Coloniser, Exterminer

TABLE DES MATIERES
INTRODUCTION 

CHAPITRE PREMIER
DES « ARABES »


CHAPITRE 2
GUERRE AUX « ARABES »
ET GUERRE DES RACES


CHAPITRE 3
DE LA GUERRE COLONIALE 


CHAPITRE IV
L'ÉTAT COLONIAL : UN ÉTAT D'EXCEPTION PERMANENT


CHAPITRE V
LA « COLONIALE » CONTRE LA « SOCIALE»


CONCLUSION

INDEX DES NOMS DE PERSONNES

INDEX THÉMATIQUE

le négationnisme colonial

La récente polémique provoquée par les déclarations obscènes de Jean-Marie Le Pen sur le massacre d'Oradour-sur-Glane et le rôle de la Gestapo pendant l'Occupation occulte un autre négationnisme qui, portant sur la période coloniale, prospère allégrement aujourd'hui.

Mercredi 5 mars 2003. Conformément aux règles de la procédure législative, la présidence de l'Assemblée nationale enregistre ce jour-là la proposition de loi n° 667 déposée par de nombreux députés. Parmi eux se trouve Philippe Douste-Blazy, aujourd'hui ministre de la santé.

Les attendus de cette loi, comme le texte lui-même, sont brefs ; ils sont ainsi rédigés : "L'histoire de la présence française en Algérie se déroule entre deux conflits : la conquête coloniale, de 1840 à 1847, et la guerre d'indépendance qui s'est terminée par les accords d'Evian en 1962. Pendant cette période, la République a cependant apporté sur la terre d'Algérie son savoir-faire scientifique, technique et administratif, sa culture et sa langue, et beaucoup d'hommes et de femmes, souvent de condition modeste, venus de toute l'Europe et de toutes confessions, ont fondé des familles sur ce qui était alors un département français. C'est en grande partie grâce à leur courage et leur goût d'entreprendre que le pays s'est développé. C'est pourquoi (...) il nous paraît souhaitable et juste que la représentation nationale reconnaisse l'ouvre de la plupart de ces hommes et de ces femmes qui par leur travail et leurs efforts, et quelquefois au prix de leur vie, ont représenté pendant plus d'un siècle la France de l'autre côté de la Méditerranée...

Coloniser. Exterminer
de Olivier Le Cour Grandmaison
Edition Fayard. 22 Euros

Quelles furent les spécificités des conflits coloniaux engagés par la France en Afrique du Nord et ailleurs ? Que nous apprennent les méthodes singulières - enfumades, massacres de prisonniers et de civils, razzias, destructions de cultures et de villages - couramment employées par les militaires français sur la nature de la guerre conduite pour pacifier l'ancienne Régence d'Alger ? Pourquoi de nombreuses mesures racistes et discriminatoires ont-elles été élaborées puis appliquées au cours de la conquête et de la colonisation de l'Algérie ? Comment furent-elles codifiées sous la Troisième République puis étendues aux nouveaux territoires de l'empire tels que l'Indochine, la Nouvelle-Calédonie et l'Afrique-Occidentale française ?
Telles sont quelques-unes des questions auxquelles cet ouvrage entend répondre. En effet, la conquête puis la colonisation difficiles et meurtrières de l'Algérie doivent être considérées comme une sorte de vaste laboratoire au sein duquel des concepts - ceux de «races inférieures», de «vie sans valeur» et d'«espace vital», promis à l'avenir et aux usages que l'on sait - furent forgés. De même, on découvre les origines de nouvelles techniques répressives - l'internement administratif et la responsabilité collective notamment - qui, avec le Code de l'indigénat adopté en 1881, firent de l'État colonial un état d'exception permanent. Plus tard, l'internement fut même importé en métropole pour s'appliquer, à la fin des années 1930, aux étrangers d'abord, aux communistes ensuite puis aux Juifs après l'arrivée de Pétain au pouvoir.
S'appuyant sur quantité de documents peu connus voire oubliés, sur la littérature aussi, cette étude originale et dédisciplinarisée éclaire d'un jour nouveau les particularités du dernier conflit qui s'est déroulé entre 1954 et 1962, mais aussi les violences extrêmes et les guerres totales qui ont ravagé le Vieux Continent au cours du XXe siècle.

Biographie de l'auteur
Olivier Le Cour Grandmaison enseigne les sciences politiques et la philosophie politique d l'Université. Il a notamment publié Les Citoyennetés en Révolution (1789-1794) (PUF, 1992), Le 17 octobre 1961 : un crime d'État à Paris (collectif, La Dispute, 2001), et Haine(s). Philosophie et Politique (PUF, 2002).

                              

Contre le Négationnisme d'Etat des Crimes contre l'Humanité durant la colonisation
Signez la pétition des historiens contre la loi du 23 février 2005
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 La loi du 23 février 2005 "portant reconnaissance de la Nation et contribution nationale en faveur des Français rapatriés" ne retient que le rôle "positif" de la colonisation et impose un mensonge officiel sur des crimes, sur des massacres allant parfois jusqu'au génocide, sur l'esclavage, sur le racisme hérité de ce passé... (elle) légalise un communautarisme nationaliste suscitant en réaction le communautarisme de groupes ainsi interdits de tout passé....



Introduction
 

«La conquête de la terre, qui signifie principalement la prendre à des hommes d'une autre couleur que nous, ou dont le nez est un peu plus plat, n'est pas une jolie chose quand on la regarde de près. » J. CONRAD (1902).

 
« Ce contre quoi je réagis est cette rupture qui existe entre l'histoire sociale et l'histoire des idées. Les historiens des sociétés sont censés décrire la manière dont les gens agissent sans penser, et les historiens des idées, la manière dont des gens pensent sans agir. »M. FOUCAULT (1988).
 
L'Algérie : « une question de salut public et d'honneur national »

Lundi 24 mai 1847, Assemblée nationale. «La domination paisible et la colonisation rapide de l'Algérie sont assurément les deux plus grands intérêts que la France ait aujourd'hui dans le monde ; ils sont grands en eux-mêmes, et par le rapport direct et nécessaire qu'ils ont avec tous les autres. Notre prépondérance en Europe, l'ordre de nos finances, la vie d'une partie de nos concitoyens, notre honneur national, sont ici engagés de la manière la plus formidable », affirme un député déjà célèbre et qui le demeure aujourd'hui. Dès 1828, il s'est prononcé en faveur d'une expédition militaire contre la Régence d'Alger et, quelques années plus tard, pour « la colonisation partielle et la domination totale » de cette  pour ses écrits sur la réforme du système pénitentiaire, tenu enfin pour un spécialiste avisé des affaires étrangères et de la question algérienne, Tocqueville est un homme politique influent. D'autant plus qu'en 1847 il n'intervient pas à titre personnel, mais au nom d'une commission ad hoc dont les conclusions ont été entendues par le gouvernement1. Au moment où le député de Valognes rédige ces lignes qui disent, de façon exemplaire et insistante, l'importance de l'Algérie pour la métropole, peu de ses collègues contestent la nécessité de coloniser ce territoire. En s'exprimant de la sorte, il sait avoir le soutien de la plupart des membres de l'Assemblée nationale, et c'est en porte-parole de cette majorité jugée par lui trop silencieuse qu'il se présente pour mieux défendre les orientations de ses pairs. « De l'avis de tout le monde, pris isolément, un à un, sur ces bancs », il s'agit, comme il l'a déclaré quelques mois plus tôt, de « la plus grande affaire du pays, qui l'atteint dans son présent, qui le menace dans son avenir, qui, en un mot, est [...] à la tête de tous les intérêts que la France a dans le monde2 ». Déjà, la question algérienne transcende maints clivages partisans et autorise parfois des accords improbables au regard des confrontations qui divisent habituellement les élus et les responsables de ces temps. Ainsi verra-t-on le maréchal Bugeaud et l'ancien ministre socialiste Louis Blanc, par exemple, farouches adversaires que tout oppose sur le terrain de la politique intérieure, défendre des projets de colonisation voisins en 1848, et le premier approuver le second. Magie des «intérêts supérieurs » du pays. 

Les analyses de Tocqueville sont courantes ; de même les propositions concrètes qu'il a faites pour réduire les résistances des populations « indigènes » et anéantir la puissance d'Abd el-Kader, leur chef principal. La lecture des textes et des discours de cette époque révèle, quelle que soit leur nature, une véritable passion collective pour l'ancienne Régence partagée par des élus, des militaires, des écrivains et des réformateurs venus de tous les horizons politiques. Ils ne sont pas les seuls ; l'« opinion publique » elle-même, après avoir été « exaltée » par la révolution de 1830, s'est enthousiasmée pour la « conquête d'Alger », soutient Buret. « Coloniste » ardent, lui aussi est convaincu que l'« Afrique » est « une question de salut public et d'honneur national»...