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Une fois n'est pas
coutume, France 3 au travers de son émission Pièces à convictions fournit une excellente enquête sur
un sujet ayant trait aux relations françafricaines en Côte d'Ivoire.
L'émission intitulée "Côte d'Ivoire : roquettes sur nos soldats" a été diffusée vendredi
02.03.07 à 23h25. D'une durée d'environ deux heures, au travers d'un reportage
suivi d'un débat, Pièces à conviction retrace le déroulement du
bombardement de Bouaké et évoque les entraves qu'a subies la juge Brigitte
Raynaud pour mener à bien son enquête. On ne peut que se féliciter du
sérieux de l'enquête journalistique qui semble renouer avec un journalisme
d'investigation digne de ce nom auquel France Télévisions ne nous avait pas
habitué sur l'Afrique et les relations françafricaines. Bien sûr, on a le
droit dans le court historique qui nous est donné sur la Côte
d'Ivoire au poncif du Général de Gaulle qui "a voulu la
décolonisation" en omettant soigneusement de préciser la manière dont
le Général Président à réussi à mettre sous sa coupe les anciennes
colonies en portant à leur tête des hommes liges (Bokassa en Centrafrique, Bongo au Gabon, Houphouët Boigny en Côte d'Ivoire, Eyadéma au
Togo, ...). Bien sûr lorsque le reportage revient sur le
déclenchement de la guerre civile, rien n'est dit sur les allégations
selon lesquelles des réseaux françafricains auraient été à l'instigation
de la rebellion à partir du Burkina Faso ni sur le refus initial de
l'armée française de porter secours à Gbagbo en dépit des
accords de défense franco-ivoirien. Bien sûr le terme Françafrique
évoqué
de manière allusive n'est pas même expliqué au téléspectateur mais là
n'est pas le sujet principal du documentaire. Sa thématique porte essentiellement
sur le bombardement de Bouaké.
Et l'on doit
dire que pour la première fois à la télévision française, trois ans
après les faits, un documentaire revient en profondeur
sur ce drame qui a vu la mort de 9 soldats français et d'un
ressortissant états-unien bombardé par des avions ivoiriens en novembre
2004. On y découvre bon nombre d'informations qui méritent leur
pesant d'or médiatique.
En résumé, on apprend que les
militaires français et l'ONU ont laissé les avions bombarder les rebelles
lors de leur offensive début novembre 2004, que la France n'a rien fait
pour arrêter les pilotes biélorusses qui commandaient les Sukoi-25 qui
ont bombardé le camp de Bouaké. Pis que les autorités françaises ont
demandé qu'ils soient relâchés peu après qu'ils aient été arrêtés à la
frontière par la police togolaise. Enfin on y apprend que les avions ont
été vendus à la Côte d'Ivoire par un ex-gendarme français, le même qui a
été à l'origine de la venue des pilotes en Côte d'Ivoire. On apprend que
la juge Brigitte Raynaud a du constamment affronter le secret défense et
qu'elle n'a pu accéder à de nombreux documents alors qu'il s'agissait
d'une enquête portant sur des soldats français assassinés. Enfin que les
soldats ont été enterrés avec leurs effets personnels tandis que les
familles n'ont pu voir les dépouilles et qu'il n'y a jamais eu d'autopsie.
Autant de zones d'ombres sur cette affaire, autant d'entraves du ministère
de la défense à l'enquête du juge Raynaud qui pose la question de la
responsabilité et du degré d'implication des autorités françaises dans
cette affaire
D'une part, on notera
le sérieux de l'investigation et une approche à même de démêler la
complexité de l'affaire et de la situation. Des documents
exclusifs ont pu être diffusés tels que le bombardement tel qu'il a été
filmé par un soldat français du camp de Bouaké, une interview de
l'ex-gendarme de l'Elysée qui a fourni les Suk
oi à la Côte d'Ivoire, le bombardement par hélicoptère de
manifestants antifrançais sur des ponts à Abidjan (déja diffusé sur
Canal Plus dans l'émission 90 minutes
). Enfin les journalistes ont interviewé,
outre Robert Montoya, la juge Brigitte Raynaud, le colonel Destremaut qui
était en charge du camp de Bouaké et qui a du assurer la
sécurité autour de l'hôtel Ivoire avec les forces du COS, le général Beth, le
ministre de l'intérieur togolais, le président Laurent Gabgbo, les familles des victimes,
l'avocat des victimes.... De nombreux faits que
la presse a rapporté sont repris dans le reportage. Par exemple,
la non intervention délibérée de l'Etat-major français face aux
bombardements des rebelles par les forces ivoiriennes : en dépit de
leur mission de paix et d'interposition entre les forces en guerre, ni
l'ONU, ni la force de Licorne ne sont intervenues pour arrêter les
bombardements. Le prétexte étant qu'il n'y a pas eu de mandats de
l'ONU demandant une intervention expresse. Le reportage nous montre
des films tournés par les militaires français des bombardements
effectués par les Sukoi sur les forces rebelles. Les militaires
commentent en temps réel les vols des Sukoi. Puis tout bascule, les
Sukoi bombardent délibérément le campement de Bouaké faisant 10 morts et
une trentaine de blessés. Puis c'est l'escalade, l'armée
française sur ordre de l'Etat-major, alors qu'elle avait refusé
d'intervenir entre les forces en guerre, décide de bombarder toute la
flotte aérienne ivoirienne. En quelques heures la situation s'embrase, des
manifestations antifrançases sont instrumentalisées par les nationalistes
de Gbagbo, les citoyens français sont pris pour cible. Pour stopper les
manifestants les hélicoptères tirent sur la foule tandis que l'armée
française réprime dans le sang les
manifestations à l'Hôtel Ivoire
faisant des dizaines de morts et des centaines de
blessés. Interviewé dans le reportage le colonel Destremaut reconnaît
avoir fait "un tir d'intimidation" à "balles
réelles"
au-dessus de la foule et reconnaît que des civils ont pu être tués
par des "grenades à main offensive" lancés lors des "tirs
d'intimidation". Alors que Destremaut demandait une commission d'enquête
pour montrer sa bonne foi et être mis hors de cause, alors que les
Verts et les socialistes demandaient une commission d'enquête
parlementaire pour faire la lumière sur cette répression sanglante d'une
manifestation de civils aux mains nues, les députés UMP majoritaires à
l'assemble nationale ont refusé toute enquête parlementaire au motif que
ce serait "une défiance à notre armée". Michèlle Alliot-Marie parlera dans
cette situation de "légitime défense élargie
". Un concept au contour flou pouvant tout
justifier. Une histoire abracadabrantesque. Il n'y aura pas non plus de
commission d'enquête sur l'assassinat des soldats français.
Plus stupéfiant
encore, tout semble avoir été mis en place pour entraver l'enquête du juge Brigitte
Raynaud
suite à la plainte
des familles des victimes des soldats. La juge s'est heurtée au
secret défense, une "sorte d'omerta générale" de la part de l'Etat. Pourtant lors de l'enterrement
des soldats français, l'Etat français avait fait une promesse par
l'intermédiaire de son plus haut représentant Jacques
Chirac "je veux vous dire qu'au nom du peuple français nous ne
vous oublierons pas ".
Le tribunal aux armées de Paris ne sera saisi de l'enquête que
2 mois après les assassinats. Un délai anormalement long, d'habitude il
ne faut que quelques jours. Le reportage note une première erreur : le défaut
d'autopsie après les bombardements. Lors des funérailles nationales,
le ministère de la défense s'est opposé à l'ouverture des
cercueils. "Motif officiel : les corps n'étaient pas
présentables
".
Ce n'est qu'un an après que les familles des victimes vont avoir
accès aux effets et aux photos de leurs enfants. Une mère de famille
découvre que les photos qu'ont lui a envoyé ne sont pas celles de son fils.
Les corps ont été intervertis. Seule l'autopsie aurait permis d'éviter ces erreurs.
Les familles disent ne pas avoir été convaincues par les explications
de la ministre de la défense Michèle Alliot-marie. L'enquête sur
l'asssassinat des soldats français va connaître de nombreuses autres
difficultés. Alors
qu'elle enquête sur l'assassinat de militaires français, la juge Brigitte Raynaud
va se heurter systématiquement au
secret-défense de la part du ministère de la défense français.
"C'était sans fin"
déclare Brigitte Raynaud. Malgré tout Brigitte Raynaud, dont nous avons
déja souligné le courage et la probité exemplaire, va découvrir que
les Sukoi qui ont servi à bombarder le camp de Bouaké sont venus de
Biélorussie avant même l'embargo. Les deux Sukoi 25 ont été vendus
par Robert Montoya, un ancien gendarme de la cellule élysée sous François
Mitterrand. C'est aussi lui qui a fait venir l'équipage biélorusse en Côte
d'Ivoire. Robert Montoya est "un gendarme impliqué dans des secrets
d'Etat notamment l'affaire des plombiers de la République. Il écopera de 3
mois de prison pour une affaire d'écoute illégale au profit de François
Mitterrand". Le dossier est aujourd'hui classé. Devant les caméras de
France 3, Robert Motoya, vendeur d'armes, déclare qu'il n'a "pas de
leçons de patriotisme à recevoir de qui que ce soit et qu'il est
profondément Français" et enfin "ne rien regretter".
"Robert Montoya est aujourd'hui installé au Togo", "un petit
pays ami de la France à seulement une heure d'avion de la Côte
d'Ivoire
". Cet ancien gendarme au
service de réseaux françafricains est aujourd'hui reconverti dans la sécurité et la
vente d'armes.
Enfin, des images prises sur l'aéroport de Yamoussoukro par un militaire
français montre les pilotes de l'avion en train de descendre
de leur avion après les bombardements de Bouaké. Images diffusées dans
le documentaire. Les militaires français sur le tarmac vont filmer
les pilotes mais ne les arrêteront pas. Deux thèses sont développées.
Celle du général Emmanuel Beth (commandant des forces de Licorne) qui
déclare que les soldats à Yamoussoukro ne pouvaient savoir ce qui s'est
passé tandis que le colonel Destremaut qui était à Bouaké déclare que les
personnels qui étaient à Yamoussoukro ont eu une connaissance exacte de ce
qui s'était passé quasiment en temps réel grâce au réseau radio : "les
personnels qui sont à Yamoussoukro en ont eu une connaissance
exacte". Le documentaire montre qu'à
plusieurs reprises les militaires français ont laissé échapper les pilotes
biélorusses alors qu'ils savaient ce qu'ils avaient fait. Les
services de renseignement français avaient toutes les
informations nécessaire (photos, déplacements, localisation). Des
centaines de photos ont été versés au dossier. Selon les services secrets
français l'équipage était constitué par deux pilotes Biélorusse et deux
co-pilotes Ivoiriens. Les co-pilotes ivoiriens ont été formés en France à
Salon-de-Provence. Fait incroyable, ces co-pilotes ivoiriens sont
aujourd'hui en poste actuellement à Abidjan. Les reporters ont pu les
joindre au téléphone mais n'ont pu les rencontrer. Pendant que les pilotes
biélorusses passeront quelques jours à Abidjan, les militaires français du
43ème BIMA vont arrêter 15 témoins directes. Il s'agit des techniciens de
maintenance, tous sont d'origine slave. Ils étaient là lorsque les pilotes
ont atteri sur le tarmac de Yamoussoukro. Ces techniciens seront
en garde à vue pendant 4 jours au 43ème BIMA sans avoir été interrogés, du
moins officiellement. Au bout de 4 jours ils sont remis à l'ambasade russe
et seront évacués après. La juge Brigitte Raynaud ne croit pas un instant
qu'ils n'ont pas été interrogés. Quant aux pilotes, ils s'enfuiront
tranquillement en minibus vers le Togo. Malheureusement ils seront arrêtés
à la frontière togolaise par la police togolaise. Durant 10 jours ils
seront à la disposition des autorités françaises qui refuseront de les
arrêter. Le ministre de l'intérieur du Togo de l'époque témoigne. Il
a prévenu l'ambassade française qui a transmis les informations à Paris.
Aucune consigne de Paris n'a été transmise en retour. Pour se couvrir
le ministre de l'intérieur décide de prévenir l'officier de
la DGSE à Lomé en envoyant les photocopies des passeports des
deux pilotes. "Dix jours après le colonel X a dit qu'il n'en voulait
pas parce que Paris n'en voulait pas" selon l'ex-ministre de
l'intérieur togolais. Au bout de dix jours les deux pilotes sont relâchés
et seront extradés par les militaires togolais. La juge Brigitte Raynaud
évoque le rôle de l'ex-gendarme de l'Elysée dans
l'exfiltration.
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Extrait de la lettre de démission du
juge Brigitte Raynaud adressé à la ministre de la défense Michelle
Alliot-Marie diffusé dans le reportage:
"Aucun concours
spontané ne m'a été fourni par les services qui dépendent de
votre autorité [...] Aucun renseignement ne m'a été fourni
sur les raisons pour lesquelles les mercenaires et leurs complices,
identifiés comme auteurs de ce crime avaient été libérés sur
instruction ou avec le consentement des autorités françaises."
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La ministre de la défense n'a pas souhaité
venir assister au débat organisé dans le cadre de l'émission Pièces
à conviction, elle n'a pas souhaité répondre aux questions de l'équipe.
Le débat se fera donc sans elle avec une mère d'une des 9
victimes françaises Mme Josette Tiloi, l'avocat des familles Maître
Jean Balan, un Français rapatrié en novembre 2004 Daniel
Revet, et le journaliste de Libération Thomas
Hofnung.
Personne ne semble s'expliquer l'attitude des autorités
et de l'armée françaises dans cette affaire. La mère d'un soldat français
relate, d'après le procès verbal, que son fils a été enterré
avec toutes ses affaires : sa montre, sa carte téléphonique, ses photos.
Elle déclare on les a "mis (dans les cercueils, ndlr) comme
des bêtes". Elle n'a jamais pu voir le corps de son
fils.
Concernant les raisons du bombardement de Bouaké,
Thomas Hofnung reprend la thèse développée par François Soudan de JAI.
Selon cette thèse il s'agissait pour les forces loyalistes ivoiriennes de
sortir la tête haute du conflit avec les rebelles. Les forces de Gbagbo ne
parvenant pas à atteindre les rebelles, pour masquer l'échec de leur
offensive ont décidé de bombarder le camp de Bouaké afin de faire croire
que si l'opération de reconquête a échoué cela serait de la
faute des militaires français. L'avocat des familles quant à lui
évoque s'interroge sur la responsabilité des autorités
françaises dans les obstacles qui ont été mis en travers de
l'enquête du juge Raynaud. Il évoque de manière implicite la
responsabilité du procureur et du ministère de la défense dont il
dépend. Il reste à savoir à quel degré les autorités françaises
sont impliquées dans cette affaire. Malheureusement, il est fort à
craindre, comme il est de coutume en Françafrique, que l'affaire ne
soit pas résolue. Cela donne un aperçu des injustices draînés par ce
système et que peuvent vivre les Africains. On ose espérer que la
lumière soit faite un jour sur cette histoire et qu'une commission
d'enquête parlementaire soit mise en place suite à la répression sanglante
des manifestations antifrançaises devant l'Hôtel Ivoire pour que justice
soit rendue un jour.
A lire chez Pressafrique
: 07.11.06 "Le
parquet ne veut pas poursuivre les deux pilotes biélorusses soupçonnés
d'avoir tué neuf soldats (français) de l'opération Licorne" selon Le
Figaro
15.06.06 "Black-out sur les
mercenaires de Côte d'Ivoire"
24.02.06 Tribunal aux Armées de
Paris (TAP) : la juge d'instruction Brigitte Raynaud tire sa révérence.
Retour sur l'instruction du Rwandagate, de l'affaire Firmin Mahé et de
l'affaire Bouaké.
31.10.05 Le massacre
du 09.11.04 à Abidjan par l'armée française - un crime contre l'humanité -
un fusible nommé Poncet - panique à l'Elysée - la commission d'enquête
n'aura pas lieu
21.09.05 Haro sur
90 minutes - La Françafrique muselle Canal Plus
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