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Nous publions l'intégrale de l'intervention de Catherine Coquio, présidente d'AIRCRIGE lors du colloque des Historiens
àl'espace Marx organisé par les Cahiers d'histoire sur le thème du "négationnisme en histoire colonial ". Ce texte a été réactualisé par l'auteur. Les encarts en bleu-vert et les liens web dans le texte sont des ajouts de Pressafrique.
Les références de bas de page sont publiées telles que dans le texte original à paraître prochainement dans les
Cahiers d'histoire.

 Guerre coloniale française et génocide rwandais : implication et négation.

Catherine Coquio

(Présidente d'Aircrige )

  

Parlant du génocide des Tutsi du Rwanda en 1994 dans le cadre d'un travail collectif sur la négation des crimes coloniaux, je voudrais d'abord préciser deux points.

1. Il n'y a pour moi aucun amalgame possible entre les massacres coloniaux et l'extermination génocidaire telle qu'on la vue se réaliser au Rwanda en 1994.

Chacun sait pourtant que le massacre, souvent accompagné d'un discours sur « l'espace vital » et l'extermination nécessaire, fut une pratique coutumière au cours des guerres coloniales européennes, pratique qui contribua à rendre historiquement possible le génocide nazi - comme Sven Lindqvist[1] le démontra magistralement deux ans avant le génocide rwandais. Mais la destruction génocidaire, qui a fait l'objet d'une définition juridique précise dans la Convention de 1948, reprise dans les statuts de la Cour Pénale Internationale 50 ans plus tard, suppose un type d'objectif, un degré de planification et des modes de réalisation spécifiques. Le génocide se distingue ainsi radicalement de la guerre civile ou du conflit interethnique. Il représente d'autre part un cas très particulier de crime contre l'humanité.

Qui a étudié parallèlement le déroulement des massacres de 1994 au Rwanda et ceux commis par l'armée française en Algérie, quelles que soient leur extrême violence et leur gravité[2], de la conquête coloniale à la guerre d'indépendance, ne peut avoir aucune hésitation sur ce point. Pourtant, ce qui s'est passé pendant la Bataille d'Alger (1957) a un rapport direct avec ce qui s'est passé au Rwanda en 1990-1994. Ce rapport, qui n'est pas seulement d'analogie, ne permet nullement de qualifier de génocide ce qui s'est passé en Algérie, mais de comprendre le rôle particulier que joua la France dans l'histoire du génocide rwandais. Comment un tel rapport doit-il se comprendre ?

Ces distinctions en effet n'empêchent pas de poser la question du passage de la violence guerrière à la violence génocidaire. Elle se pose au sujet par exemple des massacres ethniques commis au Cameroun pendant la guerre d'indépendance avec l'encouragement de l'armée française, d'une très grande ampleur et qui restent occultés[3]. Elle se pose également, de manière différente, à propos de la guerre menée par la France au Rwanda plus de trente ans plus tard. Car cette guerre à la fois militaire, diplomatique et politique, a croisé la réalité du génocide en 1994. La question se pose donc de la nature exacte de ce croisement, qu'on interprétera ou non en termes de complicité de génocide.

2. Ma position sur ce sujet est celle de la structure au nom de laquelle je m'exprime ici :  non en tant qu'universitaire spécialiste de littérature comparée[4], mais au nom d'Aircrige, une des associations membres de la Commission d'Enquête Citoyenne (CEC) sur l'implication de la France dans le génocide rwandais. Cette Commission s'est réunie en mars 2004, et a publié un an plus tard son rapport, sous le titre L'Horreur qui nous prend au visage. L'Etat français et le génocide au Rwanda (Karthala, 2004)[5].

Ce rapport est venu compléter deux grands ensembles de documents : a. l'enquête conduite par la FIDH et Human Rights Watch sous la direction de l'historienne Alison Desforges, et publiée sous le titre Aucun témoin ne doit survivre. Le génocide au Rwanda (Karthala , 1999) ; b. le volumineux rapport de la Mission d'Information Parlementaire (MIP), présidée par P. Quilès, publié en 1998 sous le titre Enquête sur la tragédie rwandaise[6].

En ce qui concerne les responsabilités françaises, les conclusions de ce rapport se situent très en-deça du contenu du premier livre, mais aussi des documents produits par ce rapport lui-même - en particulier ses Annexes - , accablants déjà pour l'Etat français. « La France, conclut Paul Quilès en décembre 1998, n'a en aucune manière incité, encouragé, aidé ou soutenu ceux qui ont orchestré le génocide ».

La contradiction parfois criante entre les conclusions du rapport et son contenu, mais aussi les lacunes internes de celui-ci - dues en particulier à l'absence de certains témoins et acteurs de premier plan - ont conduit un certain nombre d'individus et d'associations (Aircrige, Obsarm , Cimade ) à l'initiative de l'association Survie, alors présidée par François-Xavier Verschave, à former une « Commission d'Enquête Citoyenne » destinée à l'établissement des faits le plus complet possible sur cette question majeure.

Cette Commission disposait de peu de moyens matériels, mais de nouveaux documents et en particulier de témoignages majeurs : non seulement ceux, qui venaient d'être publiés, du journaliste Patrick de Saint-Exupéry et de Roméo Dallaire[7], responsable des forces de l'ONU pendant le génocide, mais aussi ceux de miliciens et de rescapés rwandais, recueillis par la Commission elle-même, et qu'il fallut entendre et recouper. L'ensemble des éléments accessibles furent examinés avec l'aide d'historiens, d'enquêteurs et spécialistes du Rwanda et de chaque domaine évoqué : furent ainsi entendus Alison Desforges, Jean-Pierre Chrétien, Gabriel Périès, Colette Braeckmann. En revanche, alors que toute la classe politique chronologiquement concernée fut invitée, deux personnes seulement répondirent[8].

Cette Commission, qui en appelle à un enquête à la fois historique et juridique plus soutenue, a conclu à la « présomption de complicité » d'ordre à la fois  « militaire », « diplomatique », « financier » et « politique » : c'est ainsi que s'organise ce rapport de 600 pages, qui consacre également un chapitre aux « Idéologies et médias », et un à l'Opération Turquoise. Le Président de cette Commission, Géraud de la Pradelle, a publié conjointement, sous le titre Imprescriptible. L'implication française dans le génocide tutsi portée devant les tribnaux (Les Arènes , 2005), un mémento juridique exposant les enjeux et modalités d'un recours devant la justice.

Représentée dans cette Commission, Aircrige a par ailleurs conduit des travaux parallèles, destinés à réfléchir sur l'écriture et la mémoire de ce génocide[9] et à élargir le champ sur les versants épistémologique et politique : en s'interrogeant, d'une part, sur le rôle du témoignage dans l'écriture d'une histoire niée après les grandes catastrophes du siècle[10] ; en étudiant, d'autre part, les comportements récents de l'Etat français relatifs aux crimes contre l'humanité ces quinze dernières années : ceci en mettant en relation le déni d'un passé inassumable et certaines compromissions actives (ex-Yougoslavie, Algérie, Soudan, Rwanda), pour s'interroger sur la récurente mise entre parenthèses du génocide, au passé comme au présent[11].

Le contre-temps colonial en 1994

En quoi le génocide des Tutsi du Rwanda, commis par les forces du Hutu Power avec la participation de la population rwandaise, concerne-t-il l'histoire coloniale française ?

Ce qui s'est passé en 1994, c'est-à-dire la conjonction d'une guerre et d'un génocide - n'est pas à envisager comme un « après-coup » de la colonisation, ni comme le développement d'une histoire tragique issue de ses « séquelles ». Ce n'est pas non plus une histoire « d'après la décolonisation », bien que l'indépendance du Rwanda ait été proclamée en 1962, peu après la création de la « République rwandaise » issue de la « révolution sociale » de 1959.

D'une part, il n'y a pas eu de « décolonisation » au Rwanda : c'est précisément à cela qu'a servi la fameuse « révolution sociale », qui, devant les désirs d'émancipation de l'élite tutsi bientôt gagnée à la cause de l'indépendance, porta au pouvoir la majorité hutu : la « révolution » qui installa la « République » rwandaise fut un renversement d'alliance coloniale.

D'autre part, le Rwanda ne fut pas une « colonie » française au sens strict du terme. Pénétré en avril 1894 par les Allemands, le Rwanda est vite devenu, pour un demi-siècle, une colonie belge. La présence française s'y est néanmoins manifestée fortement, d'abord à travers le pouvoir de l'Eglise, qui a réussi à créer un Etat quasi théocratique pendant plusieurs décennies, puis dans les formes d'une « amitié politique » qui devint une coopération militaire au cours des années soixante-dix.

Enfin il s'agit au Rwanda d'autre chose encore que des effets de la « Françafrique » comme système de gouvernance et d'exploitation nécolonial, même si celle-ci est en cause aussi. Les formes de continuité qui mènent de la présence coloniale française avant l'Indépendance à cette complicité de génocide sont plus concrètes et précises : elles passent par la préparation d'une guerre à la fois secrète et totale, après l'installation d'un système politico-militaire conçu sur le modèle français et avec l'appui français. Cette forme spécifique de continuité pose la question de la persistance de la guerre coloniale au-delà des indépendances.

Le génocide de 1994 oblige à s'interroger sur une contemporanéité : celle d'un début d'historiographie des violences coloniales, d'un début de reconnaissance des guerres livrées lors des indépendances, voire des crimes de guerre commis alors par l'armée française (sans qu'on veuille la plupart du temps parler de « crimes contre l'humanité »), et d'un retour anachronique, au Rwanda, d'une politique guerrière pleinement héritière de la période coloniale, plus précisément des « massacres coloniaux » (Y. Bénot) commis lors des guerres d'indépendance.

Cet anachronisme montre que la reconnaissance des faits peut aller de pair avec un profond déni des actes en tant que crimes. Au niveau des instances politiques et militaires, du reste, ce déni se formule parfois comme une pleine acceptation : celle de l'Histoire française dans son intégralité. Le déni en effet n'est pas la négation des faits mais l'effacement de leur signification, donc l'absence de tout investissement moral à ce sujet[12]. La puissance de ce déni permet qu'une certaine histoire se poursuive, quelle que soit l'histoire de l'anticolonialisme et de la « décolonisation ».

Cette continuité n'est donc pas seulement celle d'une idéologie tenace, qui résiste aux discours comme aux faits contraires. C'est celle d'un système effectif de gouvernance militaire mis en place dans le droit fil d'une doctrine coloniale. Cette doctrine a été réactualisée comme à contretemps, au gré d'enjeux géostratégiques nouveaux, mais aussi largement hérités. Ce contretemps, qui frappe ici par sa longévité, a été rendu proprement stupéfiant par le génocide de 1994, qu'un tel comportement colonial a rendu possible. Cette possibilité génocidaire sidère l'historien de la colonisation. Mais cette ouverture d'un nouveau champ historiographique lui permet aussi de voir plus clair sur la structure du temps colonial, qui rend au fond caduque ou inopérante l'idée même de contretemps.

Les enjeux et représentations qui accompagnent le système mis en place au Rwanda frappent aussi par leur anachronisme. Mais cet anachronisme fut précisément responsable d'une certaine actualité, si insensée a priori qu'elle semble inintelligible, y compris même à l'historien de la colonisation. Celui-ci pourrait en effet se sentir en tout point dépassé, voire non concerné par un si tardif événement. Or c'est bien à lui que revient d'écrire aussi cette histoire. L'histoire de la colonisation devient ici celle du temps présent. La temporalité de l'histoire coloniale est profondément modifiée par l'effectuation de ce génocide. Son étude l'est par force aussi - comme la réplique politique à trouver : on conçoit plus que jamais ici l'insuffisance de la lutte anticoloniale traditionnelle.

A qui entend refuser la politique qui produisit cette histoire, comme à qui veut avant tout l'étudier, il faut tenter non de comprendre l'inhumanité à l'oeuvre dans cette catastrophe, mais de déchiffrer la part d'intelligence, ou plutôt de rationalité qui l'a rendue possible. Pour le rôle qu'y a joué la France, cette rationalité déphasée, sinistrement intempestive, n'est pas directement celle du génocide, mais d'une certaine guerre : sa raison se situe dans une certaine doctrine militaire, d'origine coloniale, et dans l'audience que trouva celle-ci au niveau de la Présidence.

Une doctrine militaire coloniale appliquée au Rwanda.

Le Rwanda semble avoir été le lieu d'une expérimentation stratégique et militaire, dans le cadre d'une politique vouée à la défense des intérêts de la « francophonie ». Une idéologie géostratégique, donc, hantée par le péril communiste, puis par la présence anglophone sur le territoire africain, a guidé les agissements français dans ce pays, de la guerre froide à l'après-guerre froide. A cette idéologie s'est mêlée la mythologie raciale du Tutsi « Hamite », guerrier féodal et nomade d'origine blanche et parent du sémite, donc exogène, qui fut le support idéologique de la « Révolution » de 1959 et des pogromes qui suivirent. C'est de ce foyer syncrétique à forte teneur mythique que naît l'image du dangereux « Khmer noir » déboulant d'Ouganda (pays anglophone), en vigueur chez certains hauts-gradés de l'armée française, proches du président Mitterrand.

Les témoignages recueillis par Patrick Saint-Exupéry dans L'Inavouable, corroborent les thèses exposées par Gabriel Périès - qui se sont développées depuis le Rapport de la CEC[13] : ils confirment l'hypothèse d'une application, au Rwanda, de la  « Doctrine de la Guerre Révolutionnaire », ou « antisubversive », destinée à briser « l'ennemi intérieur » en mettant sous coupe réglée l'ensemble de la population. Cette doctrine, issue pour partie de l'expérience indochinoise, et expérimentée lors de la Bataille d'Alger en 1957, s'est développée au sein de l'Ecole de guerre française au début des années 50, pour s'exporter à travers le monde (Belgique, Argentine, USA, Rwanda) des années 60 aux années 80, jusqu'à la réactualisation tardive de 1994. Je cite Patrick de Saint-Exupéry :

« Nous avons instruit les tueurs. Nous leur avons fourni la technologie : notre 'théorie'. Nous leur avons fourni la méthodologie : notre 'doctrine'. Nous avons appliqué au Rwanda un vieux concept tiré de notre histoire d'empire. De nos guerres coloniales. Des guerres qui devinrent 'révolutionnaires' à l'épreuve de l'Indochine. Puis se firent 'psychologiques' en Algérie. Des 'guerres totales'. Avec des dégâts totaux. Les 'guerres sales' » (p 253).

Ce programme stratégique s'est constitué à partir de deux systèmes : celui, vertical, des « hiérarchies parallèles » mis au point par le colonel Trinquier sur le modèle de l'ennemi Vietminh ; celui, horizontal, du « quadrillage du territoire » comme méthode de contrôle des populations, mise au point par le colonel Lacheroy en 1952. Héritant de la notion de « guerre totale » de Luddendorff, cette doctrine comporte un programme de propagande et de guerre psychologique, de déplacement et parcage des populations, de formation de milices d'autodéfense et d' « escadrons de la mort », enfin d'autonomisation politique des structures de commandements militaires locales,  en relation directe avec la Présidence.

C'est pour parachever ce programme de militarisation intégrale de l'espace et du pouvoir qu'au Rwanda fut ainsi mis en place un « Commandement des Opérations Spéciales », c'est-à-dire, comme l'écrit P. de Saint-Exupéry, le « bras armé » d'un pouvoir aux « prérogatives illimitées », une « légion aux ordres de l'Elysée » (p 276). Mais d'après lui, la décision de mener une guerre au Rwanda précèda l'offensive du FPR en 1990, qui ne fut qu'un « prétexte » idéal. Il s'agissait en fait pour l'état-major français de « rejouer l'Indochine au Rwanda », devenu un « champ d'expérimentation » idéal. « L'opération grise, dit-il, est déjà dans les cartons ». Mais de quand date le carton ?

La relance de ces théories militaires émanant d'officiers que De Gaulle avait fini par écarter s'est faite sous la présidence de Valéry Giscard d'Estaing. C'était une période faste pour les tenants de la doctrine militaire en question : les officiers français venaient enseigner leurs méthodes au régime argentin - ce qu'a publiquement nié en mars 2004 le Ministre des Affaires Etrangères Dominique de Villepin. Lequel avait utilisé peu avant à propos du Rwanda la formule du « double génocide », imitant en cela F. Mitterrand, formule qui suscita la réplique adressée de Patrick de Saint Exupéry dans L'Inavouable.

 Aucun témoin ne doit survivre. Alison desforges, Human Rights Watch, FIDH
Mitterrand utilisa également le terme "génocides" au pluriel, dans un discours prononcé en novembre 1994. Discours de Monsieur François Mitterrand", Biarritz, 8 novembre 1994, p.4" ( note de bas de page 74 ; p.766).

LIBERATION 07.04.04
Le silence coupable de la France
...Du début à la fin de la crise, François Mitterrand insiste sur le fait qu'au Rwanda, ce qui se passe n'est qu'une guerre civile débouchant sur «des massacres interethniques» plutôt qu'un génocide. En juillet 1994, il a cette phrase (rapportée par le Figaro du 12 janvier 1998) : «Dans ces pays-là, un génocide, c'est pas trop important.» A l'automne dernier, Dominique de Villepin, alors ministre des Affaires étrangères, parlait encore «des génocides» du Rwanda. Et, dans une récente tribune, publiée par Libération, il a défendu l'action de la France, en 1994 et avant, sans jamais utiliser le mot «génocide». La politique française ne manque pas de continuité...

 

Il est possible que l'application de ce système au Rwanda ait été envisagé - mais non mis en place comme le suggère Gabriel Périès - dès ces années 70, et même avant le coup d'Etat d'Habyarimana en 1973. Mais ce ne sont que des conjectures. En revanche, le territoire quadrillé sur le modèle du damier, chaque quartie étant surveillé par une « cellule » de contrôle, et chaque individu étant encadré de la naissance à la tombe, fut une réalité de la vie rwandaise bien avant 1990. Du reste, Mobutu avait fait siennes ces mêmes méthodes au Zaïre. Au Rwanda, la France y oeuvra directement et longuement. Le Rwanda était un petit pays, donc un petit Etat total - où il fut à peine nécessaire de déplacer et parquer les populations - ce qui fut fait néanmoins dans le Bugesera[14].

En 1975 il n'était encore question que d'exporter un modèle de contrôle de population et d'instruire une armée. De quand date donc la décision de préparer au Rwanda une guerre dans laquelle l'armée française aller jouer un rôle de premier plan ?

De la « coopération » à la guerre.

Le 27 novembre 2004, Paul Quilès défendait l'intervention militaire française de 1990 en la situant dans le cadre des « Accords de défense » signés avec le Rwanda. Il se réclamait même de sa qualité d'ancien Ministre de la défense contre ceux qui méconnaissent les obligations dues par la France à ces « accords de défense »: « Donc, dit-il, en 90, il y avait nécessité pour la France conformément à ses accords de venir aider le pouvoir en place contre une agression extérieure ; ce n'était pas une guerre civile, c'était une agression extérieure »[15].

P. Quilès fait ici référence aux accords d'assistance et de défense signés par la France avec les pays africains francophones lors des indépendances. Mais cette référence est fallacieuse pour plusieurs raisons. Outre l'interprétation tendancieuse qui consiste à faire de l'offensive du FPR en exil une « agression extérieure », confondue avec celle d'un Etat, un tel accord de défense ne fut pas signé avec le Rwanda. Avec le Rwanda c'est un accord non de défense mais de coopération civile qui fut signé, le 18 juillet 1975. Et rien dans la lettre de ces accords, y compris dans le texte modifié de 1983, n'obligeait la France à intervenir contre une agression extérieure.

Comme le rappelle le Rapport de la Mission d'information parlementaire, l'accord de 1975 stipule que le gouvernement de la République française met à la disposition du Gouvernement de la République rwandaise « les personnels militaires français dont le concours lui est nécessaire pour l'organisation et pour l'instruction de la Gendarmerie rwandaise ». Il précise (art. 2) que l'officier français dirigeant ces hommes relève de l'ambassadeur de France, et que les militaires français ne devaient « en aucun cas être associés à la préparation ou à l'exécution d'opérations de guerre, de maintien ou de rétablissement de l'ordre ou de la légalité ».

Les modifications apportées au texte de juillet 1975 en 1983, puis en 1992, montrent que la coopération devait devenir militaire et rendre une guerre possible. En 1983, l'article 3 - modifié à la demande du gouvernement rwandais - précise que les personnels français serviront « sous l'uniforme rwandais » et que leur « qualité d'assistants techniques militaires » serait « mise en évidence par un badge spécifique «'Coopération Militaire' », sur la manche de l'uniforme. Surtout, la révision de 1983 supprime l'interdiction faite aux coopérants militaires français d'être associés à toute opération de guerre. Puis l'avenant du 26 août 1992 remplace la « gendarmerie rwandaise » par les « forces armées rwandaises » : la coopération est ainsi étendue à l'ensemble des missions militaires rwandaises.

Le problème est que cette modification majeure est apportée au texte deux ans après l'intervention militaire de la France en 1990. Les actions françaises menées au Rwanda pendant ces deux ans ne relevaient donc pas des accords signés par la France et le Rwanda, puisque le texte de 1983 ne comportait aucune obligation d'intervenir. De quel texte relevaient-elles alors, qui, du reste, contredirait les Accords d'Arusha programmant le retrait des militaires français? Et en quoi consistèrent ces actions ?

L'intervention française prit la forme officielle de l'opération Noroît. Tandis que les soldats belges se retiraient, de nouveaux soldats français vinrent rejoindre ceux qui, déjà présents, allaient rester trois ans encore. Trois détachements militaires français, en tout une centaine d'hommes, étaient ainsi présents au Rwanda au début 1991 : 1. une mission militaire locale d'assistance de 24 soldats (Mission Militaire de Coopération) ; 2. un détachement militaire chargé de l'évacuation des ressortissants (Noroît); 3. un Détachement d'Assistance Militaire et d'Instruction (DAMI), dirigé par le lieutenant-colonel Chollet, conseiller aussi du chef de l'état-major rwandais.

La présence de ce DAMI devait rester secrète, comme le montre un Fax envoyé alors à l'ambassadeur de France Georges Martres : « Nous n'avons pas l'intention d'annoncer officiellement la mise en place du Dami. Vous direz au président Habyarimana que nous souhaiterions qu'il agisse de la même manière ». Quelques semaines plus tôt, le 15 octobre 1990, l'Elysée avait été informé par le même Georges Martres des risques d'extermination des Tutsi au Rwanda. D'après le rapport de la Mission d'Information Parlementaire, « Georges Martres a estimé que le génocide était prévisible dès octobre 1993 'sans toutefois qu'on puisse en imaginer l'ampleur et l'atrocité'". Il a du reste ajouté que 'le génocide constituait une hantise quotidienne pour les Tutsis'.» (p 297). Prévoir un génocide sans en imaginer l'ampleur ni l'atrocité : cette performance inédite rappelle un peu la « restriction mentale » jésuitique. Pour d'autres hauts-militaires cités dans le même rapport, le génocide était prévisible dès 1990 :

« Cette volonté d'éradiquer les Tutsis imprègne tout particulièrement l'armée composée  uniquement de Hutus. Le Général Jean Varret, ancien chef de la Mission militaire de coopération d'octobre 1990 à avril 1993 a indiqué devant la Mission comment, lors de son arrivée au Rwanda, le Colonel Rwagafilita, lui avait expliqué la question tutsie :'ils sont très peu nombreux, nous allons les liquider'". (p 292)

C'est donc en toute connaissance de cause, en l'absence d'aucun texte contraignant, à l'insu des députés et semble-t-il des ministres, que commence en 1990 la guerre secrète menée par la France au Rwanda. Le colonel Canova, envoyé au Rwanda dès octobre 1990, puis le colonel Chollet, organisent une lutte antiguerrilla contre le FPR devenu ennemi intérieur. Cette lutte menée aux côtés des FAR se comprend comme une guerre totale, et répond pleinement aux normes de la doctrine, formation de milices comprise. La question cruciale est donc celle de « l'assistance » et de « l'instruction » apportée - et à qui exactement ? - par les Français du DAMI, et de la nature de ces « ennemis » intérieurs.

D'après le rapport de la MIP, la France est « intervenue sur le terrain de façon extrêmement proche des FAR (Forces Armées Rwandaises). Elle a, de façon continue, participé à l'élaboration de plans de bataille, dispensé des conseils à l'état-major et aux commandements de secteurs, proposant des restructurations et des nouvelles tactiques. Elle a envoyé sur place des conseillers pour instruire les FAR au maniement d'armes perfectionnées. Elle a enseigné les techniques de piégeage et de minage, suggérant pour cela les emplacements les plus appropriés » (p 163). Bernard Cazeneuve, corapporteur de la Mission, conclut ainsi : « sous couvert d'assistance au détachement Noroît, une centaine de militaires français menaient quasiment des actions de guerre sans qu'on puisse clairement établir quelle autorité politique le leur avait précisément demandée ». Mais le même B. Cazeneuve, commentant la modification apportée en 1983 aux accords de coopération, soulignait que le port de l'uniforme local par l'armée française « est une concession politique et un signe militaire fort qui ne doit pas être galvaudé ». Or une telle « concession politique » ne peut émaner que du plus haut degré des autorités françaises.

L'armée française a donc mené des « actions de guerre » décidées en haut lieu : les porte-parole de la doctrine de la guerre révolutionnaire auprès de Mitterrand étaient l'amiral Lanxade et les généraux Quesnot et Huchon. Le dispositif des hiérarchies parallèles fut assuré par des anciens d'Algérie, les officiers Lacaze et Heinrich. Le grand problème fut que la guerre que menaient les FAR n'était pas seulement une guerre contre le FPR. C'était une guerre menée contre des civils, et ces civils étaient des Tutsi.

C'est donc à la faveur d'un malentendu cultivé que la guerre française vint servir la cause du génocide. Ce malentendu s'exprimera naïvement par la bouche du colonel Jacques R., responsable du secteur Sud pendant l'Opération Turquoise : « Les miliciens font la guerre. Par souci de neutralité nous n'avons pas à intervenir »[16]. Or d'une part cette neutralité n'existait pas - au point que ce même colonel, semble-t-il, intervint pour éviter que les derniers rescapés de Bisesero ne soient sauvés (selon le rapport de la CEC, p.423-424, p.431) ; d'autre part et surtout les miliciens ne faisaient pas la « guerre » : ils exécutaient un génocide planifié.

D'après Gérard Prunier, comme d'après plusieurs témoins rwandais, les hommes du DAMI ne formèrent pas seulement les soldats ni les hommes de la garde présidentielle, mais les futurs miliciens eux-mêmes. D'autres témoins ont vu des soldats français présents aux côtés des soldats des FAR aux barrières ethniques où étaient identifiés, arrêtés, puis exécutés les Tutsi en 1991 déjà : Immaculée Cattier, dans le rapport de la CEC, raconte de quelle manière s'est déroulée sous ses yeux une de ces arrestations.

Selon d'autres sources, les soldats français étaient présents au camp d'entraînement de Bigogwe, lorsqu'eurent lieu les massacres voisins de Tutsi Bagogwe en 1993[17]. Les membres de l'armée française qui informaient l'Elysée - la Direction du Renseignement Militaire joua un rôle essentiel dans les décisions présidentielles[18] - était parfaitement au courant de ces massacres, comme du risque de génocide. Dès 1992 d'ailleurs, Paul Kagame, reçu par le Quai d'Orsay, s'était vu invité à cesser le combat, sans quoi s'il gagnait Kigali il ne trouverait plus aucun des siens dans son pays.


 

Pendant le génocide. La France et ses « alliés ».

         Pendant le génocide, les militaires furent officiellement évacués, remplacés par les troupes de la MINUAR. Mais plusieurs sources attestent de la présence de soldats français au Rwanda - ainsi que de mercenaires étrangers. Le général Roméo Dallaire, responsable des forces de l'ONU, qui échouera jusqu'au bout à faire entendre la nécessité d'une intervention militaire, affirme que le lieutenant-colonel Maurin - qui faisait partie de la coopération militaire française avant le génocide - était encore aux côtés des FAR la nuit du 6 au 7 avril. D'après le Rapport de la Mission d'Information Parlementaire, 47 soldats français sont encore présents pendant le génocide - tandis qu'il n'y en aurait plus selon E. Balladur et A. Juppé. Même contradiction à propos des ventes d'armes : d'après le rapport de la CEC, une livraison d'armes a lieu encore le 27 mai - qui met en cause la BNP - alors qu'Alain Juppé affirme qu'à cette époque les livraisons ont cessé (points 1.10 et 1.11 des « Conclusions provisoires de la CEC »).

Enfin l'armée française se voit étrangement secondée par certaines initiatives « privées ». D'après plusieurs sources, Paul Barril, ancien du GIGN reconverti dans le service vendu aux dictateurs africains, a mené à bien pendant le génocide une opération dite « Insecticide »[19], commandée semble-t-il par la veuve d'Habyarimana, opération dont était très probablement informé l'Elysée - qui plus tard fera venir celle-ci en France où elle vivra d'une pension versée par l'Etat. Le même Paul Barril se félicitera plus tard, dans Play Boy, d'avoir fièrement hissé le drapeau français de l'ambassade en ces jours de crise - au moment même où le massacre battait son plein[20].


 Playboy mars 1995
Interview de Paul Barril

"Comme j'étais le conseiller du président Habyarimana depuis des années, le chef d'état-major, celui qui faisait fonction de ministre de la Défense, s'est naturellement tourné vers moi. Je suis arrivé en hélicoptère... Mon premier réflexe a été de courir à l'Ambassade de France remonter le mât des couleurs...Pour les Rwandais, déclarer que mon domicile serait l'Ambassade de France a été un choc psychologique très fort...Ce qui s'est passé au Rwanda permet à des privés comme moi, qui ne représentent leur pays qu'à titre privé, de montrer qu'on abandonne pas des gens qui vous ont fait confiance et qui parlent français". 

Mais c'est bien sûr au plan politique et diplomatique que, pendant le génocide, l'appui au régime génocidaire va se manifester le plus clairement. Il semble que l'équipe formant le « Gouvernement Interimaire Rwandais », qui déclencha les massacres après l'attentat contre l'avion d'Habyarimana, et qui sera jugée responsable du génocide par le TPIR, se soit constituée dans l'ambassade de France et, aux dires de l'ambassadeur Marlaud lui-même, sous son contrôle (3.1. des « Conclusions provisoires de la CEC »). La France fut ensuite la seule puissance à reconnaître ce gouvernement, mais aussi à l'appuyer. Le signe le plus net en est l'accueil fait à l'Elysée et au Quai d'Orsay, le 27 avril 1994, au ministre des affaires étrangères et à l'un de ses leaders extrémistes - malgré la mise en garde de la FIDH, qui soulignait qu'un tel acte donnerait caution aux autorités responsables du génocide.

On ne peut donc pas dire que le maintien implacable de la même politique fut aveugle : c'est en toute clairvoyance que le génocide a été vu, reconnu et accepté - ce qui du reste, au plan moral, s'accorde avec la tolérance dont témoigne telle phrase de Mitterrand sur le génocide « pas très important » dans « ces pays-là », ou de Bruno Delaye, le Monsieur Afrique de l'Elysée, sur l'Afrique où l'on ne peut pas ne pas se « salir les mains »...

 Aucun témoin ne doit survivre. Alison desforges, Human Rights Watch, FIDH.

Dans un entretien avec des représentants de Human Rights Watch et de la Fédération internationale des ligues des droits de l'Homme, Bruno Delaye, principal conseiller de Mitterrand pour les affaires africaines, admit que les "Hutu" avaient commis des actes horribles, tout en insistant sur le fait qu'ils luttaient pour leur survie. Il a ajouté que de tels agissements étaient regrettables, mais que c'était ainsi que les Africains se comportaient.(p.766)

Le plus grave est que la France, démission des USA aidant, ait pu entraîner la « communauté internationale » dans sa politique au moment crucial où le génocide pouvait être empêché. La représentation française à l'ONU, en étroite relation avec le Gouvernement Intérimaire Rwandais (GIR), a mobilisé un réseau international qui s'est révélé assez puissant - Boutros-Ghali lui-même étant un allié de la France - pour peser de manière décisive sur les décisions prises par le Conseil de sécurité. Malgré les constants avertissements de R. Dallaire, seule était prise en compte « l'information » donnée par Jacques Roger Booh Booh, ancien diplomate camerounais, dont les communiqués ne parlaient que de « conflit armés » et de « dérives » de la garde présidentielle (selon rapport CEC, p.235-239)...

Je cite ici Jean-Paul Gouteux :

« Peut-on imaginer qu'un criminel sans envergure comme Jérôme Bicamumpaka, le ministre des Affaires étrangères du GIR, qui occupait le siège du Rwanda au Conseil de sécurité de l'ONU, ait été soutenu par des gens parvenus en France aux plus hautes responsabilités politiques, François Mitterrand, Édouard Balladur (Premier ministre), Alain Juppé (ministre des Affaires étrangères) et Hubert Védrine (Secrétaire général à la présidence) ? Peut-on imaginer que ce criminel ait revendiqué ce soutien devant la diplomatie mondiale ? C'est pourtant ce qui s'est passé. Lors de la réunion du Conseil de sécurité le 16 mai 1994, ce représentant d'un gouvernement soutenu par la France fit un discours à l'ONU où il niait le génocide. Il affirmait que la radio rwandaise diffusait des messages de paix et que les responsables gouvernementaux sillonnaient le pays pour tenir des réunions de pacification[21]. Il n'en reprenait pas moins les mensonges délirants propagés par la RTLM (Radio Télévision des Mille Collines) et la revue de propagande raciste Kangura : « Outre les affirmations habituelles sur les centaines de milliers de Hutu tués par le FPR simplement parce qu'ils étaient Hutu, il ajouta que les soldats du FPR dévoraient le coeur de leurs victimes »[22]. Que purent bien penser les diplomates internationaux qui l'écoutaient en silence? »[23]

Un document accablant, retrouvé à Kigali, omis par la Mission parlementaire alors que son authentification et son interprétation étaient indispensables, a été reproduit dans le rapport de la CEC (pp 58-59). Il retrace l'entretien qui eut lieu à Paris une semaine avant cette réunion du Conseil de Sécurité, le 9 mai 1994, entre le lieutenant-colonel des FAR Ephrem Rwabalinda, et le général Huchon, chef de la Mission Militaire de la Coopération française (MMC).  Cet entretien fait explicitement état de : - l'intention de la France de porter secours à ses alliés ; - la mise en place d'une liaison cryptée entre la MMC et les FAR ; la nécessité de s'installer dans une guerre longue, mais aussi de renverser la mauvaise image donnée par les massacres. C'est au mois de mai en effet que l'opinion internationale commença de se montrer - relativement - sensible à ce qui se passait au Rwanda. Le GIR dut donc faire quelques efforts pour se rendre présentable. Il eut quelques difficultés à le faire, comme le montre la séance onusienne évoquée plus haut ; mais le Conseil de sécurité était prêt à oublier les « coeurs dévorés » par le FPR à condition d'entendre parler des « messages de paix » diffusés par la radio rwandaise..

         Et de fait, comme Jean-Pierre Chrétien l'a fait remarquer lors de la CEC, quelques jours après l'entretien du 9 mai à Paris, la Radio Télévision des Mille Collines change de discours : les 13 et 18 mai, on y annonce la bonne nouvelle de l'assistance française, mais à condition de ne plus voir de cadavres sur les routes, ni de massacres en plein jour ; on critique les excès des milices, on parle de « normalisation » du pays. Puis le 30 mai, le rédacteur en chef évoque des « suicides » de Tutsi et attribue ces massacres non planifiés à une colère populaire due à un problème ethnique (pp 67-69). La machine négationniste est lancée, au Rwanda comme en France.

Dissimulation et poursuite de la « guerre ».

Mais le terme de négationnisme ne convient pas bien ici. Comme on le voit dans les consignes de mai, c'est clairement l'image du génocide qui fait problème et non sa réalité. Celle-ci fait d'ailleurs l'objet d'une qualification explicite. Quelques jours après cet entretien, Alain Juppé parle de « génocide » (16 mai). Mais la formule de « double génocide », lancée et reprise comme un mot d'ordre, suivra de peu cette « reconnaissance ».

 Aucun témoin ne doit survivre. Alison desforges, Human Rights Watch

Le 16 mai, le ministre des Affaires étrangères Alain juppé fut l'un des premiers hommes d'Etat à utiliser le terme de "génocide" à propos du Rwanda. Il écrivit toutefois "génocides" à la mi-juin, utilisant le pluriel pour suggérer que les deux parties au conflit étaient impliquées dans ce crime" (p.766)

Ce mot d'ordre est une solution à un problème juridique. La négation politique du génocide est impossible dès lors que le génocide a été attesté par l'ONU et a conduit à l'établissement du TPIR.  Dupliquer le génocide pour parler des massacres de civils commis par le FPR, c'est une manière d'égaliser deux phénomènes différents ; c'est aussi accompagner, par le discours, la guerre dorénavant politique que l'Etat français continue de mener contre le FPR. Le génocide n'est donc pas nié : il est normalisé. Sa réduplication est l'accompagnement discursif de la guerre qui se poursuit.

L'opération de dissimulation commandée par l'état-major français en mai 1994 va de pair avec la poursuite de la guerre, dont la politique devient alors la continuation. La politique française ne repose pas sur une négation du génocide, mais sur son acceptation comme dommage collatéral dans une guerre longue, toujours à poursuivre. La constatation qu'un génocide est en train de se dérouler ne décide pas d'un changement de politique - au-delà de l'hésitation entre la ligne mitterandienne (interventionniste) et la ligne balladurienne (non-interventionniste). Il modifie la forme du soutien politique et militaire français à l'équipe de l'ex-GIR, soutien qui passera désormais par l'intervention humanitaire et l'aide aux réfugiés

Comme l'a fait remarquer Roméo Dallaire, l'opération parrainée par Bernard Kouchner auprès des orphelins rwandais, au plan politique, profita au GIR. Le 14 mai, du reste, le même B. Kouchner était allé jusqu'à s'exprimer lui-même sur la très officielle Radio Rwanda, pour mettre en garde les milices.

J'ai serré la main du diable. La faillite de l'humanité au Rwanda. Roméo Dallaire

"La réunion s'est terminée sur Bagosora et ses chefs promettant d'aider l'évacuation des orphelins, alors que Kouchner était à la tête de sa pléthore de journalistes. J'ai détesté l'argument de Kouchner qui estimait que ce genre d'action serait une excellente publicité pour le gouvernement intérimaire. Je n'aimais déja pas l'idée de faire sortir du pays des enfants rwandais, mais se servir de ce geste pour montrer une meilleure image des extrémistes me donnait la nausée....Selon Yaache, Bagosora (présumé cerveau du génocide, ndlr) semblait désespéré et voulait que le transfert ait lieu sur-le-champ. En perdant l'occasion d'utiliser Kouchner, il perdait l'occasion majeure de montrer aux yeux des autorités française, de la population et du monde entier que les extrémistes tentaient vraiment d'arranger la situation." p.464-467. [3]

La thèse du « double génocide », qu'on verra s'exprimer dans plusieurs organes de presse - Jeune Afrique, Le Figaro et Le Monde où l'on parlait encore le 16 mai d' « affrontements terriblement meurtriers » - se prépare au même moment que l'intervention militaro-humanitaire dite Opération Turquoise. Le plan original de l'intervention  - selon l'option privilégiée de Mitterrand - était d'aller sur Kigali par le nord pour arrêter les massacres et rétablir le gouvernement Hutu, ce qui supposait d'affronter le FPR. La victoire du FPR fit que l'option humanitaire défendue par Balladur l'emporta. Mais c'est avec force blindés, hélico et jaguars que l'armée française se déploya, acclamée par les miliciens.

Quelle que soit la confusion du moment, la duplicité opérationnelle de Turquoise ne fait aucun doute : l'armée française avait mission de protéger la population civile, ce qu'elle fit la plupart du temps, mais aussi d'aider les génocidaires à se retrancher au Kivu, ce qu'elle fit aussi. La base de Goma devint le foyer du négationnisme. En Centre-Afrique enfin, d'après certaines sources, fut établie une nouvelle base d'entraînement - ce que nie le gouvernement d'alors. Il est certain en tout cas que l'armée française a exfiltré Bagosora, un des principaux organisateurs présumés du génocide, et le chef milicien Gatete. Ces gens n'étaient pas sauvés pour des raisons humanitaires, mais politiques.

 Aucun témoin ne doit survivre. Alison desforges, Human Rights Watch, FIDH, p.798.
« Les autorités françaises permirent aux soldats rwandais de demeurer à l'intérieur de la zone et d'y transiter sans y être inquiétés. Dans la plupart des circonstances ils ne les désarmaient pas et dans certains cas, ils les assistaient dans leurs déplacements. Selon un militaire étranger présent sur place, les soldats français ravitaillèrent même en carburant, avant leur départ pour le Zaïre, les camions de l'armée rwandaise chargés de butin pillé dans des maisons et des magasins. Au Zaïre, des soldats français promenaient leurs collègues rwandais dans des véhicules officiels et, d'après le rapport de la Mission d'Information, les soldats français livrèrent dix tonnes de nourriture aux troupes rwandaises à Goma, le 21 juillet 1994». 

  Réarmement dans l'impunité, Human Rights Watch, Rwanda/Zaïre, mai 1995, p. 9.
« Selon les fonctionnaires des Nations Unies [interviewés entre août 1994 et mars 1995], les militaires français ont fait voyager par avion des officiers importants, y compris le colonel Théoneste Bagosora et le leader des miliciens Interahamwe Jean-Baptiste Gatete, ainsi que les troupes d'élite des FAR et des miliciens en dehors de Goma, vers des destinations non identifiées, entre les mois de juillet et septembre 1994
. »


Une note du Ministère de la Coopération demandant d'attribuer des visas à une partie listée d'entre eux « pour préserver l'avenir », montre que la politique française restait la même. Le FPR était et serait l'ennemi. D'après certains témoignages, des Hutu désireux de rentrer au Rwanda parce qu'ils n'avaient pas participé aux massacres se virent renvoyés à l'état-major des FAR avec des formules ironiques et menaçantes (« arrangez-vous avec vos supérieurs » ; « tu vas te faire couper la tête si tu rentres à Kigali »), et parfois racistes (« sale nègre »).

Mais des faits plus graves encore, à la fin du génocide, posent la question du caractère criminel de certains actes commis sous couvert de l'Opération Turquoise. Au sud-ouest du pays, à la fin juin 1994, d'après certains témoignages, des Tutsi furent abandonnés sinon livrés par certains soldats français aux tueurs. Sur une des collines de Bisesero, où s'organisa une résistance désespérée, la découverte des derniers survivants par l'armée française fut immédiatement suivie de nouvelles attaques, et ce fut au bout de trois jours seulement que les soldats français réapparurent enfin. Enfin le camp de Nyarushishi, selon plusieurs témoignages de victimes, fut transformé par certains soldats français - en particulier des légionnaires - en réserve de femmes à violer : un viol à caractère ethnique, toutes ces femmes étant des Tutsi rescapées du génocide[24]. Alors que les journalistes étaient assez nombreux au Rwanda à cette époque, la presse à cette époque fait silence sur tous ces points, tandis que les pleins feux étaient jetés sur les victimes du choléra au Zaïre.


 

« Complicité de génocide » ? Droit et négation d'Etat.

Lorsque le film de Raphaël Glucksmann, Tuez-les tous, est projeté à la télévision sur FR3, le 27 novembre 2004, la classe politique répond par une série de réactions violentes qui s'expriment dans le débat qui suit. Edouard Balladur, indigné, justifie Turquoise par le caractère anachronique d'une intervention coloniale, et conclut que loin d'en être coupable, la France doit être fière de l' « admirable » politique qu'elle a menée là; Hubert Védrine, plus calmement, passe le réel à la moulinette de son usuel réductionnisme géostratégique : parlant de conflit entre deux Etats, dont l'un représenté par un gouvernement légal, il contredit tranquillement le Rapport parlementaire de 1998, dont il semble tout ignorer. Paul Quilès, lui, note la « naïveté » de Mitterrand, se réclame des fameux accords de défense, nie qu'il y ait une « responsabilité objective » mais une « erreur » regrettable, et conçoit que des excuses puissent être faites au peuple rwandais, mais en aucun cas à un gouvernement qui parle d'« implication » française.

Le rapport de la Commission d'Enquête Citoyenne de mars 2004 parle lui aussi d'implication, et de présomption de complicités. L'attitude offensive que venait de prendre Paul Kagame envers la France, lors de la commémoration du dixième anniversaire du génocide, a introduit une certaine confusion - propice à l'amalgame, continuellement cultivé, entre la critique de la politique française menée par la CEC et l'appui politique apporté à l'actuel gouvernement rwandais - malgré les distances prises par les uns et les autres à ce sujet dans les associations concernées, et l'indépendance effective de la Commission.

Lorsqu'une élue socialiste, le 13 avril 2004, interroge le Ministère des Affaires Etrangères sur l'attitude de la France au Rwanda, Dominique de Villepin répond par une solennelle batterie de dénégations qu'il est impossible de reprendre toutes ici[25], mais qui sont ainsi introduites : 1. la Mission parlementaire de 1998 a accompli un « effort de vérité » sans analogue « dans aucun autre pays »[26]. 2. Ses conclusions rappellent que « la France a été le pays le plus actif non seulement pour tenter de prévenir le drame de 1994, mais également de mobiliser la communauté internationale afin de venir en aide aux victimes du génocide », et que l'échec de ses « efforts en faveur de la paix » ne saurait constituer la « preuve » d'une « responsabilité », encore moins d'une « complicité » dans le génocide. 3 Alors que la Rwanda « ne faisait pas partie de l'héritage colonial français », la France s'est « très tôt investie dans les efforts pour s'efforcer d'enrayer la montée des tensions dans ce pays », qui avait déjà connu de graves violences intercommunautaires au cours des années 70 ». Suit l'histoire des « Opérations » françaises expliquée aux députés français.. Cette explication efface la guerre et place la crainte de « l'exode » - jamais celle du génocide - au coeur des préoccupations françaises. Elle fait conclure qu' « aucun coopérant ni aucun militaire français n'a donc pu participer, de près ou de loin, au génocide perpétré au Rwanda » ; enfin, que « l'opération Turquoise n'a jamais failli à son devoir de neutralité et n'a jamais eu d'autre objectif que de sécuriser les populations civiles pendant la poursuite des combats militaires ».

On note le retour paradoxal de l'argument colonial : le Rwanda n'était pas une colonie française, et pourtant la France s'est investie comme aucun autre pays pour y maintenir la « paix » malgré les « tensions ». Une dénégation en cache toujours une autre : le Rwanda n'était pas une colonie, la France y travaillait pour la paix. Il faut dire que la France qui faisait la guerre en réalité au Rwanda n'avait pas exactemement les mêmes ennemis que les miliciens : derrière les « Tutsi », elle voyait la présence américaine en Afrique.

Le rapport de la Commission d'Enquête Citoyenne, ainsi que ceux qui l'ont conduit, se voient aujourd'hui violemment attaqués, à l'issue des plaintes déposées par plusieurs civils rwandais contre x pour certains faits commis pendant l'Opération Turquoise. La Ministre de la Défense, Mme Alliot-Marie, a déclaré récemment ces attaques « inadmissibles » et déploré la tendance française au « dénigrement » de notre pays, dont il fallait être plus fier (AFP 12.12.05). Peu après Dominique de Villepin s'exclamait, à l'Assemblée Nationale, en réponse aux demandes d'abrogation de la loi du 23 février 2005, qui demande aux enseignants de présenter la colonisation comme un acquis positif, qu'il assumait fièrement toute l'histoire de la République française (14-12-2005).

L'Etat français, et la mémoire de François Mitterrand, viennent de trouver leur défenseur en la personne de Pierre Péan - qui, en 1994, publiait un livre consacré à l'évolution politique de François Mitterrand pendant la guerre et l'Occupation[27]. On se souvient que ce livre, tout en éclaircissant certains faits, se réclamait de l'objectivité et de la complexité pour ne pas juger. Dans les faits, sa parution opportune avait évité à Mitterrand des mises en cause plus radicales, qui touchaient au présent : non seulement sa politique « rwandaise », mais sa tolérance étonnante, dans ses rencontres et son immédiat entourage, à l'extrême-droite française. Le livre de Péan avait eu pour effet d'occulter l'enquête confondante publiée la même année 1994 sous le titre La Main droite de Dieu[28]. L'itinéraire idéologique de Pierre Péan est donc parfaitement cohérent.

Un nouveau type de négationnisme se met donc en place - dont je ne parlerai pas ici. Il se conçoit logiquement comme une machine de guerre contre la machine juridique qui s'est mise en marche. Le livre de P. Péan est sorti en novembre 2005, pendant le séjour à Kigali de Brigitte Raynaud, juge d'instruction au Tribunal aux Armées de Paris, destiné à enquêter sur la plainte déposée par six ressortissants rwandais contre les militaires français de l'opération Turquoise. La négation des responsabilités françaises poursuit ainsi le cycle normal du négationnisme - qui est toujours, en même temps qu'une négation de l'histoire et une guerre aux témoins, un défi au droit.

La négation, précisons-le, ne concerne pas ici la réalité de la guerre secrète, qu'il est impossible de nier, mais la complicité de génocide. Ainsi Hubert Védrine a-t-il concédé que la responsabilité de la France pouvait se comparer à celle des USA dans la réalisation du génocide Khmer rouge : cette responsabilité, lointaine et indirecte, ne concernerait donc que la participation à une guerre, laquelle, par une série d'enchaînements étrangers à toute volonté politique, française autant qu'américaine, aboutit au génocide. Or si cette comparaison boîteuse a l'avantage de désigner clairement la frontière entre l'assumable et l'inassumable, cette présentation des choses ne respecte ni la réalité des faits, ni celle du droit.

La question de la complicité de génocide, loin de toute appréciation personnelle, pose un problème juridique qui nécessite d'être clarifié. Géraud de la Pradelle, le juriste qui préside cette Commission, l'a fait dans son livre Imprescriptible. La CEC a reprécisé ce point en réponse aux affirmations qui se multiplient ces temps-ci, dans le sillage du livre falsificateur et raciste de Pierre Péan, qui prétend révéler dans la thèse de la « complicité de génocide » une « inavouable manipulation » [29].


 

Afin qu'aucun malentendu ne subsiste ici,  je cite pour finir le communiqué de la CEC du 19 décembre 2005 :

 Commission d'enquête citoyenne
sur le rôle de la France dans le génocide des Tutsi au Rwanda

SURVIE        AIRCRIGE        OBSARM

Communiqué, le 19 décembre 2005

 Après la parution de divers ouvrages à caractère négationniste, la Commission d'enquête citoyenne sur le rôle de la France dans le génocide des Tutsi au Rwanda (C.E.C.) tient à présenter les observations suivantes :

 1 - La notion de "génocide" et celle de "complicité de génocide" applicables au Rwanda et dans les pays limitrophes entre le 1er janvier et le 31 décembre 1994 ne sont pas affaires d'opinion.

Elles sont impérativement définies par la jurisprudence du Tribunal Pénal International pour le Rwanda (T.P.I.R.), sur la base des articles 2 et 6.1 du Statut de ce Tribunal qu'a institué le Conseil de Sécurité des Nations Unies (v. Résolution 955 du 8 novembre 1994 ; v. aussi Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide du 9 décembre 1948).

En vertu de la loi 96-432 du 22 mai 1996, les juridictions françaises peuvent être saisies à raison d'actes accomplis par quiconque au Rwanda, entre le 1er janvier et le 31 décembre 1994 et doivent, alors, appliquer les mêmes principes que le T.P.I.R.

 2 - Conformément aux principes applicables (v ci-dessus, 1), n'importe quel massacre massif accompli au Rwanda n'est pas, ipso facto, un "génocide".

Sont, seuls, constitutifs de "génocide" les "actes .commis dans l'intention de détruire en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux comme tel."

 3 - Chaque fois que la question lui a été posée, le T.P.I.R. a constaté qu'un "génocide" avait été commis à l'encontre des Tutsi rwandais.

Il n'est donc pas possible de contester, en droit, l'existence de ce "génocide".

 4 - Par ailleurs, en fait, aucun "groupe" rwandais autre que les Tutsi n'a été victime d'actes visant à sa destruction "en tant que tel".

Dans ces conditions, il serait déraisonnable, en droit, de soutenir qu'un autre "génocide" que celui des Tutsi aurait été perpétré au Rwanda.

 5 - Nul ne prétend que la République française ait partagé avec tel ou tel gouvernement rwandais l'intention de détruire tout ou partie du groupe formé par les Tutsi.

En droit, cependant, il n'est pas nécessaire que les autorités françaises aient eu cette intention pour être "complices".

En effet, la "complicité" n'implique pas "l'intention spécifique qu'a l'auteur principal de commettre le génocide" (v. notamment, T.P.I.R., Jugement du 15 juillet 2004, affaire Ndindabizi).

Il faut - mais il suffit - que le complice ait "au moins connaissance de l'intention générale et spécifique de l'auteur principal" (v. le même jugement).

Or, dans le cas du Rwanda, les autorités françaises avaient indiscutablement cette connaissance (v. notamment, les déclarations du ministre français des Affaires étrangères, le 15 mai 1994 à l'issue d'un Conseil des ministres européens et le 18 mai suivant, à l'Assemblée nationale ; v. également, le rapport de la Mission d'information parlementaire sur le Rwanda, chapitre VI, pp. 286 et suivantes).

 6 - En vertu de l'article 6.1 du Statut du T.P.I.R. l'encouragement "à préparer, planifier ou exécuter" le "génocide" est une forme de "complicité".

Or, il a été jugé que "la présence d'une personne en position d'autorité en un lieu où un crime est en train d'être commis ou en un lieu où il est connu que des crimes sont régulièrement commis peut générer une forme d'approbation . qui s'assimile à l'aide et à l'encouragement. Ce n'est pas la position d'autorité qui est importante en elle-même, mais plutôt l'effet d'encouragement qu'une personne en position d'autorité peut susciter au regard de ces évènements" (v. le même jugement du 15 juillet 2004).

En droit, par conséquent, la "présence" de militaires français "en un lieu où un crime est en train d'être commis ou en un lieu où il est connu que des crimes sont régulièrement commis" est susceptible de constituer une "complicité".

 7 - Nombre de témoignages et de documents permettent, malheureusement, de nourrir le soupçon de "complicité" des autorités françaises civiles et militaires par d'autres faits que la simple présence.

Il s'agit, notamment, de la remise de Tutsi aux Forces Armées Rwandaises (F.A.R.) et aux milices - pour ne rien dire des allégations de meurtres et de sévices graves ; enfin, surtout, de l'aide militaire, technique, financière et diplomatique apportée de 1990 à la fin d'août 1994, à un appareil d'Etat qui préparait puis faisait exécuter le "génocide" (v. notamment, le rapport de la C.E.C., L'horreur qui nous prend au visage, Karthala 2005, pp. 420 et suivantes).

 8 - La C.E.C. se réserve de publier un rapport complémentaire à partir des éléments d'information qu'elle n'a cessé de recueillir depuis mars 2004 sur les divers aspects de l'implication française.

La Commission d'Enquête Citoyenne

www.enquete-citoyenne-rwanda.org



[1]Sven Lindqvist, « Exterminez toutes ces brutes ». L'Odyssée d'un homme au cour de la nuit et les origines du génocide européen, (Stockholm, 1992), Ed. Serpent à plumes, 1998.

[2] Cf en particulier Olivier Lecour Grandmaison, Coloniser. Exterminer. Sur la guerre et l'Etat colonial. Fayard, 2004.

[3] Voir à ce sujet Mongo Beti, « Repentance », in C. Coquio éd., L'Histoire trouée. Négation et témoignage, 2004. Ce texte avait été prononcé à un colloque d'Aircrige tenu a à Paris IV-Sorbonne en juin 2001 sur le thème « Guerres d'indépendance et 'décolonisation' : mémoires effacées et violences actuelles : Madagascar, Cameroun, Algérie ».

[4] Discipline dont relevait en revanche le livre que j'ai consacré aux discours sur le Rwanda et les Rwandais avant et après le génocide, Rwanda. Le réel et les récits, Belin, 2004 (Collection « Littérature et politique » dirigée par Claude Lefort).

[5] Sur ce titre, voir la préface de François-Xavier Verschave, coéditeur du livre avec Laure Coret.

[6] On consultera également le livre de Jean-Paul Gouteux, La Nuit rwandaise. L'implication française dans le dernier génocide du siècle, L'Esprit frappeur, 2002,

[7] Patrick de Saint-Exupéry, L'Inavouable. Les Arènes, 2004 ; Roméo Dallaire, J'ai serré la main du diable.  La faillite de l'humanité au Rwanda, Ed. Libre Expression, 2003.

[8] Pierre Brana, corapporteur avec Bernard Cazeneuve de la Mission d'Information Parlementaire de 1998, et Jean-Christophe Rufin, qui était en 1994 membre du cabinet du ministre de la Défense François Léotard en 1994, et qui fut envoyé en mission au Rwanda pendant Turquoise. L'un montra sa bonne volonté, mais aussi les limites de celle-ci, l'autre sa confusion ou son inconscience, mais aussi les limites de celles-ci.

[9] Voir C. Coquio et Aurélia Kalisky éd., Rwanda 2004 : témoignages et littérature, revue Lendemains, n°112, 2003 ; Laure Coret éd., Rwanda 1994-2004 : des faits, des mots, des ouvres. Autour d'une commémoration L'Harmattan, 2004 (Collection « Esthétiques » dirigée par Jean-Louis Déotte).

[10] Voir C. Coquio éd., L'Histoire trouée. Négation et témoignage, L'Atalante, 2004  - qui comporte trois textes sur le génocide rwandais : l'un sur le déni politique (L. Bagilishya), l'autre sur le témoignage (J.P. Karegeye), et un témoignage de rescapée (Spéciosa Mukayiranga).

[11] Voir Des Crimes contre l'humanité en République française (France 1990-2002), textes réunis par Catherine Coquio en collaboration avec Carol Guillaume, Paris, L'Harmattan, "Questions contemporaines", 2006.".

[12] Je renvoie ici à mon introduction au volume L'Histoire trouée. Négation et témoignage, op. cit., « A propos d'un nihilisme contemporain : déni, négation, témoignage ».

[13] Voir Gabriel Périès, « La Doctrine de la Guerre Révolutionnaire : Indochine, Algérie, Argentine, Rwanda. Trajets d'une hypothèse », C. Coquio éd., L'Intégration républicaine des crimes contre l'humanité. France 1990-2002, Paris, L'Harmattan, 2006, (collection « Questions contemporaines »).

[14] Voir ce qu'en disent les rescapés interrogés par Jean Hatzfeld dans Dans le nu de la vie. Récits des marais rwandais. Seuil, 2000.

[15] Propos tenus lors du débat qui a suivi la diffusion du film de R. Glucksmann Tuez-les tous, sur France 3, le 27 novembre 2004.

[16] Propos publié dans Libération, 27 juin 1994.

[17] Voir Jean-Paul Gouteux, « Rwanda : la diplomatie française au service d'un génocide », in L'Intégration républicaine du crime contre l'humanité, op. cit.

[18] Voir à ce sujet Jean-François Dupaquier, « L'intervention française au Rwanda : information et décision politique », Ibid.

[19] Les Tutsi étant appelés « cafards » et « cancrelats ». Gabriel Périès renvoie à l'image diffusée par les 5èmes Bureaux pendant la guerre d'Algérie, qui parlent du « criquet » ou du « cancrelat » à écraser à propos des Fellagha.

[20] Voir J.P. Gouteux, art. cit.

[21] Nations Unies, Conseil de Sécurité, 3377ème réunion, lundi 16 mai 1994, S/PV/3377.

[22]Aucun témoin ne doit survivre, op. cit, p 750.

[23] J.P. Gouteux, « La diplomatie française au service d'un génocide », in C. Coquio éd., L'Intégration républicaine des crimes contre l'humanité, op. cit.

[24] Sur tous ces points, voir le rapport de la CEC, et en particulier les témoignages recueillis par G. Kapler.

[25] Il s'agit de la question n°37510, posée par Chantal Robin-Rodrigo (socialiste - Hautes Pyrénées), publiée au JO le 13 avril 2004.

[26] La forme superlative de ce satisfecit revient à effacer l'effort plus remarquable de la Belgique - qui conduisit du reste à une demande politique e « pardon », d'une part, et à un travail de justice d'autre part.

[27] Pierre Péan, Une jeunesse française 1934-1947, Paris, Fayard, 1994.

[28] Emmanuel Faux, Thomas Legrand et Gilles Pérez, La main droite de Dieu, Paris, Seuil, 1994.

[29] Noires fureurs, blancs menteurs, Paris, Mille et une nuits, 2005, en particulier pp 456 et suiv. Selon Pierre Péan, l'état-major français ne pouvait connaître la situation des Tutsi massacrés dans les collines . Voir p 479 : "Si l'état-major n'a pas réagi à la découverte de Bisesero par Diego c'est tout simplement parce qu'il n'en a rien su !" (Diego était l'officier commandant un détachement présent à Bisesero le 27 juin). Or, les militaires français et le Ministre de la Défense en personne ont bénéficié d'informations répétées sur les massacres en cours - notamment de la part des journalistes présents du 26 au 30 juin 1994 (Cf le rapport de la CEC pp 420 et suiv). Il est donc difficile de croire à l'ignorance de l'état-major. Le soupçon de "complicité" - ne serait-ce que par la "présence" qui vaut "encouragement" - est semble-t-il malheureusement fondé.


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Dernière correction le 20.04.06 par l'auteure