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 PRESSAFRIQUE 12.10.06
La FNAC et le Beau Temps des colonies

"J'ai la mémoire qui flanche, je ne me souviens plus très bien..."

Parce que le siècle des Lumières contemporrain de la première phase de la colonisation et de l'esclavage a construit ses représentations des droits de l'homme à l'aune de la "race", parce que les horreurs coloniales pouvant aller jusqu'au génocide ont été évincés de la mémoire collective via les livres d'Histoire, parce que ce charnier de crimes contre l'humanité charriant des millions de cadavres dans des fleuves de sang au travers des siècles n'était somme toute qu'un épiphénomène,  parce que le système colonial fondé sur la spoliation, l'apologie de la hiérarchie des "races" et sur un sytème de discrimination proche de l'apartheid a été considéré comme un bienfait pour ces peuplades dites sous-développées et ahistoriques, parce que le racisme d'Etat colonial a laissé place à un racialisme d'Etat post- ou néocolonial (selon que l'on intègre la dimension françafricaine ou pas), parce que nos concitoyens n'ont pas été informés depuis leur plus tendre enfance sur les méfaits du colonialisme,  la FNAC peut sortir une compilation vantant le Beau Temps des colonies sans avoir à se poser trop de problèmes de conscience tandis que les organisations antiracistes qui visiblement sont encore une fois dans le vent se demandent ce qu'elles peuvent bien faire.

L'inculture associée à une amnésie savamment organisée a permis de glorifier aux yeux de nos concitoyens un système qui tient en son sein
les ferments du génocide.  D'ailleurs avant le retrait in extremis de la loi du 23 février 2005, une majorité de citoyens considéraient la coloniale comme un bienfait et la vantaient haut et fort quitte à ce que certains de nos parlementaires la chantent dans les couloirs du Parlement avant de jeter l'anathème sur les Harkis en les traitant de "sous-hommes" (un qualificatif par lequel les Indigènes étaient souvent désignés sous l'ère coloniale).  C'est une construction tautipotente : si on ajoute exclusivement à la grande caisse d'épargne mémorielle les éléments positifs allant dans le sens de la propagande nationalo-souverainiste et que l'on éjecte ystématiquement tout ce qui est négatif, l'oeuvre coloniale ne pourra être considérée que comme un bienfait. C'est mathématique! Ainsi dans les chansons ressortis dans la compile de la FNAC on célèbre les criminels contre l'humanité qui enfumaient les Algériens pour les "pacifier", ces grands criminels célébrés par l'empire et que la République a su honorer en donnant leurs noms à de nombreuses rues dans les grandes villes. On mesure quand même l'ampleur du problème!

"Ah ! Si le brave Abd el Kader revenait en Algérie, il serait heureux de voir comme elle est jolie. Y a du pinard, du chemin de fer, de l'industrie ! (...) Ces trésors dont nous sommes émerveillés, qui nous les a gagnés ? C'est le père Bugeaud et ses troupiers ! (...) Viens dans la casbah, et culbute-la, ta jolie Fatma !"  (extrait de la Marche triomphale du centenaire de la conquête de l'Algérie).

On aurait tout aussi bien pu mettre en chanson les actes héroïques de Bugeaud et Pélissier sur les populations civiles algériennes sans défense, mais cela aurait été d'un tout autre effet :
"Si ces gredins se retirent dans leurs cavernes, fumez les à outrance comme des renards" (ordre de Bugeaud à ses subordonnés, extraits de
Coloniser, exterminer d'Olivier Le Cour Grandmaison, p. 141) ; "Je fais hermétiquement boucher toutes les issues et je fais un vaste cimetière [...] La terre couvrira à jamais les cadavres de ces fanatiques..." (Lettre de Saint-Arnaud ) ;"Dès lors je n'eus plus qu'à suivre la marche que vous m'aviez indiqué : je fis faire une masse de fagots et, après beaucoup d'efforts, un foyer allumé et entretenu à l'entrée supérieure..." (Pélissier cité par F. Maspero, L'Honneur de saint-Arnaud, p. 251) ; "J'ai pu sans péril traverser avec vingt-cinq personnes le Dahra dont nous avons décimé la population, il y a six mois" Lettre de Tocquevile du 1er décembre 1846 adressée à Corcelles, in Oeuvres Complète, tXV,1,p.24, extraits deColoniser, exterminer d'Olivier Le Cour Grandmaison, p.140). "Il faut anéantir tout ce qui ne rampera pas à nos pieds comme des chiens" (colonel de Montagnac 1843, cité par Ignacio Ramonet, Colonialisme, in Le Monde Diplomatique ).

Voilà un florilège d'un autre genre. Tout est-il possible pour les vainqueurs ? Là est la question. Faut-il croire que la construction des Etats nations européens s'est faite grâce à une pensée de "race" fédératrice comme le soulignait Hannah Arendt dans l'Impérialisme (Aux origines du Totalitarisme ) et qu'en est-il de notre conception de l'Humanité et des droits de l'homme s'appréhende-t-elle à l'aune de la "race" comme l'écrivait André Césaire dans le discours sur le colonialisme? Faut-il croire que notre conception universaliste des droits de l'homme est caduque depuis le siècle des Lumières ? Morte née dès sa conception et sa transmission dans l'espace publique ? Ou peut-on encore dénoncer ces faux-sembants, déconstruire une histoire-propagande fortement teintée du sceau de l'idéologie coloniale et de l'empire ? 

Donc la FNAC commercialise cette compile dans la plus grande indifférence ou presque.

"Une apologie de la hiérarchie des races, suintant la négrophobie, l'arabophobie et la sinophobie, une commercialisation scandaleuse de nature à entretenir et développer une indigénophobie raciste" écrit
Camer.be tandis que Le Monde s'interroge gentiment sur l'opportunité de sortir un tel disque : "qui sent bon le sable chaud, la casbah d'Alger et ses moukères, Saïgon et ses mousmés... La jaquette reproduit le célèbre dessin d'un tirailleur sénégalais hilare, dégustant une boisson au chocolat : "Y'a bon !" Le titre de cette compilation, dans les bacs début octobre, est tout un programme : Le Beau Temps des colonies..."

Y a bon, le fameux slogan Banania qui
désignait ces braves "évolués" de tirailleurs qui après avoir été sacrifiés sur l'autel des champs de batailles de la mère patrie, furent évincés,
massacrés pour certains  (la fameuse gratitude coloniale) ou cristallisés (toujours la fameuse gratitude coloniale). Ils portaient sans doute en eux cette émotion nègre enchassée dans leur corps tandis que la raison c'est bien connu est hellène. Une image qui va coller longtemps à la peau des Indigènes de la République. Sourires banania, c'était nos gentils bougnouls, nos gentils négros héros. Ceux que l'on appelait dans les tranchés ou dans les Stalags A boul la gnoule le négro et fiça!  Des représentations coloniales qui opèrent encore de nos jours. Ils ont finalement eu le droit à une maigre compensation de la part d'un président bien pingre qui s'est offert sur un sujet dramatique une publicité monstre devant un parterre de médias courtisans sans que nos parlementaires puissent apporter leur sel au débat et convoquer ainsi l'opinion publique sur la scène de la démocratie.

Dans le disque "Le beau temps des colonies", il y a la marche officelle de l'exposition coloniale de 1931 qui évoque "Nénufar, le petit négro", venu visiter l'exposition, "nu comme un ver, le nez en l'air et les cheveux en paille de fer". Il a bien eu de la chance ce petit négro car en général les petits nègres étaient derrière les grilles de ce qu'il fallait bien appeler les
zoos humains de la coloniale, ancêtres des zoos animaux. Peu de gens savent que l'exposition coloniale de Vincennes de 1931 allait être à l'origine du zoo de Vincennes. Un genre renouvelé sur les animaux. Ah il était beau le temps de la coloniale on exposait ces hommes pour mieux montrer leur infériorité consubstantiellement liée à leur "race" bien avant la seconde guerre mondiale ! Mais qui s'en souvient dans l'amnésie ambiante. De la non pensée à la déliaison, l'amnésie mène à la reconduction.  Il y a comme un trou noir, un impensé qui oeuvre dans les coulisses et renforce la réactitude. Gare au retour de ce qui a été forclos ?


L'article du Monde ( "Le beau temps des colonies" en Disque ) évoque les réactions qui ne manquent pas de s'exprimer sur le site de la FNAC : "Sur le site Internet de la Fnac, le débat fait rage. "Comment osez-vous mettre en vente des chansons procolonialistes et ouvertement négrophobes au sein d'une institution telle que la vôtre, où il apparaît désormais officiel de calomnier nos aïeux et se faire traiter de négro en musique !", s'indigne un internaute de Paris. "Je suis choquée, je n'ai pas de mots, s'indigne une femme. J'attends la suite, "Au beau temps de Vichy"..." D'autres personnes trouvent des vertus au disque. "Chaque morceau est un rayon de soleil qui illumine notre quotidien !", s'exclame un internaute de Paris. "C'est un témoignage historique et en rien un appel au racisme", écrit un autre, et conclut : "Vive la liberté d'expression !".

Au nom de la liberté d'expression, peut-on tout passer ? Des propos racistes, de l'apologie de criminels contre l'humanité, c'est l'éternelle question !

Et Le Monde de citer le PDG de la société Milan Music, qui publie le disque : "Les chansons les plus excessives ont été écartées, précise-t-il. Notre but est de restituer l'ambiance de l'époque. Quant à la couverture, elle est bien choisie car elle reflète à la fois la mythologie des années 1930 et l'héroïsme des troupes coloniales."

Des chansons écartées ? Qu'est-ce que cela devait être alors ? On aurait sans doute pu encore approfondir nos connaissances sur la mentalité coloniale.

Selon Le Monde, le PDG à l'origine du lancement de ce disque a reconnu qu'il avait eu l'idée de sortir la compilation en voyant les nombreux livres consacrés à la période coloniale. Et pourquoi pas les films ? Ce disque aurait-il pu faire une bande son très originale pour le film
"Indigènes" et l'héroïsme de nos troupes coloniales? Décalé ? Un produit dérivé ?  

La simple lecture des titres de cette compile donne un aperçu du contenu et des représentations en vigueur à cette époque. Une production qui remis dans le contexte culturel pourrait avoir valeur de fait social total. Un thème qui pourrait être à l'origine d'un travail d'anthropologie socio-culturelle de la geste impériale. Peut-être y découvririons nous derrière la propagande les réminiscences d'une mentalité pré-logique soigneusement cultivée par l'empire ? Un disque qui pourrait aider à déconstruire les représentations héritées du passé colonial qui imprègnent encore notre réalité sociétale ?


Le Beau temps des colonies :
-  1. Les Africains - Bordas
-  2. Bou Dou Ba Da Bouh ! (Chanson nègre) - Mayol
-  3. Debout les zouaves - Ladia Dauty
-  4. Les fanions de la Légion - Edith Piaf
-  5. Mon légionnaire - Edith Piaf
-  6. Bel Abbès - Laure Diana
-  7. Abd El Kader (Marche triomphale du centenaire de la conquête de l'Algérie) - Gesky
-  8. Nénufar (Marche officielle de l'Exposition coloniale) - Alibert
-  9. On a fait la nouba (Chanson comique arabe) - Aissa
-  10. La petite Tonkinoise - Joséphine Baker
-  11. Ki-Mou-Li - Léon Raiter
-  12. La fille du bédouin - Milton
-  13. A Rabat - Jacky
-  14. Ma Créole - Fernandel
-  15. Une fleur sur l'oreille - Guy Berry
-  16. Timichiné La Pou Pou - Bourvil
-  17. Saïgon Suzy - Solidor
-  18. Biguine à Bango - Charles Trenet
-  19. Le petit négro (ou Amour en noir et blanc) - Michel Simon


Voici ce qu'en écrit Camer.be :

CAMER.BE 10.10.06
FNAC & Nostalgie racialiste : Le Beau Temps des Colonies


Le visuel associé est issu de l'imagerie négrophobe ou négrodiscriminante traditionnelle, du style Y'a bon Banania.

A l'heure où de plus en plus de monde songe à classifier la colonisation en tout ou partie comme crime contre l'Humanité, on peut en France, et très largement sur internet, continuer à entrenir les vocations nationales françaises de supériorité raciale et de couleur de peau, qui créent tant de discriminations et provoquent les explosions de colère qui y sont liées dans les ghettos pauvres ethnicisés.

On laisse encore stimuler les pensées sulfureuses qui ont abouti dans l'histoire à tant d'horreurs en cautionnant indirectement et en consacrant insidieusement une imaginaire égémonie raciale.

On peut encore, en 2006, conduire les cerveaux à une pensée racialiste, y compris via la rediffusion marchande de musiques aux allures innocentes et rafraichissantes.

On rapporte que la colère est intense face à ce qui est considéré comme une grave offense à la mémoire des colonisés, une provocation et une atteinte majeure à leurs descendants "indigènes".

Diverses réclammations individuelles et collectives ratissent déjà le terrain bouseux sur le web.

Une rumeur annonce même diverses actions protestataires, en particulier dans les magasins FNAC.