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"J'ai
la mémoire qui flanche, je ne me souviens plus très
bien..."
Parce
que le siècle des
Lumières contemporrain de la première phase de la colonisation et de
l'esclavage a construit ses représentations des droits de l'homme à l'aune
de la "race", parce que les horreurs coloniales pouvant aller jusqu'au
génocide ont été évincés de la mémoire collective via les
livres d'Histoire, parce que ce charnier de crimes contre l'humanité
charriant des millions de cadavres dans des fleuves de sang au travers
des siècles n'était somme toute qu'un épiphénomène, parce que le
système colonial fondé sur la spoliation, l'apologie de la hiérarchie des
"races" et sur un sytème de discrimination proche de l'apartheid a
été considéré comme un bienfait pour ces peuplades dites
sous-développées et ahistoriques, parce que le racisme
d'Etat colonial a laissé place à un racialisme
d'Etat
post- ou néocolonial (selon que l'on intègre
la dimension françafricaine ou
pas), parce que nos concitoyens n'ont pas été informés depuis leur
plus tendre enfance sur les méfaits du colonialisme, la FNAC peut sortir une compilation
vantant le Beau Temps des colonies sans avoir à se poser trop de
problèmes de conscience tandis que les organisations antiracistes
qui visiblement sont encore une fois dans le vent se demandent ce
qu'elles peuvent bien faire.
L'inculture associée à une amnésie
savamment organisée a permis de glorifier aux yeux de nos
concitoyens un système qui tient en son sein les ferments du
génocide.
D'ailleurs avant le retrait in extremis de la loi du 23 février
2005, une majorité de citoyens considéraient la coloniale comme un
bienfait et la vantaient haut et fort quitte à ce que certains de nos
parlementaires la chantent dans les couloirs du Parlement avant
de jeter l'anathème sur les Harkis en les traitant de "sous-hommes"
(un qualificatif par lequel les Indigènes
étaient souvent désignés sous l'ère coloniale).
C'est une construction tautipotente : si on ajoute exclusivement à la grande caisse d'épargne
mémorielle les éléments positifs allant dans
le sens de la propagande nationalo-souverainiste et que l'on éjecte ystématiquement
tout ce qui est négatif, l'oeuvre coloniale ne pourra être considérée que
comme un bienfait. C'est mathématique! Ainsi dans les chansons ressortis dans
la compile de la FNAC on célèbre les criminels contre l'humanité qui enfumaient
les Algériens pour les "pacifier", ces grands criminels célébrés par
l'empire et que la République a su honorer en donnant leurs
noms à de nombreuses rues dans les grandes villes. On mesure quand
même l'ampleur du problème!
"Ah ! Si le brave Abd el Kader
revenait en Algérie, il serait heureux de voir comme elle est jolie. Y a
du pinard, du chemin de fer, de l'industrie ! (...) Ces
trésors dont nous sommes émerveillés, qui nous les a gagnés ? C'est le
père Bugeaud et ses troupiers ! (...) Viens
dans la casbah, et culbute-la, ta jolie Fatma !" (extrait de la
Marche triomphale du centenaire de la conquête de l'Algérie).
On aurait tout aussi bien pu mettre en chanson les actes
héroïques de Bugeaud et Pélissier sur les populations civiles algériennes
sans défense, mais cela aurait été d'un tout autre effet :
"Si ces gredins se retirent dans leurs cavernes, fumez les à
outrance comme des renards" (ordre de Bugeaud à ses subordonnés,
extraits de Coloniser, exterminer
d'Olivier Le Cour Grandmaison, p. 141) ; "Je fais hermétiquement
boucher toutes les issues et je fais un vaste cimetière [...] La terre
couvrira à jamais les cadavres de ces fanatiques..." (Lettre de
Saint-Arnaud ) ;"Dès lors je n'eus plus qu'à suivre la marche
que vous m'aviez indiqué : je fis faire une masse de fagots et, après
beaucoup d'efforts, un foyer allumé et entretenu à l'entrée
supérieure..." (Pélissier cité par F. Maspero, L'Honneur de
saint-Arnaud, p. 251) ; "J'ai pu sans péril traverser avec
vingt-cinq personnes le Dahra dont nous avons décimé la population, il y a
six mois" Lettre de Tocquevile du 1er décembre
1846 adressée à Corcelles, in Oeuvres Complète, tXV,1,p.24, extraits deColoniser, exterminer
d'Olivier Le Cour Grandmaison,
p.140). "Il faut
anéantir tout ce qui ne rampera pas à nos pieds comme des chiens" (colonel de Montagnac 1843, cité par Ignacio
Ramonet, Colonialisme, in Le Monde Diplomatique
).
Voilà un florilège d'un autre genre. Tout est-il possible
pour les vainqueurs ? Là est la question. Faut-il croire que
la construction des Etats nations européens s'est faite grâce à une pensée de "race"
fédératrice comme le soulignait Hannah Arendt dans l'Impérialisme (Aux
origines du Totalitarisme ) et
qu'en est-il de notre conception de l'Humanité et des droits de
l'homme s'appréhende-t-elle à l'aune de la "race" comme l'écrivait André Césaire dans le discours sur le colonialisme? Faut-il croire que notre conception
universaliste des droits de l'homme est caduque depuis le siècle des Lumières
? Morte née dès sa conception et sa
transmission dans l'espace publique ? Ou peut-on encore dénoncer ces
faux-sembants, déconstruire une histoire-propagande fortement teintée du
sceau de l'idéologie coloniale et de
l'empire ?
Donc la FNAC commercialise cette compile dans
la plus grande indifférence ou presque.
"Une apologie de la
hiérarchie des races, suintant la négrophobie, l'arabophobie et la
sinophobie, une commercialisation scandaleuse de nature à entretenir et
développer une indigénophobie raciste" écrit Camer.be tandis
que Le Monde s'interroge gentiment sur l'opportunité de
sortir un tel disque : "qui sent bon le sable chaud, la casbah d'Alger et ses
moukères, Saïgon et ses mousmés... La jaquette reproduit le célèbre dessin
d'un tirailleur sénégalais hilare, dégustant une boisson au chocolat :
"Y'a bon !" Le titre de cette compilation, dans les bacs début
octobre, est tout un programme : Le Beau Temps des colonies..."
Y a bon, le fameux slogan Banania qui désignait ces braves "évolués" de tirailleurs qui après avoir
été sacrifiés sur l'autel des champs de batailles de la mère patrie,
furent évincés, massacrés pour
certains (la fameuse gratitude
coloniale) ou cristallisés (toujours la fameuse gratitude coloniale).
Ils portaient sans doute en eux cette émotion nègre enchassée
dans leur corps tandis que la raison c'est bien connu est hellène.
Une image qui va coller longtemps à la peau des Indigènes de la République.
Sourires banania, c'était nos gentils bougnouls, nos gentils négros
héros. Ceux que l'on appelait dans les tranchés ou dans les
Stalags A boul la gnoule le négro et fiça! Des représentations
coloniales qui opèrent encore
de nos jours. Ils ont finalement eu le droit à une
maigre compensation de la part d'un président bien pingre qui s'est offert
sur un sujet dramatique une publicité monstre devant un parterre de médias courtisans sans que
nos parlementaires puissent apporter leur sel au débat et convoquer ainsi l'opinion
publique sur la scène de la démocratie.
Dans
le disque "Le beau temps des colonies", il y a la marche
officelle de l'exposition coloniale de 1931 qui évoque
"Nénufar, le petit négro", venu visiter l'exposition, "nu comme
un ver, le nez en l'air et les cheveux en paille de fer". Il a bien eu
de la chance ce petit négro car en général les petits nègres étaient
derrière les grilles de ce qu'il fallait bien appeler les zoos humains de la coloniale, ancêtres des zoos animaux. Peu de gens savent que
l'exposition coloniale de Vincennes de 1931 allait être à l'origine du zoo
de Vincennes. Un genre renouvelé sur les animaux. Ah il était beau le
temps de la coloniale on exposait ces hommes pour mieux montrer
leur infériorité consubstantiellement liée à leur "race"
bien avant la seconde guerre mondiale ! Mais qui s'en souvient
dans l'amnésie ambiante. De la non pensée à la déliaison, l'amnésie mène à
la reconduction. Il y a comme un trou noir, un impensé
qui oeuvre dans les coulisses et renforce la réactitude. Gare au
retour de ce qui a été forclos ?
L'article du Monde ( "Le beau temps
des colonies" en Disque
) évoque les réactions qui ne manquent pas de
s'exprimer sur le site de la FNAC : "Sur le site Internet de la Fnac, le
débat fait rage. "Comment osez-vous mettre en vente des chansons
procolonialistes et ouvertement négrophobes au sein d'une institution
telle que la vôtre, où il apparaît désormais officiel de calomnier nos
aïeux et se faire traiter de négro en musique !", s'indigne un
internaute de Paris. "Je suis choquée, je n'ai pas de mots,
s'indigne une femme. J'attends la suite, "Au beau temps de Vichy"..."
D'autres personnes trouvent des vertus au disque. "Chaque morceau est
un rayon de soleil qui illumine notre quotidien !", s'exclame un
internaute de Paris. "C'est un témoignage historique et en rien un
appel au racisme", écrit un autre, et conclut : "Vive la liberté
d'expression !".
Au nom de la liberté
d'expression, peut-on tout passer ? Des propos racistes, de l'apologie de
criminels contre l'humanité, c'est l'éternelle question !
Et Le Monde de citer le PDG de la
société Milan Music, qui publie le disque : "Les chansons les plus
excessives ont été écartées, précise-t-il. Notre but est de restituer
l'ambiance de l'époque. Quant à la couverture, elle est bien choisie car
elle reflète à la fois la mythologie des années 1930 et l'héroïsme des
troupes coloniales."
Des chansons écartées ? Qu'est-ce
que cela devait être alors ? On aurait sans doute pu encore approfondir
nos connaissances sur la mentalité coloniale.
Selon Le Monde, le PDG à l'origine du lancement de
ce disque a reconnu qu'il avait eu l'idée de sortir la compilation en voyant
les nombreux livres consacrés à la période coloniale. Et pourquoi pas les
films ? Ce disque aurait-il pu faire une bande son très
originale pour le film "Indigènes" et l'héroïsme de nos troupes
coloniales? Décalé ? Un
produit dérivé ?
La simple lecture des titres de cette compile donne un aperçu du contenu et des représentations
en vigueur à cette époque. Une production qui remis dans le
contexte culturel pourrait avoir valeur de fait social total. Un thème qui pourrait
être à l'origine d'un travail d'anthropologie socio-culturelle de la geste
impériale. Peut-être y découvririons nous derrière la propagande
les réminiscences d'une mentalité pré-logique soigneusement cultivée
par l'empire ? Un disque qui pourrait aider à déconstruire
les représentations héritées du passé
colonial qui imprègnent encore notre réalité sociétale ?
Le Beau temps des
colonies : - 1. Les Africains -
Bordas - 2. Bou Dou Ba Da Bouh ! (Chanson nègre) -
Mayol - 3. Debout les zouaves - Ladia Dauty - 4. Les
fanions de la Légion - Edith Piaf - 5. Mon légionnaire - Edith
Piaf - 6. Bel Abbès - Laure Diana - 7. Abd El Kader
(Marche triomphale du centenaire de la conquête de l'Algérie) -
Gesky - 8. Nénufar (Marche officielle de l'Exposition coloniale)
- Alibert - 9. On a fait la nouba (Chanson comique arabe) -
Aissa - 10. La petite Tonkinoise - Joséphine Baker - 11.
Ki-Mou-Li - Léon Raiter - 12. La fille du bédouin -
Milton - 13. A Rabat - Jacky - 14. Ma Créole -
Fernandel - 15. Une fleur sur l'oreille - Guy Berry -
16. Timichiné La Pou Pou - Bourvil - 17. Saïgon Suzy -
Solidor - 18. Biguine à Bango - Charles Trenet - 19. Le
petit négro (ou Amour en noir et blanc) - Michel Simon
Voici ce qu'en écrit Camer.be :
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CAMER.BE 10.10.06 FNAC
& Nostalgie racialiste : Le Beau Temps des
Colonies
Le visuel associé est issu
de l'imagerie négrophobe ou négrodiscriminante traditionnelle, du
style Y'a bon Banania.
A l'heure où de plus en
plus de monde songe à classifier la colonisation en tout ou partie
comme crime contre l'Humanité, on peut en France, et très largement
sur internet, continuer à entrenir les vocations nationales
françaises de supériorité raciale et de couleur de peau, qui créent
tant de discriminations et provoquent les explosions de colère qui y
sont liées dans les ghettos pauvres ethnicisés.
On laisse encore stimuler
les pensées sulfureuses qui ont abouti dans l'histoire à tant
d'horreurs en cautionnant indirectement et en consacrant
insidieusement une imaginaire égémonie raciale.
On peut encore, en 2006,
conduire les cerveaux à une pensée racialiste, y compris via la
rediffusion marchande de musiques aux allures innocentes et
rafraichissantes.
On rapporte que la colère
est intense face à ce qui est considéré comme une grave offense à la
mémoire des colonisés, une provocation et une atteinte majeure à
leurs descendants "indigènes".
Diverses réclammations
individuelles et collectives ratissent déjà le terrain bouseux sur
le web.
Une rumeur annonce même
diverses actions protestataires, en particulier dans les magasins
FNAC.
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