|
Nous nous félicitons de l'ordonnance du juge
Bruguière car nous allons pouvoir juger cette affaire sur le fond et
apprécier à partir des éléments accumulés par Bruguière de quoi il
retourne vraiment. Les recommandations bruguériennes ont le mérite de
donner un grand coup de pied dans la fourmilière et d'en cesser avec les
écrans de fumée autour de cet attentat tant du côté des autorités
françaises que rwandaises. Elles ne peuvent donc que faire avancer le
débat qui jusqu'à maintenant se cantonnait aux déclarations d'intentions.
Cette enquête de par le traitement médiatique dont elle fait
preuve, de par les réactions politiques au Rwanda comme en France qu'elle
engendre est déja à bien des égards riche en enseignement.
Premier enseignement : Un
parquet difficilement cernable dans ses décisions. Nous ne pouvons que nous
féliciter de la décision du parquet d'autoriser les mandats d'arrêt contre
les présumés responsables de l'attentat du général Habyarimana
désignés par l'enquête du juge Bruguière. D'autant plus que dans cet
attentat terroriste deux à trois militaires français dans le
Falcon d'Habyarimana sont morts. Par contre nous ne comprenons pas
pourquoi pour le même type d'affaire pour les soldats français bombardés à
Bouaké, le
parquet selon Le Figaro
se serait opposé à ce que des mandats d'arrêt
soit lancé contre les présumés pilotes des avions qui ont bombardé le camp
de Bouaké et contre un marchand d'armes français. Cette approche sélective
a de quoi surprendre pour tout bon patriote! Peut-être en serons nous un
jour un peu plus? On s'étonnera aussi de l'opposition
du parquet au lancement des mandats d'arrêts internationaux
demandés par la juge française Sophie Clément dans l'Affaire Borrel, juge français assassiné à
Djibouti (RFI
) . Dans cette affaire l'entourage très proche
d'Omar Guelleh si ce n'est le président djiboutien lui même est
visé. Qu'est-ce qui motive le parquet dans l'enquête Bruguière pour
accepter les mandats d'arrêts ? Y
a-t-il deux poids deux mesures ? Le parquet obéit-il à
la raison françafricaine et à la raison d'Etat ?
Deuxième enseignement : le traitement
médiatique Le Monde versus Le Figaro. Il est
assez classique de constater les divergences de points de vue entre Le Monde (journal réputé progressiste) et Le Figaro (considéré comme conservateur). On
sait que le génocide au Rwanda et l'enquête Bruguière ont fait
l'objet d'un traitement particulier dans ces journaux. Le Monde épousant souvent la thèse
officielle politico-militaire mitterandienne et de ses
continuateurs tandis que Le Figaro
s'est montré beaucoup plus critique. A telle enseigne que les
articles parus dans Le Figaro en début 1998
ont été pour bon nombre de journalistes et de militants des milieux
associatifs à l'origine de la mission d'information parlementaire sur le
Rwanda fin 1998. Deux
journalistes du Figaro y révélaient les
ventes d'armes françaises au gouvernement interimaire rwandais pendant le
génocide et remettaient en cause sérieusement la finalité de l'opération
Turquoise présentée par ces envoyés spéciaux comme un moyen de sauver
les génocidaires. Tandis que dans Le Monde,
certains journalistes se sont vus accusés d'être des "honorables correspondants" par Jean-Paul
Gouteux spécialiste de
la question rwandaise débouchant sur un procès intenté par le quotidien
Le Monde qui a vu la victoire en cassation de Jean-Paul
Gouteux contre le
journal Le Monde le 29.03.06. Le Monde fut d'ailleurs le premier à sortir
les
conclusions de l'enquête du juge Bruguière alors que celle-ci n'avait toujours pas été
transmise à la justice française. Nul ne sera donc étonné de constater la
manière totalement différente dont l'actualité est traitée dans ces
deux journaux. Le Monde est réputé pour encenser le juge
Bruguière considéré comme un proche des services français par le
ministre rwandais des affaires étrangères (RFI) : «Je pense que la démarche du juge Bruguière est une
fuite en avant pour cacher la responsabilité de certains milieux français
dans le génocide.» Certains articles du
Monde sont de véritables panégyriques tandis que Le Figaro se montre beaucoup plus critique sur
ce sujet. Lors de l'annonce des recommandations du juge Bruguière
préconisant un mandat d'arrêt international contre des
personnalités rwandaises proches de l'entourage de Kagame présumé responsable de l'attentat, Le Monde a sorti pas
moins de 7 articles du même tonneau dont un édito dans
son édition du 21.11.06. Des articles en faveur du juge et critique vis
à vis de Kagame et de son entourage. Qui apprent-on dans ces
articles ? Rien de bien nouveau sur l'enquête par contre il est fait mention
dans deux articles des crimes de guerre des troupes de Kagame en RDC
(il s'agit en fait de crimes contre l'humanité avéré) qui à notre sens
devrait aboutir nécessairement à la comparution des responsables devant
les tribunaux internationaux. Mais Le Monde se montre peu critique à
l'égard des faiblesses de l'enquête du juge Bruguière. Il est un secret
pour personne que Le Monde à une histoire chargée dans le traitement des
affaires françafricaines et que cela n'est nullement lié à la direction du
journal mais quasiment historique. On sait que du temps de Hubert Beuve
Méry sous De Gaulle, le quotidien avait servi de relai à la propagande
françafricaine dans la guerre du Biafra comme l'a révélé un ancien membre
du SDECE, Maurice Robert. Est-ce conjoncturelle ou structurelle là est la question
? A noter cependant un article du Monde le lendemain (22.11.06)
nettement plus équilibré (Rwanda : guerre autour d'un génocide).
Quant au
Figaro nulle évocation des crimes contre l'humanité des troupes
de Kagame en RDC contre les populations civiles - ce qui en soit n'est pas
forcément l'objet premier de l'enquête du juge Bruguière même si le chef
d'état major rwandais y est cité pour ces crimes contre l'humanité au
Congo - mais propose une lecture beaucoup plus critique de l'instuction du
juge Bruguière (Une enquête complexe qui se heurte à des
obstacles politiques) et du personnage (Un magistrat provocateur). Instruction présentée à mi-mots comme
une instruction à charge laissant de côté certaines informations
telles que celles de la mission d'information parlementaire française
faisant état de la présence dans les mains des Forces armées rwandaises (FAR) des missiles
russes Sam-7 et Sam-15 similaires à ceux qui ont servi à abattre
l'avion d'Habyarimana.
|
LE FIGARO 22.11.06 Une enquête complexe qui se heurte à des
obstacles politiques
..."Cette
logique politique assumée par le juge Bruguière dans son ordonnance
ne se veut pas une simple lecture. Elle repose, affirme le
magistrat, sur une enquête. Les éléments de cette enquête n'ont pas
encore tous été livrés, mais nombre d'entre eux ressortissent du
domaine public. Depuis l'année 2000, en effet, le juge Bruguière
s'est toujours efforcé de faire indirectement valoir ses
convictions. À savoir : la culpabilité de Paul Kagamé.
Cette hypothèse n'a jamais été écartée par ceux
qui suivent le dossier. Mais jusqu'à l'ordonnance prise vendredi par
le magistrat, elle resta placée au même rang que deux autres
éventualités : un attentat commis par les extrémistes hutus, un
attentat commis par des mercenaires.
Ces deux hypothèses, reposant sur divers
éléments factuels, ne semblent pas avoir considérablement retenu
l'attention du juge antiterroriste. Bruguière disculpe les
extrémistes hutus en affirmant que les Forces armées rwandaises
(FAR) ne disposaient pas de missiles. Or, dans son rapport sur les
événements du Rwanda, la mission d'information parlementaire mise
sur pied à Paris en 1998 notait que ces mêmes FAR disposaient de «
entre 40 et 50 missiles Sam-7 et 15 Mistral, c'est-à-dire une
capacité sol-air assez importante »...
| Information de la Mission d'information parlementaire
confirmée par le Tribunal pénal internationale d'Arusha.
|
HIRONDELLE NEWS AGENCY 07.02.06 TPIR/MILITAIRES I - LE TEMOIGNAGE DE BAGOSORA
RELANCE LE DEBAT SUR L'ASSASSINAT DU PRESIDENT
HABYARIMANA |
...Le 16 novembre, procédant à son
contre-interrogatoire, White lui avait pourtant suggéré que
l'attentat avait été organisé par des proches du chef de l'état,
dont Bagosora lui-même. Il a accusé le colonel d'avoir ourdi
l'élimination physique de Habyarimana parce que ce dernier venait de
s'engager à ne plus bloquer la mise en application de l'accord de
paix qui dépouillait les poids lourds du régime de leurs pouvoirs
importants politiques et économiques.
Contrairement à
Bagosora, le substitut du procureur a soutenu que l'armée
gouvernementale rwandaise disposait bien de missiles sol- air dans
son arsenal. White a alors produit une lettre écrite le 17 janvier
1992, par le chef d'état- major adjoint de l'armée, le colonel
Laurent Seubuga, au ministre de la défense et lui conseillant
d'acquérir «une batterie SAM 16 comprenant 12 lanceurs et 120
missiles ». Selon Bagosora, cet armement n'a jamais été acheté bien
que le gouvernement ait passé une commande et reçu une facture.
Curieusement, fait
remarquer White, les numéros de série mentionnés sur la facture
proforma sont les mêmes que ceux qui figurent sur la batterie
recueillie par l'armée rwandaise à Masaka (près de Kigali), au
lendemain de l'attentat. Réponse de Bagosora : « Nous nous
sommes proposé de faire une commande ; nous n'avons pas acheté.
Entre-temps, quelqu'un d'autre pouvait acheter
»... | De
plus dans l'artice du Figaro, on s'étonne de la provenance des
témoignages accréditant l'hypothèse de l'implication de Kagame.
Témoignages qui émaneraient d'un repenti du FPR protégé par les services
français mais aussi des allégations de Paul Barril qui n'a
jamais été très loin non plus des services.
|
...Au nombre des éléments pointant vers la mise en
cause du président Paul Kagamé, le juge Bruguière s'appuie sur la
déposition d'un « défecteur » de l'ancienne rébellion rwandaise.
Cette déposition est disponible dans le public puisque le « repenti
» Abdul Ruzibiza en a fait un livre paru en octobre 2005.
Curieusement, cet homme, qui affirme avoir participé à
l'organisation de l'attentat, ne semble pas avoir été mis en examen
par le magistrat. Il vit aujourd'hui dans un pays nordique où il
bénéficie d'un asile
politique... |
Troisième enseignement : le contexte
où survient l'ordonnance du juge Bruguière avalisée par le parquet est un
contexte très pressant pour les autorités françaises. 1/ la commission d'enquête rwandaise sur l'implication
française dans le génocide a enfin débuté en octobre 2006 et des
accusations se précisent envers des Français qui pourraient selon des
sources bien informées se voir accuser d'avoir participé à "la
planification du génocide" (Le Monde 22.11.06Rwanda : guerre autour d'un génocide
). 2/ Le colonel
français Saint-Quentin qui fut le premier à se rendre sur les lieux du
crash de l'avion et le Lieutenant-colonel en 1994, Jean-Jacques Maurin qui
occupait le poste d'adjoint à l'attaché de défense de l'ambassade de
France à Kigali devaient témoigner devant le Tribunal Pénal
International d'Arusha à la demande des présumés génocidaires malgré l'Omerta française. Paris selon l'Humanité aurait mis des conditions
drastiques à l'acceptation du témoignage de ses officiers supérieurs.
|
L'HUMANITE 24.10.06 Omerta à la française - Justice . Paris
met des « conditions »
...ce sera en présence d'un
représentant du gouvernement français, lequel pourra « demander
que le témoin soit dégagé de l'obligation de répondre à certaines
questions pour préserver la sécurité nationale »... La loi du
silence mise en pratique par l'armée française concernant son
implication dans le drame rwandais a visiblement encore de beaux
jours devant elle. Rappelons à ce propos que des officiers belges ou
canadiens (casques bleus) ont déjà témoigné à plusieurs reprises
devant le TPIR et qu'aucune limite n'avait été opposée à leurs
interrogatoires... |
Aux
dernières nouvelles selon Le Figaro les
autorités françaises auraient annulé l'audition du colonel Saint-Quentin à
Arusha.
...Ce témoin,
le colonel Grégoire de Saint-Quentin, alors présent à Kigali, fut
l'un des premiers à se rendre sur les lieux de l'attentat. Des
conditions draconiennes ont été imposées par Paris en vue de son
audition à Arusha, mais celle-ci ne sera visiblement que de peu
d'utilité : le colonel Grégoire de Saint-Quentin a déjà été entendu
dans le cadre de la procédure Bruguière. Hier soir, Paris a annulé «
pour des raisons de sécurité » l'audition à Arusha de
l'officier... |
Enfin 3/
une instruction judiciaire a lieu actuellement en
France au tribunal aux armées de Paris (T.A.P) en raison de plaintes
de la part de victimes rwandaises qui accusent certains soldats
français d'avoir participé directemnt aux crimes dont elles ont
souffert lors du génocide au Rwanda (RWANDA.
Plaintes contre des militaires français. Communiqué de la CEC : à propos
de l'implication francaise dans le genocide des tutsi du rwanda en
1994).
Quatrième enseignement ? On ne peut que se féliciter
que l'enquête de Bruguière aille à son terme et que l'on puisse enfin
faire la lumière dans cette affaire mais l'on se demande si il ne s'agit
pas d'intimider les autorités rwandaises afin qu'elles lèvent le pied lors
de la commission d'enquête ayant lieu à Kigali. Paris ayant
d'ailleurs rassuré Kigali et les autorités rwandaises ont fait de même
quant à leur volonté de maintenir de bonnes relations
diplomatiques (AP 21.11.06 La France entend
continuer sa coopération avec le Rwanda). Toutes les spéculations
sont envisageables. On ose espérer que les enquêtes iront jusqu'au bout et
que les opinions publiques ne seront pas instrumentalisées tant par les
autorités rwandaises que françaises. On veut à présent toute la
lumière et pas ce jeu de dupes sur le dos des victimes du
génocide et des
massacres! |