassiné à Djibouti (RFI ) . Dans cette affaire l'entourage très proche d'Omar Guelleh si ce n'est le président djiboutien lui même est visé. Qu'est-ce qui motive le parquet dans l'enquête Bruguière pour accepter les mandats d'arrêts ? Y a-t-il deux poids deux mesures ? Le parquet obéit-il à la raison françafricaine et à la raison d'Etat ?

Deuxième enseignement : le traitement médiatique Le Monde versus Le Figaro. Il est assez classique de constater les divergences de points de vue entre Le Monde (journal réputé progressiste) et Le Figaro (considéré comme conservateur). On sait que le génocide au Rwanda et l'enquête Bruguière ont fait l'objet d'un traitement particulier dans ces journaux. Le Monde épousant souvent la thèse officielle politico-militaire mitterandienne et de ses continuateurs tandis que Le Figaro s'est montré beaucoup plus critique. A telle enseigne que les articles parus dans Le Figaro en début 1998 ont été pour bon nombre de journalistes et de militants des milieux associatifs à l'origine de la
mission d'information parlementaire sur le Rwanda fin 1998. Deux journalistes du Figaro y révélaient les ventes d'armes françaises au gouvernement interimaire rwandais pendant le génocide et remettaient en cause sérieusement la finalité de l'opération Turquoise présentée par ces envoyés spéciaux comme un moyen de sauver les génocidaires. Tandis que dans Le Monde, certains journalistes se sont vus accusés d'être des "honorables correspondants" par Jean-Paul Gouteux spécialiste de la question rwandaise débouchant sur un procès intenté par le quotidien Le Monde qui a vu la victoire en cassation de Jean-Paul Gouteux contre le journal Le Monde le 29.03.06. Le Monde fut d'ailleurs le premier à sortir les conclusions de l'enquête du juge Bruguière alors que celle-ci n'avait toujours pas été transmise à la justice française. Nul ne sera donc étonné de constater la manière totalement différente dont l'actualité est traitée dans ces deux journaux. Le Monde est réputé pour encenser le juge Bruguière considéré comme un proche des services français par le ministre rwandais des affaires étrangères (RFI) : «Je pense que la démarche du juge Bruguière est une fuite en avant pour cacher la responsabilité de certains milieux français dans le génocide  Certains articles du Monde sont de véritables panégyriques tandis que Le Figaro se montre beaucoup plus critique sur ce sujet. Lors de l'annonce des recommandations du juge Bruguière préconisant un mandat d'arrêt international contre des personnalités rwandaises proches de l'entourage de Kagame présumé responsable de l'attentat, Le Monde a sorti pas moins de 7 articles du même tonneau dont un édito dans son édition du 21.11.06. Des articles en faveur du juge et critique vis à vis de Kagame et de son entourage.  Qui apprent-on dans ces articles ? Rien de bien nouveau sur l'enquête par contre il est fait mention dans deux articles des crimes de guerre des troupes de Kagame en RDC (il s'agit en fait de crimes contre l'humanité avéré) qui à notre sens devrait aboutir nécessairement à la comparution des responsables devant les tribunaux internationaux. Mais Le Monde se montre peu critique à l'égard des faiblesses de l'enquête du juge Bruguière. Il est un secret pour personne que Le Monde à une histoire chargée dans le traitement des affaires françafricaines et que cela n'est nullement lié à la direction du journal mais quasiment historique. On sait que du temps de Hubert Beuve Méry sous De Gaulle, le quotidien avait servi de relai à la propagande françafricaine dans la guerre du Biafra comme l'a révélé un ancien membre du SDECE, Maurice Robert. Est-ce conjoncturelle ou structurelle là est la question ? A noter cependant un article du Monde le lendemain (22.11.06) nettement plus équilibré (Rwanda : guerre autour d'un génocide).

 LE MONDE 21.11.06

Edito -
Un procès salutaire

M. Bruguière veut que le tribunal de l'ONU juge Paul Kagamé

Attentat de Kigali en 1994 : Jean-Luis Bruguière accuse Paul Kagame

Le génocide au Rwanda et ses suites

France-Rwanda l'ombre d'un génocide continue à peser

Un jeune stratège de génie

Un destin forgé dans les maquis africains et les services de sécurité

Quant au Figaro nulle évocation des crimes contre l'humanité des troupes de Kagame en RDC contre les populations civiles - ce qui en soit n'est pas forcément l'objet premier de l'enquête du juge Bruguière même si le chef d'état major rwandais y est cité pour ces crimes contre l'humanité au Congo - mais propose une lecture beaucoup plus critique de l'instuction du juge Bruguière (Une enquête complexe qui se heurte à des obstacles politiques) et du personnage (Un magistrat provocateur). Instruction présentée à mi-mots comme une instruction à charge laissant de côté certaines informations telles que celles de la mission d'information parlementaire française faisant état de la présence dans les mains des Forces armées rwandaises (FAR) des missiles russes  Sam-7 et Sam-15 similaires à ceux qui ont servi à abattre l'avion d'Habyarimana.

LE FIGARO 22.11.06
Une enquête complexe qui se heurte à des obstacles politiques


 ..."Cette logique politique assumée par le juge Bruguière dans son ordonnance ne se veut pas une simple lecture. Elle repose, affirme le magistrat, sur une enquête. Les éléments de cette enquête n'ont pas encore tous été livrés, mais nombre d'entre eux ressortissent du domaine public. Depuis l'année 2000, en effet, le juge Bruguière s'est toujours efforcé de faire indirectement valoir ses convictions. À savoir : la culpabilité de Paul Kagamé.


Cette hypothèse n'a jamais été écartée par ceux qui suivent le dossier. Mais jusqu'à l'ordonnance prise vendredi par le magistrat, elle resta placée au même rang que deux autres éventualités : un attentat commis par les extrémistes hutus, un attentat commis par des mercenaires.

Ces deux hypothèses, reposant sur divers éléments factuels, ne semblent pas avoir considérablement retenu l'attention du juge antiterroriste. Bruguière disculpe les extrémistes hutus en affirmant que les Forces armées rwandaises (FAR) ne disposaient pas de missiles. Or, dans son rapport sur les événements du Rwanda, la mission d'information parlementaire mise sur pied à Paris en 1998 notait que ces mêmes FAR disposaient de « entre 40 et 50 missiles Sam-7 et 15 Mistral, c'est-à-dire une capacité sol-air assez importante »...


Information de la Mission d'information parlementaire confirmée par le Tribunal pénal internationale d'Arusha.

HIRONDELLE NEWS AGENCY 07.02.06
TPIR/MILITAIRES I - LE TEMOIGNAGE DE BAGOSORA RELANCE LE DEBAT SUR L'ASSASSINAT DU PRESIDENT HABYARIMANA

...Le 16 novembre, procédant à son contre-interrogatoire, White lui avait pourtant suggéré que l'attentat avait été organisé par des proches du chef de l'état, dont Bagosora lui-même. Il a accusé le colonel d'avoir ourdi l'élimination physique de Habyarimana parce que ce dernier venait de s'engager à ne plus bloquer la mise en application de l'accord de paix qui dépouillait les poids lourds du régime de leurs pouvoirs importants politiques et économiques.

Contrairement à Bagosora, le substitut du procureur a soutenu que l'armée gouvernementale rwandaise disposait bien de missiles sol- air dans son arsenal. White a alors produit une lettre écrite le 17 janvier 1992, par le chef d'état- major adjoint de l'armée, le colonel Laurent Seubuga, au ministre de la défense et lui conseillant d'acquérir «une batterie SAM 16 comprenant 12 lanceurs et 120 missiles ». Selon Bagosora, cet armement n'a jamais été acheté bien que le gouvernement ait passé une commande et reçu une facture.

Curieusement, fait remarquer White, les numéros de série mentionnés sur la facture proforma sont les mêmes que ceux qui figurent sur la batterie recueillie par l'armée rwandaise à Masaka (près de Kigali), au lendemain de l'attentat.
Réponse de Bagosora : « Nous nous sommes proposé de faire une commande ; nous n'avons pas acheté. Entre-temps, quelqu'un d'autre pouvait acheter »...

De plus dans l'artice du Figaro, on s'étonne de la provenance des témoignages accréditant l'hypothèse de l'implication de Kagame. Témoignages qui émaneraient d'un repenti du FPR protégé par les services français mais aussi des allégations de Paul Barril qui n'a jamais été très loin non plus des services.

LE FIGARO 22.11.06
Une enquête complexe qui se heurte à des obstacles politiques

 ...Au nombre des éléments pointant vers la mise en cause du président Paul Kagamé, le juge Bruguière s'appuie sur la déposition d'un « défecteur » de l'ancienne rébellion rwandaise. Cette déposition est disponible dans le public puisque le « repenti » Abdul Ruzibiza en a fait un livre paru en octobre 2005. Curieusement, cet homme, qui affirme avoir participé à l'organisation de l'attentat, ne semble pas avoir été mis en examen par le magistrat. Il vit aujourd'hui dans un pays nordique où il bénéficie d'un asile politique...

Troisième enseignement : le contexte où survient l'ordonnance du juge Bruguière avalisée par le parquet est un contexte très pressant pour les autorités françaises. 1/ la commission d'enquête rwandaise sur l'implication française dans le génocide a enfin débuté en octobre 2006 et des accusations se précisent envers des Français qui pourraient selon des sources bien informées se voir accuser d'avoir participé à "la planification du génocide" (Le Monde 22.11.06Rwanda : guerre autour d'un génocide ). 2/ Le colonel français Saint-Quentin qui fut le premier à se rendre sur les lieux du crash de l'avion et le Lieutenant-colonel en 1994, Jean-Jacques Maurin qui occupait le poste d'adjoint à l'attaché de défense de l'ambassade de France à Kigali devaient témoigner devant le Tribunal Pénal International d'Arusha à la demande des présumés génocidaires malgré l'Omerta française. Paris selon l'Humanité aurait mis des conditions drastiques à l'acceptation du témoignage de ses officiers supérieurs.

L'HUMANITE 24.10.06
Omerta à la française - Justice . Paris met des « conditions »

 ...ce sera en présence d'un représentant du gouvernement français, lequel pourra « demander que le témoin soit dégagé de l'obligation de répondre à certaines questions pour préserver la sécurité nationale »... La loi du silence mise en pratique par l'armée française concernant son implication dans le drame rwandais a visiblement encore de beaux jours devant elle. Rappelons à ce propos que des officiers belges ou canadiens (casques bleus) ont déjà témoigné à plusieurs reprises devant le TPIR et qu'aucune limite n'avait été opposée à leurs interrogatoires...

Aux dernières nouvelles selon Le Figaro les autorités françaises auraient annulé l'audition du colonel Saint-Quentin à Arusha.

LE FIGARO 22.11.06
Une enquête complexe qui se heurte à des obstacles politiques


...Ce témoin, le colonel Grégoire de Saint-Quentin, alors présent à Kigali, fut l'un des premiers à se rendre sur les lieux de l'attentat. Des conditions draconiennes ont été imposées par Paris en vue de son audition à Arusha, mais celle-ci ne sera visiblement que de peu d'utilité : le colonel Grégoire de Saint-Quentin a déjà été entendu dans le cadre de la procédure Bruguière. Hier soir, Paris a annulé « pour des raisons de sécurité » l'audition à Arusha de l'officier...

Enfin 3/ une instruction judiciaire a lieu actuellement en France au tribunal aux armées de Paris (T.A.P) en raison de plaintes de la part de victimes rwandaises qui accusent certains soldats français d'avoir participé directemnt aux crimes dont elles ont souffert lors du génocide au Rwanda (RWANDA. Plaintes contre des militaires français. Communiqué de la CEC : à propos de l'implication francaise dans le genocide des tutsi du rwanda en 1994).


Quatrième enseignement ? On ne peut que se féliciter que l'enquête de Bruguière aille à son terme et que l'on puisse enfin faire la lumière dans cette affaire mais l'on se demande si il ne s'agit pas d'intimider les autorités rwandaises afin qu'elles lèvent le pied lors de la commission d'enquête ayant lieu à Kigali. Paris ayant d'ailleurs rassuré Kigali et les autorités rwandaises ont fait de même quant à leur volonté de maintenir de bonnes relations diplomatiques (AP 21.11.06 La France entend continuer sa coopération avec le Rwanda). Toutes les spéculations sont envisageables. On ose espérer que les enquêtes iront jusqu'au bout et que les opinions publiques ne seront pas instrumentalisées tant par les autorités rwandaises que françaises. On veut à présent toute la lumière et pas ce jeu de dupes sur le dos des victimes du génocide et des massacres!