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 PRESSAFRIQUE 30.10.06
Le 29 octobre 1965 : assassinat de Mehdi Ben Barka. Basta !

Il y a plus de 41 ans que le dirigeant socialiste Mehdi Ben Barka - figure historique du mouvement national marocain et principal leader de l'opposition politique au Maroc - a été assassiné et cela fait autant d'années que l'enquête n'a toujours pas abouti. Le leader tiers mondiste si dérangeant pour la Françafrique et les stay-behind a été attiré dans un piège pour l'éliminer. Ben Barka dont l'aura était internationale était engagé depuis toujours contre l'impérialisme occidental, il devait présider la conférence tricontinentale sur les pays du sud qui devait avoir lieu à Cuba en janvier 1966. C'était la première fois que les pays qui luttaient pour leur indépendance et leur essor se réunissaient pour former ce qui allait devenir une alliance des pays du tiers monde. En 1965 la guerre du vietnâm bat son plein et Ben Barka ne cesse de dénoncer l'impérialisme américain et de ses alliés. 

LE MONDE DIPLOMATIQUE Octobre 2005
Mehdi Ben Barka et la Tricontinentale

 ...Ben Barka voulait lancer à Alger une publication d'information, d'agitation et de réflexion de la commission anticolonialiste de l'OSPAA, sous le titre La Revue africaine. La vision s'élargit à la révolution cubaine et à l'Amérique latine. Ce qui l'enthousiasme à Cuba, c'est le succès de la campagne d'alphabétisation dont il rêve pour le Maroc. Il s'emploie à mettre sur pied un Centre d'études et de documentation sur les mouvements de libération nationale, et, pariant sur le potentiel révolutionnaire de la jeunesse du tiers-monde, il trace l'esquisse d'une université tricontinentale...Ben Barka préside le comité préparatoire. En juillet, il s'assure du concours des Soviétiques et des Chinois. Il définit les objectifs : aide aux mouvements de libération nationale - notamment au mouvement palestinien ; intensification des luttes, y compris armées, sur les trois continents ; soutien à Cuba ; liquidation des bases militaires étrangères ; opposition aux armes nucléaires, à l'apartheid et à la ségrégation raciale. La finalité est la « libération totale ». Fin septembre, Ben Barka se rend à La Havane afin de mettre au point l'ouverture de la conférence pour le 3 janvier 1966...

Le traquenard fut organisé par un voyou très proche du SDECE : Figon. Il se servit de ses relations dans le milieu des voyous et celui des  artistes pour attirer Ben Barka dans un piège. Ce fut le rôle dévolu (à leur insu*) à Marguerite Duras et au cinéaste Georges Franju censé réalisé un film sur la décolonisation intitulé "Basta" dans lequel Ben Barka devait jouer un rôle central. Un traquenard sous surveillance des services secrets français puisque l'on sait à présent - après les confidences d'un ancien commissaire divisionnaire - qu'un "service de police judiciaire française rattaché au ministère de l'intérieur avait connaisance du projet d'enlèvement plus d'un mois auparavant!" (L'indic et le commissaire , p.246 ; Lucien Aimé-Blanc). Les services du ministère de l'intérieur sont pleinement au courant de ce projet d'enlèvement puisque les différents membres du commando, des barbouzes anti-OAS*** et des voyous du milieu, sont sur écoute. Il s'agit du projet Orion dont "avait connaissance le cabinet du ministre de l'intérieur Roger Frey et celui du Premier ministre, Georges Pompidou" (ibid , p.246) et donc à fortiori le général-président de la République Charles de Gaulle et son bras droit Foccart.

 "Adjoint de la brigade antigang en 1966, j'ai trouvé dans le coffre du patron une liasse de transcriptions d'une écoute téléphonique répertoriée «Orion 113» et posée par un service de la Sûreté nationale sur la ligne d'un hôtel de rendez-vous de l'avenue Niel à Paris (XVIIe). A la lecture de ces 40 feuillets, j'ai été stupéfait de constater que c'était le point de ralliement de toute la bande identifiée comme étant les ravisseurs de Ben Barka. Ils apparaissent tous sur ces écoutes, le chef d'escale d'Air France à Orly et indic du Sdece (ancienne DGSE, les services secrets, ndlr), Antoine Lopez, comme les truands Boucheseiche, Figon, Palisse... Il transparaît en filigrane de ces conversations, enregistrées tout le mois précédant la disparition de Ben Barka, que ces individus liés à un général marocain projettent l'enlèvement d'un homme qui doit arriver à Orly. Il est donc clair que la brigade centrale de recherche criminelle, qui surveillait cet hôtel de passes sans avoir de compétence sur Paris, était au courant de ce projet. A l'époque, ces écoutes remontaient également au ministère de l'Intérieur et au conseiller de Matignon. J'en déduis que le service de la Sûreté nationale qui a branché cet hôtel savait ce qui se tramait, et s'il n'est pas intervenu pour déjouer cet enlèvement, c'est soit par négligence coupable, soit sur ordre." «Mon indic a flingué Pierre Goldman », Libération 20.04.06

Ben Barka avant son arrivée à Paris avait été dissuadé de venir en France par les autorités suisse où il résidait (source documentaire de Gilles Du Jonchay et Saïd Bakhatoui :  Ben Barka Mort ou vif). A son arrivée à Paris, le vendredi 29 octobre 1965, pour rencontrer Marguerite Duras et Georges Franju à la brasserie Lipp, Ben Barka est accosté par deux officiers de police français (Souchon et Voiteau) qui l'emmènent dans leur voiture à un prétendu rendez-vous politique sous l'oeil bienveillant d'un membre du SDECE qui faisait la pige (Lopez). Ben Barka ne réapparaîtra plus. Ce soir là il fut donc emmené en voiture par les deux officiers de police, l'homme du SDECE et un truand pour être conduit dans la maison de Georges Bouchesseiche à Fontenay le vicomte. Là Ben Barka sera interrogé par les membres de la sécurité de Hassan II en présence des voyous ayant participé au complot ainsi que des membres du SDECE. Officiellement Ben Barka aurait disparu dans la nature, officieusement il aurait été torturé et éliminé comme Lumumba  4 ans plus tôt. Tous les truands ayant participé à l'assassinat de Ben Barka ne furent pas arrêtés car très liés aux barbouzes.

Selon les informations disponibles ces dernières années, les services secrets américains et israëliens auraient prêtés main forte aux services français dans la traque de Mehdi Ben Barka. Ainsi Ben Barka aurait été traqué lors de ses déplacements internationaux par la CIA et le Mossad israélien, qui communiquait ces informations à Rabat et Paris.  Une collusion internationale semblant se dessiner. Des documents ont été révélés par la presse israëlienne en 1994. Un journaliste, Shlomo Nakdimon (source documentaire de Gilles Du Jonchay et Saïd Bakhatoui :  Ben Barka Mort ou vif), a eu accès aux compte-rendus entre le Mossad et le premier ministre israëlien dès septembre 1965 : "Nous les avons aidés à trouver Ben Barka qui avait fuit le Maroc et il voyageait dans plusieurs pays...Nous les avons aidés à le localiser à Genève. L'opération fut organisée par les Français et les Marocains et non par le Mossad. On a fourni des drogues, des choses comme cela mais ils ne l'ont pas utilisés...Je pense que la mort de Ben Barka a été un accident ". Ils montrent que le Mossad a fourni un soutien logistique aux services français dans leur plan d'élimination de Ben Barka ainsi que des drogues pour tenter d'assassiner Ben Barka. En France le secret-défense sur l'affaire Ben Barka n'a été levé qu'en 2002 mais ne concernait pas les collusions internationales. D'autres part nombre de documents ont disparu. Il apparaît de plus en plus évident que Ben Barka fut victime d'une conjuration aux connexions internationales transatlantiques comme Lumumba quelques années plus tôt.  A se demander s'il n'y avait pas l'équivalent d'un plan condor contre les leaders indépendantistes africains dans les années soixante.  Rapellons qu'au cours des années soixante, avant puis en pleine guerre du Vietnam, beaucoup de leaders ou dirigeants, affichant une politique de non-alignement sont éliminés :  Um Nyobé (Cameroun, 1958); Moumié (Cameroun, 1960), Lumumba (Congo ex-belge, 1961), Olympio (Togo, 1963), Caamano (Saint-Domingue, 1965), Ben Bella (Algérie, 1965), Soekarno (Indonésie, 1968)**.

Selon les révélations faites en juin-juillet 2001 par l'ancien agent marocain Ahmed Boukhari, Medhi Ben Barka aurait été exfiltré vers le Maroc, torturé, puis son corps dissout dans une cuve d'acide. Toutefois, il n'a pas été encore entendu par la Justice sur ce dossier. Le dossier reste mystérieux et le gouvernement français détient certainement des pièces intéressantes sur le sujet. Selon Ahmed Boukhari, le corps de Ben Barka arrive en effet à l'aéroport de Rabat dans la nuit du 31 octobre. Il est alors emmené dans un centre de torture, Dar El-Mokri, où, sur les indications d'un certain colonel Martin, chef de l'antenne de la CIA au Maroc et qui avait accès directement au roi Hassan II, le corps du défunt leader marocain est dissous dans une cuve remplie d'acide. La scène est filmée, et une copie du film remise par le commandant Dlimi au roi Hassan II. Le colonel Martin aurait appris cet usage très particulier de l'acide pour faire disparaître les corps dans son précédent poste sous le régime du Shah d'Iran, après le renversement en 1953 de Mossadegh (Wikipedia).


Epilogue :
- Figon sera trouvé mort en janvier 1966 d'une balle dans la tête.

- Palisse qui avait menacé de tout révéler fut exécuté au Maroc en 1972

- André Le NY, Pierrot Dubail comparses de Boucheseiche furent exécutés au Maroc en 1972. 

- El Mahi agent des services spéciaux marocains chargé de superviser l'opération dans la capitale française fut tué en 1970 dans un "malencontreux" accident de voiture.  

- Mohamed Oufkir. Ancien officier de l'armée française en Indochine et ministre de l'intérieur marocan au moment des faits qui a assisté à l'interrogatoire de Ben Barka sera tué par Dlimi sous les yeux du roi après une tentative de coup d'Etat en 1972.

 - L'étudiant en histoire, le témoin gênant, qui avait accompagné Ben Barka à la brasserie Lipp fut retrouvé mort en 1970.

- Dlimi meurt « dans un accident » en 1983.

En 1976, le gouvernement des États-Unis a reconnu suite à des requêtes formulées dans le cadre du Freedom of Information Act que la CIA était en possession de 1800 documents sur Ben Barka, mais ils restent non publics. En 1982, suite à la victoire de la gauche, les archives françaises du SDECE (ancêtre de la DGSE) sont ouvertes, mais une grande partie a disparu. Le secret-défense est levé sur certains documents, mais la famille de Mehdi Ben Barka considère que ces documents déclassifiés n'apportent rien de véritablement nouveau, en particulier en ce qui concerne les complicités des services français. En 2001, d'autres sont déclassifiés. La ministre de la défense Michèle Alliot-Marie a accepté de déclassifier les 73 restants sur cette affaire qui reste trouble, sans susciter d'euphorie chez la famille Ben Barka (Wikipedia).

Dernières modifications le 03.11.06 
* à leur insu : rajouté le 02.11.06
** précisions rajoutés le 02.11.06
*** il s'agissait en fait de barbouzes anti-OAS (03.11.06)