PARIS PAS BLANC (BILLETS D'AFRIQUE)

 ( Novembre 2002 )
http://www.survie-france.org/IMG/doc/doc-94.doc

Il ne faut pas sous-estimer la dimension locale de la rébellion. Houphouët-Boigny a toujours mal aimé son armée : il n'en avait pas besoin, il avait l'armée française. Pourtant, sur le tard, un commando d'élite a été formé par les Français : les Firpac. Ses sous-officiers se sont aguerris et politisés au fil des années, notamment lors de la mission interafricaine en Centrafrique (Misab). Ils se sont organisés en cercles plus ou moins secrets, puis se sont autoproclamés les fers de lance des maux de la Côte d'Ivoire ; armée déclassée, Nordistes discriminés, etc .

Protagonistes du coup d'État de 1999 qui renversa Henri Konan Bédié, successeur d'Houphouët, ils portèrent au pouvoir le général Gueï, aux fortes attaches françafricaines. Gueï les ayant "trahis" après les avoir honorés, ils sont entrés dans un cycle "latino-américain", entre tentatives de putsch et répression. Ils ont connu la torture ou l'exil, tout en contribuant au passage à installer Gbagbo contre Gueï - qui pensait juguler le scrutin présidentiel.

Quittons cette histoire compliquée et assez peu soucieuse des formes de la démocratie pour en venir au 19 septembre. Le noyau rebelle s'était établi au Burkina voisin. Il y a préparé une forte logistique et obtenu beaucoup d'argent. La Françafrique est chez elle à Ouagadougou (Compaoré est une sorte de croisement des réseaux Foccart et Pasqua) et elle trône à l'Élysée : il est difficile de croire que l'on n'y savait pas ce qui se tramait au cour du "pré carré" ; par ailleurs, la droite hexagonale a d'autres amis ivoiriens que Laurent Gbagbo, jugé trop peu "coopérant" avec les intérêts français (tels ceux de Bouygues dans l'eau, l'électricité et les grands travaux).

Bref, il est probable que l'Élysée a laissé faire ou favorisé la perspective d'un changement de pouvoir à Abidjan. Cela nous a été confirmé par deux sources, l'une rapportant la confidence d'un Chiraquien, l'autre proche des rebelles 1. Ce choix françafricain ouvrait la boîte de Pandore, dans un contexte hautement inflammable. Un risque insensé. La légitimité de Gbagbo peut certes être contestée (les manoeuvres autour du scrutin présidentiel de 2000 ont évincé près des deux-tiers du corps électoral). Mais pas de cette manière. 
Les choses ne se sont pas déroulées comme prévu. Même si certains à Paris rêvent encore d'exploiter la situation, la plupart se demandent désormais comment éviter l'implosion, ou l'explosion. Car une guerre civile prendrait rapidement une dimension régionale, branchée sur les réseaux de guerre tout proches (entre Guinée, Sierra Leone et Liberia), tandis que les voisins du Nord devraient prendre la défense de leurs nombreux ressortissants .  La Côte d'Ivoire et l'Afrique de l'Ouest n'ont sûrement pas besoin de ça. La priorité des priorités était de refroidir les ardeurs fratricides, en espérant que la politique, voire la sagesse, arrêtent le pays au bord du gouffre. Dans cette phase, l'armée française a joué les tampons. Utilement : on lui a suffisamment reproché d'avoir déserté Kigali au début du génocide, après la traditionnelle opération d'évacuation des étrangers (Amaryllis ).

L'on nous reproche à Abidjan de ne pas assez dénoncer les responsabilités des assaillants et de leurs complices (dont le Burkina de Compaoré, spécialiste ès déstabilisation). Nous n'allons pas abandonner le combat contre la Françafrique, dont on vient encore de mesurer la voracité irresponsable. Mais, selon nous, l'urgence n'est pas aujourd'hui de décrypter le (ou les) coup(s) d'État, elle est de trouver et emprunter le chemin du moindre pire.


1. Notons aussi que pendant plusieurs semaines, les médias parisiens sont restés muets ou hésitants sur la nature de la rébellion. Si celle-ci avait été le fait d'un "ennemi de la France", nul doute que les Services français l'auraient dénoncé dans les 24 heures, par les canaux habituels.