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"Le 3
décembre à 14h00 Z arrive de Lubumbashi (indicatif GR38) le message
ci-après : "Votre message ce matin relatif transfert le Diable et
contrairement réponse transmise midi, le Juif être d'accord si demande
officielle lui transmise pour transfert Katanga sous responsabilité
gouvernement Léo"(1). Déclaration de Paul Heureux,
opérateur du colonel Marlière à Brazzaville du 20 octobre au 10
décembre 1960, devant la commission d'enquête parlementaire belge du 10
septembre 2001. (cité par Luc de Vos et coll., Les secrets de l'Affaire
Lumumba p.272).
Le voyage de Lumumba vers Stanleyville fut un tel succès qu'il
entraîna sa perte. Dès le mardi 29 novembre, suite à un meeting
aux environs de Bulungu, Lumumba est repéré par des coopérants
européens et signalé aux autorités de Léopoldville (voir
épisode IX
). L'ambassadeur belge à Brazzaville fait suivre les
informations obtenues par son agent Crokart dans un télex en date du
30.11.1960 : " 1. Le 29 matin trace de Lumumba relevée près Kikwit.
Il devait tenir réunion vers 10h30. Mesures ont été prises par Mobutu
pour couper accès Kasaï mais difficultés d'exécution. Situation
est paisible à Léo. Les commissaires généraux commencent rendre
compte gravité de la situation. En région Kikwit troubles à
craindre provoqués par agitation PSA. Ainsi un des trois avions
transportant commandos n'a pu atterrir à Kikwit suite obstruction plaine par engins
divers..." (Luc de Vos et coll., Les secrets de l'Affaire Lumumba
p.267). Le soir du 30 novembre Lumumba arrive à Brabanta
et y retrouve d'autres nationalistes en fuite, notamment Pierre Mulele,
Remy Mwamba, Valentin Lubuma et Gabriel Yumbu. Tandis que le cortège de Lumumba roule à vive
allure vers Stanleyville sur les chemins menant a Port-Franqui, des
avions de reconnaissance sont envoyés, soit disant à la demande de
Mobutu, par les autorités belges et la CIA pour retrouver Lumumba.
Deux avions de la Sabena avec à leurs commandes des pilotes
européens partent en repérage. Un autre avion piloté par le fameux Raymond
(cf.
épisode
IX ) propriétaire de la
compagnie Air Brousse est aussi envoyé à la recherche des
"fugitifs". Comme le revèlera la Sûreté belge, le CRISP et Brassine (cf.
Luc de Vos,et coll.,
Les secrets de l'Affaire
Lumumba p.268-269),
c'est le pilote belge, Arsène Ruwet, qui repèrera la trace de Lumumba
sur la route menant à Port-Franqui.
Après un
nouveau meeting dans l'après-midi, Lumumba passe Port-Franqui dans la
journée du 1er décembre et repart vers Stanleyville. Dans la
nuit du 1er au 2 décembre il atteint Lodi sur la rive gauche de la Sankuru
large de 600m, l'ultime obstacle qui le sépare de Stanleyville. De
l'autre côté de la rivière la province est exclusivement nationaliste et
les forces supplétives de Mobutu sont quasiment inopérantes. Lumumba vers
minuit avec Mulele, Lubuma et Kamishanga traversent et arrivent sur
la rive droite de la Sankuru tandis que les autres attendent la
pirogue. De l'autre côté attendent la femme de Lumumba, son fils Roland et
certains de ses ex-ministres. La légende veut que Lumumba sachant
sa famille et ses amis capturés par les forces de l'ANC pro-Mobutu
décida de retraverser avec la pirogue pour aller secourir ses
proches. Toujours est-il que lorsque Lumumba retraverse la Sankuru
dans l'autre sens pour aller chercher ses proches il
sera arrêté par les soldats de Mobutu. Mulele
qui était resté sur l'autre rive rejoindra
Stanleyville sans encombres. Lumumba a un tel talent
d'orateur et est si charismatique qu'il finit presque par convaincre
les troupes de les relâcher au nom d'un Congo indépendant mais des
renforts surgissent et arrêtent Lumumba, sa femme et son fils ainsi
que les ex-ministres Mpolo et Gizenga (erratum il s'agit en fait d'Okito. Gizenga à la tête du gouvernement de Stanleyville depuis le 12 décembre sera
arrêté beaucoup plus tard ;En réalité Okito et
Mpolo ont été arrêtés par les troupes de Mobutu à Mushie et seront transférés ultérieurement à Léopoldville où
ils rejoindront Lumumba en captivité lors de son transfert
vers Elisabethville. Les deux autres ex-ministres du MNC, Mujanay et Mbuy,
qui sont partis avec eux de Léopoldville n'obtiendront pas de sursis.
Arrêtés au Kasaï, ils seront massacrés sur le champs; modif du
10.12.05)
. Le groupe est alors transféré vers
Mweka. C'est alors que le chauffeur de Lumumba fonce vers un camps de
l'ONU déténu par des troupes ghanéennes. Brassine raconte
(cité dans
L'Assassinat de Lumumba Ludo
De Witte, Edition Karthala p. 132) : " Profitant d'un
relâchement de la vigilance des gardes ANC, le chauffeur de P.
Lumumba (...) un lieutenant ghanéen (...) aurait expliqué qu'il n'avait
pas mission de le prendre sous sa protection. Des soldats congolais
arrivent alors sur les lieux, trouvent Lumumba accoudé à l'arrière de la
Peugeot, le frappent à coups de crosse et l'emmènent. S'étant insurgés
contre l'attitude de leur officier, des soldats ghanéens libèrent les
autres fugitifs, prisonniers et menacés au centre de Mweka, mais leur
intervention tardive ne peut plus sauver le Premier congolais".
De fait, l'ONU avait laissé pour consigne de ne pas intervenir en
cas d'arrestation de Lumumba comme l'atteste les consignes laissées par le
général von Horn, commandant en chef des forces de l'ONU : "Aucune,
répète : aucune action concernant Lumumba ne peut être entreprise par
vous. Nous n'étions responsables pour sa sécurité que dans sa
maison à Léopoldville. Il a toujours été entendu et annoncé
publiquement que c'est à ses propres risques qu'il tenterait de sortir de
sa maison".
( L'Assassinat de Lumumba Ludo
De Witte, Edition Karthala, ibid, p.133). Dayal confirme les
consignes du commandant en chef des forces de l'ONU dans un télégramme
au secrétaire général Hammarskjöld le 1er décembre : "[Les
Ghanéens] ont signalé hier en passant, leur intention de prendre en
détention protectrice si la demande leur était adressée. Nous avons
clairement défendu notre point de vue que seulement dans sa résidence, il
se trouvait sous la protection de l'ONU". (ibid, p.133). En
d'autres termes, l'ONUC a livré Lumumba aux soldats de Mobutu à qui il
avait faussé compagnie. Ceci est consigné dans les archives de
l'ONUC, "Summary of events leading to the arrest of Mr Patrice Lumumba at
Mweka in Kasaï Province on 2nd December 1960", dans un télégramme de Dayal
à Hammarskjold : "La première réaction [de la brigade ghanéenne] quand
elle apprit que Lumumba avait renoncé à la protection de l'ONU à
Léopoldville, fut de lui assurer une détention de protection dans
l'hypothèse d'un danger d'arrestation ou de blessure. Elle (...) reçut des
instructions très précises : sous aucun prétexte, aucune action concernant
Lumumba ne peut être entreprise. Ces instructions ont été suivies à la
lettre". (ibidem, p. 134)
Le 2 décembre, à Port-Franqui, Lumumba est alors livré
par les soldats de Mobutu à Gilbert Pongo, adjoint de Nendaka le chef de
la Sûreté de Mobutu. Dès lors un débat s'engage entre le pilote belge qui
veut favoriser la livraison de Lumumba aux autorités sécessionistes
d'Elisabethville pour comparaître en raison de "crimes de droit commun" et
Gilbert Pongo qui refuse cette consigne. De toute évidence il y avait des
consignes des autorités belges pour transférer le groupe vers leur pire
ennemi au Katanga où les paras belges encadraient les forces supplétives
d'Elisabethville. C'est ce que révèla Paul Heureux lors de la
commission d'enquête belge sur la mort de Lumumba en septembre 2001
(
texte en entête
).
Le pilote de l'avion tenta tout pour que l'avion soit détourné
sur Elisabethville selon la Sûreté belge,le CRISP et Brassine (cf Luc de
Vos et coll.,
Les secrets de l'Affaire
Lumumba
p. 269). "Remis dans l'avion, le pilote a fait tout ce
qu'il a pu pour convaincre Gilbert Pongo d'aller atterir à Elisabethville,
mais ce dernier, fidèle à l'ordre reçu du chef de la Sûreté, est parvenu à
convaincre le pilote de rentrer à Léopoldville"(cité par Luc de Vos
et coll., ibid, p.268). Arsène Ruwet, le pilote décéda d'un accident de
voiture en Belgique peu après les évènements.
Le samedi 3
décembre, l'agent belge Crokart adresse à Bruxelles le télégramme suivant
: "Après arrêt camp Kokolo, intéressé devrait être dirigé vers camp
Hardy à Thysville. Autorités Léopoldville vont prendre contact,
semble-t-il, avec autorités Katanga pour obtenir accord ce dernier en
vue transfert Lumumba prison Katanga. Actuellement, aucun
renseignement sur état d'esprit Kasavubu mais action entreprise par
intermédiaire aile progressiste Abako et entourage en vue obtenir fermeté
sa part..." (ibidem, p. 272).
Pour Ludo de Witte (
L'Assassinat de Lumumba Ludo De Witte, Edition
Karthala p. 135), il s'agit pour Bruxelles de décharger le
régime faible et aux abois de Léopoldville de personnalités nationalistes
de premier plan dont la popularité et la légitimité excèdent celles de
Mobutu et Kasavubu
réunis.
Samedi prochain :
Lumumba humilié, Lumumba torturé, Lumumba
emprisonné
__________________________________________________________ A l'époque pour la Sûreté militaire belge : le
"Diable" désignait Lumumba et le "Juif" Moïse
Tshombe.
__________________________________________________________ Dernière
modif : le 10.12.05 |