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"Demande accord du juif pour recevoir
Satan" Colonel Marlière, conseiller de Mobutu demandant le
transfert de Lumumba au Katanga à Elisabethville, 14 janvier
1961.
L'avancée
des troupes lumumbistes au nord-Katanga et la défaite des troupes de l'ANC
de Mobutu à Bukavu ont sérieusement ébranlé le pouvoir
néocolonial de Léopoldville. Début janvier le collège des commissaires de Mobutu est
en voie de désagrégation et certains hommes politiques en vue à
Léopoldville commencent à demander la libération du prisonnier de
Thysville. Lumumba devient l'objet de tractation entre certains hommes politiques
pour obtenir plus de pouvoir. Ainsi le 5 janvier 1961,
Bolikango, politicien néocolonial, exige la libération de Lumumba comme "élément
de chantage" dans ses négociations avec d'autres candidats au pouvoir.
Le 9 janvier l'ambassadeur belge de Brazzaville note dans un télex
que le président du Congo-Brazzaville, l'abbé Youlou, après avoir fait
tout pour affaiblir le pouvoir légal de Lumumba essaye d'affaiblir le
pouvoir de Léopoldville en opérant un "revirement en faveur de
Lumumba". "...C'est une politique dangereuse, car elle ne dispose
pas des moyens de maintenir perpétuellement l'équilibre qu'elle
recherche, et risque un jour prochain d'être réduite à néant par le raz de
marée du lumumbisme. Il va de soi que je m'efforce par tous les moyens de
mettre l'abbé en garde contre un désastre qu'il aurait lui-même
favorisé...
". (Ludo de Witte,l'assassinat de Lumumba , p.194). Kasongo qui devait
faire partie du gouvernement Ileo-Kasa Vubu exige lui
aussi la libération de Lumumba dans une lettre adressée au
secrétaire général de l'ONU : "Comme si le peuple congolais, en
élisant librement son parlement, n'avait pas du même coup désigné ses
leaders.(...) La crise congolaise est essentiellement une crise de la
légalité. (...) La solution, c'est la restitution du parlement dans ses
attributions constitutionnelles"(Ludo de Witte, ibid,
p.194).
Le 8 janvier, prenant la mesure de l'ampleur du soutien
apporté à Lumumba par le peuple congolais et devant la défection de
certains hommes politiques néocoloniaux, le ministre belge des Affaires
africaines, le comte Harold d'Aspremont Lynden écrit au conseiller de
Mobutu, le colonel Marlière, qu'il faut éviter "à tout prix, je répète à
tout prix" la libération ou l'échange de Lumumba (ibid, p. 198).
Le
9 janvier, lors de la conférence de Casablanca, les pays africains
sympathisants du patriotisme congolais se prononcent en faveur de
sa libération.
La conférence de
Casablanca "demandait avec force le retour à la légalité
lumumbiste. Hormis la question de savoir si Lumumba prisonnier est
toujours un facteur politique légal, il est difficile de nier qu'il reste
un symbole du Congo décolonisé, alors que la plupart de ses adversaires
passent pour des valets ou des instruments de leurs anciens
maîtres"(09.01.1961, De Standaard, journal
flamand).
Le 11
janvier, l'ambassadeur belge de Brazzaville,
Dupret, signale une situation explosive à Thysville où les partisans de Lumumba au sein
de la garnison de Thysville sont de plus en plus nombreux :
"Léopoldville : un malaise sérieux existe principalement parmi les
Européens qui se disent que c'est le calme avant la tempête, et parmi les
soldats du camp Nkokolo ou une mutinerie est toujours à craindre.
Ce malaise peut s'expliquer par l'échec de Bukavu, la présence
de troupes lumumbistes à Manono, le manque de fermeté du pouvoir central
et les difficultés au sujet de la table
ronde".
Le jeudi 12 janvier, l'agent de la
CIA, Devlin, dresse un tableau relativement apocalyptique de l'avenir du
gouvernement supplétif en place à Léopoldville. "La CIA et l'ambassade
pensent que le gouvernement actuel peut tomber dans quelques jours. Le
résultat presque certain serait le chaos et le retour de Lumumba au
pouvoir...La combinaison du pouvoir [de Lumumba] comme démagogue, sa
dextérité à déployer des hommes de main et de la propagande et
l'atmosphère de défaitisme qui augmenterait très vite dans ces conditions
au sein de la coalition [de Kasa Vubu et de Mobutu], ferait qu'une
victoire au parlement serait presque assurée [pour Lumumba]".(Ludo de
Witte, ibid, p.197). Cette analyse est partagée par les nouveaux hôtes de
la Maison Blanche en continuité avec l'équipe Eisenhower. Ainsi le résumé
des réunions de la Maison Blanche rédigé par Kalb fin janvier fait état de
l'inquiétude de l'équipe de J.F. Kennedy : "Ils ne crurent jamais
que Kasa Vubu serait d'accord pour convoquer le parlement (...) tous les
rapports (...) étaient unanimes pour dire que (...) Lumumba était capable
de renverser la situation en sa faveur, s'il était libéré et mis en
position de participer aux réunions. Lumumba contnuait à dominer la scène
politique congolaise, même à partir de sa cellule katangaise (où il
était censé se trouver)" (ibid, p. 196).
Pour le
chef de la CIA Lumumba est "un Castro ou pire...", pour la sûreté belge,
notamment pour Marlière Lumumba est "Satan" personnifié enfin pour l'agent Devlin de la CIA au Congo
: "refuser des mesures drastiques aujourd'hui mènerait à une totale
défaite de la politique [des Etats-Unis] au Congo". (ibid, p.
1997).
De fait la subversion , comme
les information transmises par Dupret le laissaient craindre, gagne le camp
militaire Hardy à Thysville et le jeudi 12 janvier une mutinerie éclate. Une
partie des soldats de la caserne où Lumumba est prisonnier réclame
une augmentation de solde, un nouveau gouvernement et la libération
de Lumumba. Le colonel Bobozo est dépassé par la situation et ne fait
rien. La mutinerie se propage à l'autre camp militaire de la ville, le camp
Sonankulu. Des soldats se regroupent enferment les officiers et violent
leurs femmes. C'est la panique à Léopoldville. On craint à nouveau une
nouvelle flambée de violence. Le lendemain, beaucoup d'Européens se
dirigent vers le beach de Léopoldville pour embarquer vers Brazzaville en
traversant le fleuve. En catastrophe, Mobutu, Ileo, Kasa Vubu, Bomboko et
Nendaka se précipitent en avion pour visiter Lumumba et lui
propose unposte de ministre au sein du nouveau gouvernement. Lumumba refuse
tout en bloc. Pour Ludo de Witte, celui-ci craint d'être
assassiné par les gardes dès qu'il sortira de la prison. Toujours
est-il que Lumumba ne fait aucune concession.
Le 14
janvier, la mutinerie s'arrête spontanément. Il est probable que les
soldats aient eu des gages financiers. Il n'empêche que dès lors la
Belgique et Washington au travers de l'ancienne puissance coloniale presse
les autorités de Léopoldville de transférer Lumumba hors de la capitale
pour être purement et simplement éliminé.
D'après le colonel
Vandewalle, la responsabilité du gouvernement belge d'Eyskens serait en
cause : " Les éminences grises belges savaient toutes
qu'à Bruxelles, chez Minaf (Ministère des Affaires africaines), l'objectif
principal à poursuivre dans l'intérêt du Congo, du Katanga, et de la
Belgique, était d'écarter du pouvoir Lumumba. P. Wigny avait aussi
fait connaître (...) que tel était bien le but envisagé par Minaffreta
[les Affaires étrangères]. (...) Les conseillers, chacun dans sa sphère
d'influence, contribuèrent à la conception d'un plan de transfert, dans la
ligne de cette politique. (...) Le chef de la Sûreté nationale, V.
Nendaka, fut la cheville ouvrière dans la réalisation de
l'affaire"(ibid, p.200).
Le samedi 14 janvier 1961
au matin, le colonel Marlière, conseiller de Mobutu, envoie un
message-radio au commandant belge Verdikt, officier de renseignement de la
gendarmerie Katangaise. Dans ce message, Marlière demande le transfert de
Lumumba chez Tshombe à Elisabethville en ces termes : "Demande
accord du juif pour recevoir Satan". Selon Ludo de Witte, le
principal conseiller belge de Mobutu considérait que "Lumumba devait
être supprimé"
et qu'il s'agissait "d'une oeuvre de salubrité publique"
(ibid, p. 200). L'après-midi le conseil des commissaires généraux regroupant les principaux responsables
politiques au pouvoir à Léopoldville : Mobutu, Kasa
Vubu, Ileo, Nendaka en présence de certains conseillers belges décident de transférer
Lumumba vers le Katanga. Le message est envoyé aux
autorités du Katanga via Brazzaville par Kandolo dont le conseillé était
A. Lahaye.
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Luc de Vos et coll.,
Les secrets de l'Affaire Lumumba
,
p.314 Message radiophonique de Brazza à E'ville, 14 janvier 1961
; photocopie dans Brassine, Enquête..., Annexes, 9.1 et
9.2 |
| "Collège commissaires
gnéraux se permet insister afin obtenir accord transfert Lumumba à
Katanga. Présence à Hardy risque provoquer nouveaux déboires. Malgré
inconvénients inévitables serait opportun accorder transfert dans
région sûre. Commissaire Kandolo insiste au nom de ses
collègues" |
De son côté l'ambassadeur belge à Brazzaville appuie cette
demande auprès de Bruxelles en envoyant un télex : "Il vous paraîtra
sans doute indiqué d'appuyer l'opération envisagée et d'insister auprès
des autorités katangaises"(ibid, p.202). Le même jour avisé par ses
conseillers Tshombe refuse. Selon Ludo de Witte : les "conseillers belges
tels que Bartelous, Thomas et Tignée se sont mêlés au débat...Pendant
cette réunion, le message-radio de Marlière demandant la prise en charge de
"Satan", est largement commenté. La réponse est négative, ce qui en fait
traduit le point de vue du Bureau-conseil : Lumumba représente "un cadeau
empoisonné" pour l'Etat du cuivre (Ludo de Witte, ibid, p. 212).
Les autorités belges et celles de Léopoldville sont pressées d'agir
d'autant que le lendemain le 15 janvier 1961, Dayal, adoint
du secrétaire général de l'ONU au Congo signale à Hammalrskjöld
: "Généralement, on est d'avis que la libération de Lumumba n'est
plus qu'une question de jours" (Télégramme Dayal à "H", 15/1/61,
n°D-93, Archives Nations unies). La solution d'envoyer Lumumba dans le
fief de Kalonji, son pire ennemi, est envisagé. Kalonji donne très rapidement
son accord aux autorités de Léopoldville. Il se déclare prêt à recevoir
Lumumba dans les plus brefs délais pour le livrer à la
population du sud-kasaï où les troupes de Mobutu sont accusées d'avoir
massacrer des civils. Voici ce qu'en écrit Ludo de
Witte.
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Ludo de Witte,l'assassinat de Lumumba ,
p.208 |
| "Depuis l'offensive nationaliste contre
le Sud-Kasaï, fin août 1960, Lumumba représente le mal en
personne pour les kalonjistes. Quelques dizaines de civils
innocents ont été tués au cours des combats entre les troupes gouvernementales
congolaises et les milices baluba. Cette tragédie
et l'accusation que "H" lance contre l'ANC, qui, selon lui, aurait
déclenché un début de génocide, sont mis sur un seul tas par les
adversaires de Lumumba avec les milliers de morts tombés lors des
combats entre Baluba et Lulua, ces derniers mois, et avec les victimes
de la famine dont souffre de plus en plus la sécession de Kalonji
(sécession favorisée par l'ancienne puissance coloniale, ndlr). Les
antinationalistes accusent Lumumba de tout cet amalgame et le
considèrent depuis lors comme le génocidaire de dizaines de
milliers de Baluba. Il est évident que Lumumba ne sera pas gracié à
Bakwanga..." |
Le chef des troupes et conseiller belge de Kalonji, le colonel Jean
Gillet, se dit très satisfait de recevoir "le coli", il en va de
même du conseiller de Mobutu, le colonel Marlière : "On a donc le
feu vert pour le départ quel que soit le point de chute. Pour moi
l'affaire est réglée" (selon Brassine cité par Ludo de Witte, ibid, p.
209). Néanmoins, devant la réticence de la CIA au transfert de Lumumba dans
le Sud-Kasaï et surtout au risque que Lumumba soit protégé sur le
tarmac de l'aéroport de Bakwanga par le cordon de militaires ghanéens de
l'ONU très favorable au mouvement lumumbiste, la solution Kalonji
est délaissée au profit de la solution Tshombe. Et cela d'autant plus que
la partie militaire de l'aéroport de Luano est sous le contrôle
des soldats belges et katangais. Le plan échaffaudé est donc de transférer
Lumumba dans la partie militaire de L'aéroport de Luano à Elisabethville.
Reste que Tshombe et ses conseillers font de la résistance devant
le "cadeau empoisonné". Des tractations intenses vont alors s'engager
entre les autorités de Léopoldville et Elisabethville souvent sous
le pilotage des conseillers belges. Selon Ludo de Witte, c'est le ministre
belge des Affaires africaines qui tranchera en ordonnant aux conseillers
de Tshombe de céder et d'accepter l'encombrant "colis".
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Luc de Vos et coll.,
Les secrets de l'Affaire Lumumba
,
p.320 Texte de Minaf (Ministère des Affaires africaines) au
consulat général d'E'ville, Minaf 06416/cab, 16 janvier 1961 ;
brouillon dans AAE (fac-similé p.643), message reçu dans PVDW,
Dossier Antoine (fac-similé, p.645) |
"Pour Crener. A
transmettre président Tshombe. Citation. Minaf Aspremont
insiste personnellement auprès président Tshombe pour que Lumumba
soit transféré Katanga dans les délais les plus brefs. Fin citation.
Prière me tenir au courant" |
Pour
Luc de Vos et coll., le message du ministre belge serait arrivé
trop tard et n'aurait pas eu l'impact décisif décrit par Ludo de Witte.
Tshombe aurait déja pris sa décision d'accepter le transfert de
Lumumba bien avant. Néanmoins ce télex montre la détermination au
plus haut niveau de l'ancienne puissance coloniale pour éliminer
Lumumba. Selon Ludo de Witte, le télex n'a même pas été remis à
Tshombe mais à ses conseillers. "Seule la teneur du télex fut portée à
la connaissance de Tshombe aucune copie ne lui fut remise
" (Brassine, cité par Ludo de Witte,l'assassinat de Lumumba
, p. 215). Selon Ludo de Witte (p.215-217),
devant l'insistance des autorités belges, les conseillers de Tshombe sont
obligés d'accepter le "colis" et le mettent devant le fait accompli. De
même l'ambassadeur belge du Congo-Brazzaville insistera auprès de Tshombe
pour qu'il accepte le transfert de Lumumba à Elisabethville.
Dans
la nuit du 16 au 17 janvier, Nendaka accompagné d'une escorte
militaire enlève le prisonier de Thysville à l'insu des soldats qui le
gardent.
______________________________________________________________________ La
semaine prochaine : Le 17
janvier 1961 : l'assassinat de
Lumumba
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