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 PRESSAFRIQUE 05.03.07
L'émission Pièces à convictions sur France 3  revient sur le bombardement de Bouaké et l'assassinat des 9 soldats français

 Une fois n'est pas coutume, France 3 au travers de son émission Pièces à convictions fournit une excellente enquête sur un sujet ayant trait aux relations françafricaines en Côte d'Ivoire. L'émission intitulée "Côte d'Ivoire : roquettes sur nos soldats" a été diffusée vendredi 02.03.07 à 23h25. D'une durée d'environ deux heures, au travers d'un reportage suivi d'un débat, Pièces à conviction retrace le déroulement du bombardement de Bouaké et évoque les entraves qu'a subies la juge Brigitte Raynaud pour mener à bien son enquête. On ne peut que se féliciter du sérieux de l'enquête journalistique qui semble renouer avec un journalisme d'investigation digne de ce nom auquel France Télévisions ne nous avait pas habitué sur l'Afrique et les relations françafricaines. Bien sûr, on a le droit dans le court historique qui nous est donné sur la Côte d'Ivoire au poncif du Général de Gaulle qui "a voulu la décolonisation" en omettant soigneusement de préciser la manière dont le Général Président à réussi à mettre sous sa coupe les anciennes colonies en portant à leur tête des hommes liges (Bokassa en Centrafrique, Bongo au Gabon, Houphouët Boigny en Côte d'Ivoire, Eyadéma au Togo, ...). Bien sûr lorsque le reportage revient sur le déclenchement de la guerre civile, rien n'est dit sur les allégations selon lesquelles des réseaux françafricains auraient été à l'instigation de la rebellion à partir du Burkina Faso ni sur le refus initial de l'armée française de porter secours à Gbagbo en dépit des accords de défense franco-ivoirien. Bien sûr le terme Françafrique évoqué de manière allusive n'est pas même expliqué au téléspectateur mais là n'est pas le sujet principal du documentaire. Sa thématique porte essentiellement sur le bombardement de Bouaké.

Et l'on doit dire que pour la première fois à la télévision française, trois ans après les faits, un documentaire revient en profondeur sur ce drame qui a vu la mort de 9 soldats français et d'un ressortissant états-unien bombardé par des avions ivoiriens en novembre 2004. On y découvre bon nombre d'informations qui méritent leur pesant d'or médiatique.

En résumé, on apprend que les militaires français et l'ONU ont laissé les avions bombarder les rebelles lors de leur offensive début novembre 2004, que la France n'a rien fait pour arrêter les pilotes biélorusses qui commandaient les Sukoi-25 qui ont bombardé le camp de Bouaké. Pis que les autorités françaises ont demandé qu'ils soient relâchés peu après qu'ils aient été arrêtés à la frontière par la police togolaise. Enfin on y apprend que les avions ont été vendus à la Côte d'Ivoire par un ex-gendarme français, le même qui a été à l'origine de la venue des pilotes en Côte d'Ivoire. On apprend que la juge Brigitte Raynaud a du constamment affronter le secret défense et qu'elle n'a pu accéder à de nombreux documents alors qu'il s'agissait d'une enquête portant sur des soldats français assassinés. Enfin que les soldats ont été enterrés avec leurs effets personnels tandis que les familles n'ont pu voir les dépouilles et qu'il n'y a jamais eu d'autopsie. Autant de zones d'ombres sur cette affaire, autant d'entraves du ministère de la défense à l'enquête du juge Raynaud qui pose la question de la responsabilité et du degré d'implication des autorités françaises dans cette affaire

D'une part, on notera le sérieux de l'investigation et une approche à même de démêler la complexité de l'affaire et de la situation.  Des documents exclusifs ont pu être diffusés tels que le bombardement tel qu'il a été filmé par un soldat français du camp de Bouaké, une interview de l'ex-gendarme de l'Elysée qui a fourni les Suk
oi à la Côte d'Ivoire, le bombardement par hélicoptère de manifestants antifrançais sur des ponts à Abidjan (déja diffusé sur Canal Plus dans l'émission 90 minutes ). Enfin les journalistes ont interviewé, outre Robert Montoya, la juge Brigitte Raynaud, le colonel Destremaut qui était en charge du camp de Bouaké et qui a du assurer la sécurité autour de l'hôtel Ivoire avec les forces du COS, le général Beth, le ministre de l'intérieur togolais, le président Laurent Gabgbo, les familles des victimes, l'avocat des victimes....
De nombreux faits que la presse a rapporté sont repris dans le reportage. Par exemple, la non intervention délibérée de l'Etat-major français face aux bombardements des rebelles par les forces ivoiriennes : en dépit de leur mission de paix et d'interposition entre les forces en guerre, ni l'ONU, ni la force de Licorne ne sont intervenues pour arrêter les bombardements. Le prétexte étant qu'il n'y a pas eu de mandats de l'ONU demandant une intervention expresse. Le reportage nous montre des films tournés par les militaires français des bombardements effectués par les Sukoi sur les forces rebelles. Les militaires commentent en temps réel les vols des Sukoi. Puis tout bascule, les Sukoi bombardent délibérément le campement de Bouaké faisant 10 morts et une trentaine de blessés. Puis c'est l'escalade, l'armée française sur ordre de l'Etat-major, alors qu'elle avait refusé d'intervenir entre les forces en guerre, décide de bombarder toute la flotte aérienne ivoirienne. En quelques heures la situation s'embrase, des manifestations antifrançases sont instrumentalisées par les nationalistes de Gbagbo, les citoyens français sont pris pour cible. Pour stopper les manifestants les hélicoptères tirent sur la foule tandis que l'armée française réprime dans le sang les manifestations à l'Hôtel Ivoire faisant des dizaines de morts et des centaines de blessés. Interviewé dans le reportage le colonel Destremaut reconnaît avoir fait "un tir d'intimidation" à "balles réelles" au-dessus de la foule et reconnaît que des civils ont pu être tués par des "grenades à main offensive" lancés lors des "tirs d'intimidation". Alors que Destremaut demandait une commission d'enquête pour montrer sa bonne foi et être mis hors de cause, alors que les Verts et les socialistes demandaient une commission d'enquête parlementaire pour faire la lumière sur cette répression sanglante d'une manifestation de civils aux mains nues, les députés UMP majoritaires à l'assemble nationale ont refusé toute enquête parlementaire au motif que ce serait "une défiance à notre armée". Michèlle Alliot-Marie parlera dans cette situation de "légitime défense élargie ". Un concept au contour flou pouvant tout justifier. Une histoire abracadabrantesque. Il n'y aura pas non plus de commission d'enquête sur l'assassinat des soldats français.

Plus stupéfiant encore, tout semble avoir été mis en place pour entraver l'enquête du juge Brigitte Raynaud suite à la plainte des familles des victimes des soldats. La juge s'est heurtée au secret défense, une "sorte d'omerta générale" de la part de l'Etat.  Pourtant lors de l'enterrement des soldats français, l'Etat français avait fait une promesse par l'intermédiaire de son plus haut représentant Jacques Chirac "je veux vous dire qu'au nom du peuple français nous ne vous oublierons pas ".  Le tribunal aux armées de Paris ne sera saisi de l'enquête que 2 mois après les assassinats. Un délai anormalement long, d'habitude il ne faut que quelques jours. Le reportage note une première erreur : le défaut d'autopsie après les bombardements. Lors des funérailles nationales, le ministère de la défense s'est opposé à l'ouverture des cercueils. "Motif officiel : les corps n'étaient pas présentables ". Ce n'est qu'un an après que les familles des victimes vont avoir accès aux effets et aux photos de leurs enfants. Une mère de famille découvre que les photos qu'ont lui a envoyé ne sont pas celles de son fils. Les corps ont été intervertis. Seule l'autopsie aurait permis d'éviter ces erreurs. Les familles disent ne pas avoir été convaincues par les explications de la ministre de la défense Michèle Alliot-marie. L'enquête sur l'asssassinat des soldats français va connaître de nombreuses autres difficultés.
Alors qu'elle enquête sur l'assassinat de militaires français, la juge Brigitte Raynaud va se heurter systématiquement au secret-défense de la part du ministère de la défense français. "C'était sans fin" déclare Brigitte Raynaud. Malgré tout Brigitte Raynaud, dont nous avons déja souligné le courage et la probité exemplaire, va découvrir que les Sukoi qui ont servi à bombarder le camp de Bouaké sont venus de Biélorussie avant même l'embargo. Les deux Sukoi 25 ont été vendus par Robert Montoya, un ancien gendarme de la cellule élysée sous François Mitterrand. C'est aussi lui qui a fait venir l'équipage biélorusse en Côte d'Ivoire. Robert Montoya est "un gendarme impliqué dans des secrets d'Etat notamment l'affaire des plombiers de la République. Il écopera de 3 mois de prison pour une affaire d'écoute illégale au profit de François Mitterrand". Le dossier est aujourd'hui classé. Devant les caméras de France 3, Robert Motoya, vendeur d'armes, déclare qu'il n'a "pas de leçons de patriotisme à recevoir de qui que ce soit et qu'il est profondément Français" et enfin "ne rien regretter".  "Robert Montoya est aujourd'hui installé au Togo", "un petit pays ami de la France à seulement une heure d'avion de la Côte d'Ivoire ". Cet ancien gendarme  au service de réseaux françafricains est aujourd'hui reconverti dans la sécurité et la vente d'armes.

Enfin, des images prises sur l'aéroport de Yamoussoukro par un militaire français montre les pilotes de l'avion en train de descendre de leur avion après les bombardements de Bouaké. Images diffusées dans le documentaire. Les militaires français sur le tarmac vont filmer les pilotes mais ne les arrêteront pas. Deux thèses sont développées. Celle du général Emmanuel Beth (commandant des forces de Licorne) qui déclare que les soldats à Yamoussoukro ne pouvaient savoir ce qui s'est passé tandis que le colonel Destremaut qui était à Bouaké déclare que les personnels qui étaient à Yamoussoukro ont eu une connaissance exacte de ce qui s'était passé quasiment en temps réel grâce au réseau radio : "les personnels qui sont à Yamoussoukro en ont eu une connaissance exacte". Le documentaire montre qu'à plusieurs reprises les militaires français ont laissé échapper les pilotes biélorusses alors qu'ils savaient ce qu'ils avaient fait. Les services de renseignement français avaient toutes les informations nécessaire (photos, déplacements, localisation). Des centaines de photos ont été versés au dossier. Selon les services secrets français l'équipage était constitué par deux pilotes Biélorusse et deux co-pilotes Ivoiriens. Les co-pilotes ivoiriens ont été formés en France à Salon-de-Provence. Fait incroyable, ces co-pilotes ivoiriens sont aujourd'hui en poste actuellement à Abidjan. Les reporters ont pu les joindre au téléphone mais n'ont pu les rencontrer. Pendant que les pilotes biélorusses passeront quelques jours à Abidjan, les militaires français du 43ème BIMA vont arrêter 15 témoins directes. Il s'agit des techniciens de maintenance, tous sont d'origine slave. Ils étaient là lorsque les pilotes ont atteri sur le tarmac de Yamoussoukro. Ces techniciens seront en garde à vue pendant 4 jours au 43ème BIMA sans avoir été interrogés, du moins officiellement. Au bout de 4 jours ils sont remis à l'ambasade russe et seront évacués après. La juge Brigitte Raynaud ne croit pas un instant qu'ils n'ont pas été interrogés. Quant aux pilotes, ils s'enfuiront tranquillement en minibus vers le Togo. Malheureusement ils seront arrêtés à la frontière togolaise par la police togolaise. Durant 10 jours ils seront à la disposition des autorités françaises qui refuseront de les arrêter. Le ministre de l'intérieur du Togo de l'époque témoigne. Il a prévenu l'ambassade française qui a transmis les informations à Paris. Aucune consigne de Paris n'a été transmise en retour. Pour se couvrir le ministre de l'intérieur décide de prévenir l'officier de la DGSE à Lomé en envoyant les photocopies des passeports des deux pilotes. "Dix jours après le colonel X a dit qu'il n'en voulait pas parce que Paris n'en voulait pas" selon l'ex-ministre de l'intérieur togolais. Au bout de dix jours les deux pilotes sont relâchés et seront extradés par les militaires togolais. La juge Brigitte Raynaud évoque le rôle de l'ex-gendarme de l'Elysée dans l'exfiltration.
  

 Extrait de la lettre de démission du juge Brigitte Raynaud adressé à la ministre de la défense Michelle Alliot-Marie diffusé dans le reportage:

"Aucun concours spontané ne m'a été fourni par les services qui dépendent de votre autorité [...] Aucun renseignement ne m'a été fourni sur les raisons pour lesquelles les mercenaires et leurs complices, identifiés comme auteurs de ce crime avaient été libérés sur instruction ou avec le consentement des autorités françaises."


La ministre de la défense n'a pas souhaité venir assister au débat organisé dans le cadre de l'émission Pièces à conviction, elle n'a pas souhaité répondre aux questions de l'équipe. Le débat se fera donc sans elle avec une mère d'une des 9 victimes françaises Mme Josette Tiloi, l'avocat des familles Maître Jean Balan, un Français rapatrié en novembre 2004 Daniel Revet, et le journaliste de Libération Thomas Hofnung.

Personne ne semble s'expliquer l'attitude des autorités et de l'armée françaises dans cette affaire. La mère d'un soldat français relate, d'après le procès verbal, que son fils a été enterré avec toutes ses affaires : sa montre, sa carte téléphonique, ses photos. Elle déclare on les a "mis (dans les cercueils, ndlr) comme des bêtes". Elle n'a jamais pu voir le corps de son fils. 

 Concernant les raisons du bombardement de Bouaké, Thomas Hofnung reprend la thèse développée par François Soudan de JAI. Selon cette thèse il s'agissait pour les forces loyalistes ivoiriennes de sortir la tête haute du conflit avec les rebelles. Les forces de Gbagbo ne parvenant pas à atteindre les rebelles, pour masquer l'échec de leur offensive ont décidé de bombarder le camp de Bouaké afin de faire croire que si l'opération de reconquête a échoué cela serait de la faute des militaires français. L'avocat des familles quant à lui évoque s'interroge sur la responsabilité des autorités françaises dans les obstacles qui ont été mis en travers de l'enquête du juge Raynaud. Il évoque de manière implicite la responsabilité du procureur et du ministère de la défense dont il dépend. Il reste à savoir à quel degré les autorités françaises sont impliquées dans cette affaire. Malheureusement, il est fort à craindre, comme il est de coutume en Françafrique, que l'affaire ne soit pas résolue. Cela donne un aperçu des injustices draînés par ce système et que peuvent vivre les Africains. On ose espérer que la lumière soit faite un jour sur cette histoire et qu'une commission d'enquête parlementaire soit mise en place suite à la répression sanglante des manifestations antifrançaises devant l'Hôtel Ivoire pour que justice soit rendue un jour.


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