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 PRESSAFRIQUE 20.10.06
Affaire Borrel : une justice en marche qui fait trembler la Françafrique

A l'aube du 19 octobre 1995, le corps à moitié calciné du magistrat Bernard Borrel, décédé par balle, avait été retrouvé dans un ravin à Djibouti en 1995. A Djibouti, une enquête entérinnée par les autorités françaises avait conclu à un suicide. Selon sa veuve, le magistrat enquêtait sur des trafics d'armes et des attentats dans lesquels le président djiboutien Ismaïl Omar Guelleh aurait été impliqué. Mais d'autres pistes, telles que des "produits dangereux" et "l'uranium enrichi" ont été évoqués par l'avocat de Elisabeth Borrel.

Parce qu'elle réclamait que toute la lumière soit faite sur la mort de son mari et que la justice soit rendue, la veuve Borrel fut diffamée, calomniée, parfois trainée dans la boue par ses pairs mais elle n'a jamais renoncé. Après le deuil, après la maladie, après la calomnie, elle vient de sortir un livre sur le calvaire qu'elle vit depuis plus de 10 ans pour demander que l'affaire soit correctement instruite dans son pays qu'elle s'obstine à considérer comme un Etat de droit.  


 Un juge assassiné

 «J 'accuse certains juges, militaires, diplomates, hommes politiques français, d'avoir tenté de taire l'assassinat d'un magistrat français en mission pour la France dans un pays étranger ; d'avoir intoxiqué l'opinion publique en privilégiant une thèse du suicide, grossière ; d'avoir accablé la veuve de ce magistrat en la faisant passer pour folle, d'avoir compromis l'avenir de deux enfants, d'avoir protégé un régime politique totalitaire impliqué dans la disparition de ce magistrat, d'avoir poussé le cynisme jusqu'à soutenir ce régime et le rassurer quand il faisait pression sur notre justice, d'avoir dans le passé escamoté des enquêtes sur des attentats terroristes visant la France et ses ressortissants commis dans le pays en question et d'avoir mis en danger de mort ceux qui ont été envoyés là-bas après ces attentats impunis.

Pour tout cela, parce que je suis citoyenne, mère, magistrate, veuve d'un homme que j'aime, j'exige la vérité.

Je ne me détournerai pas de cette mission, je ne négocierai rien. Que Français et DFjiboutiens qui l'espèrent peut-être le sachent.

Je veux savoir pourquoi, par qui, Bernard Borrel a été assassiné dans la nuit du 198 et 19 octobre 1995.

Je veux savoir si la France l'a sacrifié comme elle a voulu l'effacer des mémoires, pourquoi, à cause de qui.» 

Je veux savoir pour quel intérêt supérieur de notre pays s'oppose avec obstination à la manifestation de la vérité.

Qui, que protège-t-on ?

Nos militaires , nos coopérants, nos hommes d'affaires vivant à Djibouti, seront-ils mieux protégés parce que la vérité restera inaccessible ?

Je ne le crois pas. Tant qu'on ne saura pas comment, par qui, et pour quele raison mon mari Bernard Borrel a été tué, tous les Français de Djibouti seront en danger.
»

Elisabeth Borrel, Juillet 2006


Or il semble bien qu'enfin, une juge indépendante ait décidé de résister aux pressions politiques et de mener l'enquête à son terme. En effet depuis 1995 date de la mort du juge Borrel  les pressions politiques ont été très fortes sur les juges pour que ceux-ci enterrent l'affaire en faisant passer l'assassinat du juge Borrel en suicide. Dès le début de l'affaire, alors même que le corps de Bernard Borrel était toujours au pied de la falaise sans qu'il y ait eu d'autopsie, "un télégramme part de l'ambassade de France à  Djibouti vers le Quai d'Orsay à Paris : Bernard Borrel s'est donné la mort"(Un juge assassinée, Elisabeth Borrel et Bernard Nicolas). L'honneur de son mari a été même sali dans un rapport sans fondement le faisant passer pour pédophile en post-mortem. La brigade criminelle de Paris a aussi rapporté qu'il mâchait du khat, qu'il avait une fille adultérine. Des allégations mensongères ( Libération 9.10.06 ; Le combat pour la vérité de la veuve du juge Borrel). Tous les coups sont bons pour salir la mémoire du magistrat Bernard Borrel coopérant à Djibouti. Les autorités Djiboutiennes et Françaises évoqueront de concert un suicide sans que les éléments de l'autopsie aient été apportés comme preuve. Il n'y a jamais eu d'autopsie à Djibouti, Elisabeth Borrel n'a jamais pu récupérer les radios du corps de son mari parce qu'elles auraient disparu, elle finira par déposer plainte de sa propre initiative pour assassinat à Toulouse en 1997. Les obstacles vont s'amonceler devant la veuve, la gauche au pouvoir comme la droite n'ont pas bougé le petit doigt pour faire avancer le dossier. Au contraire des pressions ont été exercés par le Quai d'Orsay pour que le dossier complet soit transféré au procureur de Djibouti impliqué personnellement dans cette sordide affaire pour "subornation de témoin" ( Libération 14.08.06, "une mascarade de justice"). Me Olivier Morice, avocat de la juge Borrel, a prévenu qu'il allait demander aux autorités françaises qu'Elisabeth Borrel soit entendue à La Haye "en tant que témoin, afin d'expliquer les pressions exercées sur la justice française". "Alors que la justice française est aujourd'hui convaincue de l'assassinat du juge Bernard Borrel, il nous paraît inadmissible que le Garde des Sceaux n'ait jamais reçu Elisabeth Borrel, elle-même magistrate" (Le Nouvel Observateur, L'avocat de la veuve du juge Borrel en colère ).

La juge d'instruction Sophie Clément vient de relancer l'enquête sur l'assassinat du juge Borrel en délivrant fin septembre deux mandats d'arrêts contre le procureur de la République de Djibouti, Djama Souleiman, et le chef des services secrets de Djibouti, Hassan Saïd. Les deux hommes sont soupçonnés d'avoir suborné des témoins. L'arrêt de la cour d'appel de Versailles évoque des « charges accablantes » contre ces deux personnalités. Ces deux hommes sont soupçonnés d'avoir fait pression sur un témoin clef de l'affaire Borrel, Mohamed Saleh Aloumékani. Devant la juge Clément, chargée de l'enquête sur l'assassinat du magistrat français, en 1995, cet ancien officier de la garde présidentielle avait clairement mis en cause le président Ismaïl Omar Guelleh. Un témoignage capital, que le procureur et le chef des services secrets djiboutien ont tenté de transformer, puis de discréditer. Avant finalement d'essayer d'acheter le témoin. Il y a un an, les deux hommes avaient été appelés à s'expliquer devant la justice française. Ils n'étaient jamais venus (RFI 04.10.06,
Affaire Borrel, premier mandat d'arrêt). Parallèlement, la juge d'instruction parisienne, Sophie Clément, a transmis jeudi au procureur de la République une demande de réquisition concernant la délivrance de deux autres mandats d'arrêt visant les deux principaux suspects de l'assassinat, Awalleh Guelleh et Hamouda Hassan Adouani. Sur le short du magistrat, ont été retrouvés des empreintes génétiques qui pourraient appartenir à ses assassins et le juge Clément souhaite les comparer à celles Awalleh Guelleh et d'Hamouda Hassan Adouani. Mais les deux hommes sont en fuite. Le premier a été condamné à perpétuité par contumace en France pour son implication dans l'attentat du Café de Paris en 1990 à Djibouti, qui avait fait un mort et 11 blessés. Il s'est évadé en 1997. Le second, condamné à mort pour sa participation à un attentat contre le bar «L'Historil» en mars 1987, qui avait fait douze morts, a été gracié en juillet 2000 par l'actuel président djiboutien, Ismaël Omar Guelleh. (AFP 02.10.06)

Sophie Clément à l'instar de la juge Brigitte Raynaud a une haute estime de son métier et de l'indépendance de la justice. Ces femmes font grandement avancer l'éthique et la justice de notre pays mais connaissent maintes obstructions dans les enquêtes qu'elles instruisent.
La juge d'instruction Brigitte Raynaud du tribunal aux armée de Paris (TAP) avait du démissionner de son poste après l'instruction d'affaires très sensibles pour le gouvernement ou les militaires notamment l'affaire Bouaké, l'affaire du Rwandagate et enfin l'assassinat de Firmin Mahé. Elle a néanmoins réussi à faire avancer considérablement ces enquêtes malgré les pressions politiques. Pour l'affaire Bouaké où dix militaires français sont morts, le ministère de la défense vient d'accepter après plus de deux ans de lever le secret défense. Brigitte Raynaud avait aussi lancé un mandat d'arrêt international contre un ancien gendarme français de l'Elysée, Robert Montoya, accusé d'avoir, au travers de sa société Darkwood, été à l'origine de ventes d'armes à la Côte d'Ivoire dont les fameux Sukkhoï aux forces armées ivoiriennes (FANCI). De plus elle avait évoqué la manière dont les autorités françaises ont laissé s'échaper au Togo les militaires biélorusses ayant participé au bombardement. Pour le Rwandagate , malgré les protestations du procureur et du parquet, malgré les pressions du ministère de la défense, Brigitte Raynaud avait réussi à verser au dossier sur la complicité française lors du génocide rwandais les témoignages de rescapés accusant des militaires français.

Sophie Clément connaît les mêmes difficultés. Ainsi le parquet de Paris s'est opposé au lancement des mandats d'arrêts (Nouvel Obs.com 11.10.06,
Borrel : le parquet opposé aux mandats) mais Sophie Clément juge intègre est passé outre (LIBERATION 20.10.06, Affaire Borrel : mandats d'arrêt contre deux présumés assassins).

« C'est une avancée plus que considérable dans le dossier de l'assassinat de Bernard Borrel. La justice passe maintenant à la vitesse supérieure. Les magistrats montrent qu'ils n'ont pas peur de rechercher la vérité, quitte à déplaire aux autorités politiques françaises et djiboutiennes », a commenté Me Olivier Morice, l'un des deux avocats, avec Laurent de Caunes, de la famille Borrel. Oui indéniablement la justice française fait des avancées majeures grâce à l'intégrité morale et professionnelle de certains de ces juges. Ainsi le juge en charge d'instruction de
l'affaire NDengué compte bien relancer l'affaire.  Ndengué accusé de crimes contre l'humanité au Congo et qui résidait en France avait échappé à toute audition par les bonnes grâces du Quai et du Chateau très proches du président Sassou III, néogouverneur porté au pouvoir par les 3 E (Elysée, Elf, Etat-major) à l'issu d'une guerre civile impitoyable qui a fait des dizaines de milliers de morts. Le 29 novembre à Paris, la Cour de cassation française va entamer l'examen de l'affaire des 353 "disparus du Beach", enlevés en mai 1999 dans la zone portuaire de Brazzaville, la capitale du Congo.

Les petits juges font trembler la Françafrique !