PRESSAFRIQUE
10.12.05
Comment l'Américafrique, la Belgafrique,
la Françafrique et l'Organisation des Nations Unies furent les fossoyeurs
de Lumumba et de la démocratie naissante au Congo.
Episode XI : Lumumba humilié, Lumumba torturé, Lumumba emprisonné
"...Ni brutalités, ni sévices, ni tortures ne m'ont jamais amené à demander la grâce car je préfère mourir la tête haute, la foi inébranlable et la confiance profonde dans la destinée de mon pays plutôt que vivre dans la soumission et le mépris des principes sacrés. L'histoire dira un jour son mot, mais ce ne sera pas l'histoire qu'on enseignra aux Nations Unies, Washington, Paris, ou Bruxelles, mais celle qu'on enseignera dans les pays affranchis du colonialisme et ses fantôches. L'Afrique écrira sa propre histoire et elle sera au Nord et au Sud du Sahara une histoire de gloire et de dignité. Ne me pleure pas, ma compagne, moi je sais que mon pays, qui souffre tant, saura défendre son indépendance et sa liberté. Vive le Congo ! Vive l'Afrique! " Dernière lettre de Patrice Lumumba à sa femme Pauline. Lettre écrite en prison en décembre 1960.
Pour cet épisode l'essentiel des sources proviennent
du livre de Ludo de Witte : L'assassinat de Lumumba. Se procurer le
livre Etats-Unis : la règle du jeu. Afrique : l'étoile
noire (2/3). Documentaire.
Scénario et
réalisation de Peter Du Cane et Matthew Kelly. Production Australian Film
Finance Corporation/Electric Picture/Wildfilm
Australia
Le vendredi 2 décembre 1960, l'avion ramenant Lumumba
atterit sur la piste de l'aéroport de Léopoldville à Ndjili. Pour célébrer sa
victoire, Mobutu a convié sur le tarmac la presse, les hauts gradés de l'ANC et
des dignitaires du régime. Les soldats de l'ONU sont présents et restent en
retrait. Alors que l'ONU est intervenue pour empêcher que Bomboko soit malmené
par les partisans de Lumumba en septembre, alors que l'Onu est intervenue pour
protéger les ressortissants belges au début de la crise congolaise, bien que
Lumumba dispose de l'immunité parlementaire, l'ONU refuse d'intervenir et de le
secourir. Et c'est un Pongo triomphant qui sort le Premier Ministre Patrie Emery
Lumumba de l'avion. Selon l'ambassadeur belge à Brazzaville dans un télégramme
en date du 3 décembre 1960, Lumumba porte une chemise blanche, il a perdu ses
lunettes et a les mains attachés dans le dos. Selon des observateurs de l'ONU
(cité par Ludo de Witte, l'assassinat de Lumumba, p.136) Lumumba a un caillot de
sang sur la joue. Il a visibilement été battu pendant le voyage. Pour renforcer
l'humiliation, Mobutu demande à ce que Lumumba soit exhibé devant la presse. Les
prisonniers sont poussés sur la plate-forme d'un camion où un soldat relève la
tête de Lumumba en le tirant par les cheveux et en tordant son bras pour que les
photographes puissent photographier son visage. Mobutu (fantoche du
néocolonialisme) fait exhiber l'ancien Premier ministre du Congo comme un animal
que l'on fait parader dans une foire aux bestiaux.
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Jean Van Lierde écrira : "La Télévision et les reporters du cinéma ont filmé cette
scène odieuse de leur arrivée à Ndjili où ils furent battus et humiliés, sous
l'oeil des caméras, par des soldats déchaînés. Mais pendant ces minutes
terribles la figure de Lumumba apparaît sereine et fière. Il tient la tête haute
sous les coups et pose avec commisération ses regards sur les faces brutales des
mutins excités".
Lumumba
et les autres prisonniers sont alors transférés au camp de Binza. Là, nouvelle
séance de photographie devant la presse puis Mobutu regarde ses soldats
bastonner Lumumba tandis que Pongo crie aux militaires de taper encore plus fort
(Ludo de Witte, p.137). Un soldat lit la déclaration de Lumumba proclamant
qu'il est le Premier ministre élu démocratiquement du Congo puis enfonce le
papier dans la bouche de Lumumba. Ensuite Lumumba est de nouveau roué de coups
(selon Ludo de Witte, p.137). Puis vient Nendaka qui s'est rallié au camp
Mobutu, il enferme Lumumba dans le garage de la résidence du colonel Wandewalle
où Lumumba sera très violemment frappé dans la nuit du 2 au 3 décembre 1960. Le
ministre belge des affaires étrangères, Wigny, est prévenu par l'ambassadede
Belgique à Brazzaville dans un télégramme en date du 3 décembre : "Fortement maltraité au cours de la nuit du 2 au 3 décembre
par commandos qui lui auraient notamment brûlé la barbe. Bomboko est intervenu
pour calmer les esprits, mais sans succès. D'après témoin occulaire, intéressé
est actuellement très mal en point" (cité par
Ludo de Witte, ibid, p.137). Dans ce même télégramme l'ambassadeur belge de
Brazzaville engage Kasavubu, le maillon faible de la coalition néocoloniale, à
plus de "fermeté".
Les traitements infligés à Ndjili et à
Binza par les soldats de l'ANC de Mobutu ont été filmés par la presse et
malgré les efforts déployés par l'ambassadeur des USA, Timberlake, ceux-ci
seront diffusés dans le monde entier mettant l'ONU dans une fâcheuse posture.
Les Nations-Unies par l'intermédiaire de leur secrétaire général émettront des
protestations envers le gouvernement féal de Léopoldville sans exiger la moindre
sanction ni une quelconque action. Timberlake justifiera les violences en
écrivant "la violence appelle la violence" (Ludo de Witte, ibid, p.138). Il
s'agissait selon Vandewalle de se couvrir contre la fronde à l'ONU des pays
afro-asiatiques (Ludo de Wilde, inid, p.139).
Le
3 décembre, Lumumba est transféré au camp militaire de Hardy à Thysville. Un
contingent de casques bleus marocains ne manque pas de signaler au représentant
de l'ONU au Congo, Dayal, les mauvais traitements infligés à Lumumba dans ces
baraquements : "On dit qu'il souffre de graves
blessures reçues avant son arrivée. Il a été tondu et on lui laisse les mains
liées. On le tient en cellule dans des conditions inhumaines pour ce qui est de
la santé et de l'hygiène" (cité par Ludo de Witte, ibid, p.139). De plus,
le 5 décembre toujours selon Ludo de Witte (ibid, p.140), Dayal écrit au
secrétaire général de l'ONU, Hammarskjöld : "Le
détachement marocain signale qu'il y a des grandes discussions au sein de la
base de l'ANC à propos des traitements réservés à Lumumba. Le débat n'est pas
clos". Dernière lettre de Lumumba à sa
femme Pauline.
Lettre écrite en prison en décembre 1960.
Publiée par Jean Van Lierde en 1963 puis rééditée en 1997. Lettre de
Lumumba qui fut aussi publiée dans Jeun Afrique. Les commentaires en
italique sont de Jean Van Lierde.
Ce départ de Lumumba
coïncidait avec le retour de M. Kasa-Vubu de New-York où il avait obtenu
la validation de sa délégation près des Nations Unies.
La même
nuit plusieurs ministres M.N.C. quittèrent également Léopoldville :
Gbenye, Mpolo, Kashamura, Okito, Mujanay et Mbuy. Ces deux derniers se
séparèrent de la colonne et furent massacrés au Kasaï. Mpolo et Okito
furent arrêtés à Mushie et transférés à Léopoldville.
Le
vote de l'O.N.U. en faveur de Kasa-vubu avait persuadé les leaders M.N.C
que l'O.NU.C. n'empêcherait plus désormais leur arrestation. Dès que
la nouvelle fut connue, elle fit sensation, et aussitôt mes larbins du
colonialisme prêtèrent au major Pongo de la Sûreté conglaise des
avions de reconnaissance à basse altitude pour repérer les traces de
Lumumba sur les routes de brousse. Le 29 sa présence était signalée à
Kikwit, le fief du P.S.A., où il tint des meetings.
Puis les
voitures du convoi furent repérées alors qu'elles entraient au Kasaï et le
ssoldats mobutistes arrêtèrent M. Lumumba. Celui-ci aurait pu s'échapper
encore, mais il ne voulut pas abandonner sa femme avec laquelle il fasait
ce voyage en souvenir de leur enfant perdu. De sa prison, il enverra alors
à Pauline Lumumba cette dernière lettre que publia l'hebdomadaire
tiunisien Jeune Afrique.
Ma
compagne chérie,
Je t'écris ces mots sans savoir s'ils te
parviendront, quand ils te parviendront et si je serai en vie lorsque tu
les liras. Tout au long de ma lutte pour l'indépendance de mon pays, je
n'ai jamais douté un seul instant du triomphe final de la cause sacrée à
laquelle mes compagnons et moi avons consacré toute notre vie. Mais ce que
nous voulions pour notre pays, son droit à une vie honorable, à une
dignité sans tache, à une indépendance sans restrictions, le colonialisme
belge et ses alliés occidentaux - qui ont trouvé des soutiens directs et
indirects, délibérés et non délibérés, parmi certains hauts fonctionnaires
des Nations-Unies, cet organisme en qui nous avons placé toute notre
confiance lorsque nous avons fait appel à son assistance - ne l'ont jamais
voulu.
Ils ont corrompu certains de nos compatriotes, ils ont
contribué à déformer la vérité et à souiller notre indépendance. Que
pourrai je dire d'autre ?
Que mort, vivant, libre ou en prison sur
ordre des colonialistes, ce n'est pas ma personne qui compte. C'est le
Congo, c'est notre pauvre peuple dont on a transformé l'indépendance en
une cage d'où l'on nous regarde du dehors, tantôt avec cette compassion
bénévole, tantôt avec joie et plaisir. Mais ma foi restera inébranlable.
Je sais et je sens au fond de moi même que tôt ou tard mon peuple se
débarassera de tous ses ennemis intérieurs et extérieurs, qu'il se lèvera
comme un seul homme pour dire non au capitalisme dégradant et honteux, et
pour reprendre sa dignité sous un soleil pur.
Nous ne sommes pas
seuls. L'Afrique, l'Asie et les peuples libres et libérés de tous les
coins du monde se trouveront toujours aux côtés de millions de congolais
qui n'abandonneront la lutte que le jour où il n'y aura plus de
colonisateurs et leurs mercenaires dans notre pays. A mes enfants que je
laisse, et que peut-être je ne reverrai plus, je veux qu'on dise que
l'avenir du Congo est beau et qu'il attend d'eux, comme il attend de
chaque Congolais, d'accomplir la tâche sacrée de la reconstruction de
notre indépendance et de notre souveraineté, car sans dignité il n'y a pas
de liberté, sans justice il n'y a pas de dignité, et sans indépendance il
n'y a pas d'hommes libres.
Ni brutalités, ni sévices, ni tortures
ne m'ont jamais amené à demander la grâce, car je préfère mourir la tête
haute, la foi inébranlable et la confiance profonde dans la destinée de
mon pays, plutôt que vivre dans la soumission et le mépris des principes
sacrés. L'histoire dira un jour son mot, mais ce ne sera pas l'histoire
qu'on enseignera à Bruxelles, Washington, Paris ou aux Nations Unies, mais
celle qu'on enseignera dans les pays affranchis du colonialisme et de ses
fantoches. L'Afrique écrira sa propre histoire et elle sera au nord et au
sud du Sahara une histoire de gloire et de dignité. Ne me pleure pas, ma
compagne. Moi je sais que mon pays, qui souffre tant, saura défendre son
indépendance et sa liberté.
Vive le Congo ! Vive l'Afrique
!
C'est le 1er décembre que les militaires de Port-Francqui
vinrent arrêter Lumumba à Bulonga-Mweka et menaçèrent de tuer le
prisonnier. Plusieurs éléments exigeaient qu'il soit expédié au Katanga,
mais les ordres de Nendaka étaient formels, ils devaient le ramener à
Léopoldville, où il arriva le 2 décembre à 17 heures dans un avion
d'Air-Congo.
La télévision et les reporters du cinéma ont filmé
cette scène odieuse de leur arrivée à Ndjili où ils furent battus et
humiliés, sous l'oeil des caméras, par des soldats déchaînés. Mais pendant
ces minutes terribles la figure de Lumumba apparaît sereine et fière. Il
tient la tête haute sous les coups et pose avec commisération ses regards
sur les faces brutales des mutins excités.
Le 3 décembre
après-midi, une colonne militaire assure son transfert au camp Hardy à
Thysville. M. Hammerskjöld intervient auprès de M. Kasa-vubu pour le
respect de la légalité et le chef de l'Etat, le 7 décembre, répond que le
déroulement du procès sera correct.
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Prochain
épisode : 24.12.05 Episode XII : Dernier
Noël pour Lumumba. Lumumba résiste, les patriotes congolais progressent, à
Léopoldville la subversion s'étend au sein de l'ANC