LA FABRIQUE

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LA CONSTRUCTION  D'UN  RACISME POPULAIRE          

     

DE LA CONQUÊTE COLONIALE, DES  ZOOS HUMAINS A NOS JOURS.

     

                                    

28 juillet 1885 , Jules Ferry [1]: « Les races supérieures ont un droit sur les races inférieures ».

« M. Jules Grévy fait grâce avec obstination aux assassins les plus abominables, aux découpeurs de femmes en morceaux, aux parricides, aux étrangleurs d'enfants. Et voici que M. jules Ferry, pour un caprice diplomatique dont s'étonne la nation, dont s'étonnent les députés, va condamner à mort, d'un cour léger, quelques milliers de braves garçons. Et plus stupéfiant, c'est que le peuple entier ne se lève pas contre les gouvernements. Quelle différence y-a-t-il donc entre les monarchies et les républiques ? »
(Guy de Maupassant [2], revue Gil Blas, 11 décembre 1883).

        Le colonialisme est un totalitarisme, au même titre que le nazisme ou le stalinisme. L'imposture « moderne » vient d'avoir fait croire qu'il était civilisateur et donc humaniste. On a assisté durant la conquête coloniale puis lors de la colonisation au même discours sur la race que celui observé durant la période du nazisme : celui d'une infériorisation de l'Autre, d'une race supérieure aux autres,  en raison de l'appartenance dite « ethnique », justifiant toutes sortes de domination et de spoliation. Même si la conquête coloniale en Afrique ne fut pas associée au recours systématique* à la solution finale, elle a connu les génocides (notamment le génocide des Herero en Namibie par les allemands. Le premier génocide du siècle selon Tristan Mendès-France   [3]) et les massacres à caractère génocidaire qui ont fait des dizaines de millions de morts, diminuant de moitié la taille de la population dans le bassin du Congo [4] (cf dossier spécial )  ou dans l'Oubangui-Chari [5] et plus généralement dans toute l'Afrique centrale. Il s'agissait d'une politique  coloniale à caractère génocidaire visant à éradiquer les peuples résistants hostiles à l'invasion ou à la prédation coloniale. La pacification coloniale en Afrique du Nord a vu aussi les razzias à caractère génocidaire. En Algérie on estime le bilan de la pacification coloniale à 700.000 morts soit le quart de la population algérienne de l'époque selon Lounis Aggoun et Jean-Baptiste Rivoire :

          

« A l'issue de ces années d'horreur, l'Algérie a perdu le quart de sa population : de 1830 à 1849, sur une population estimée à 3 millions d'habitants à l'arrivée des Français, la conquête fait 700.000 morts. » (Françalgérie, crimes et mensonges d'états ,[6] 

     Indéniablement la colonisation est une longue généalogie de crimes contre l'humanité. Les sujets dominés en sortent meurtris mais les acteurs dominants n'en sortent pas indemnes, obligés qu'ils sont de construire des théories légitimant cette barbarie.  Le discours sur la race apparaît comme une légitimation des crimes contre l'humanité, une représentation archaïque au coeur de la « modernité »  pour justifier la domination après la mise en esclavage de populations entières. Une déshumanisation nécessaire pour mieux justifier la prédation coloniale et les crimes contre l'humanité associés.

 "Que le racisme soit la principale arme idéologique des politiques impérialistes est si évident que bon nombre de chercheurs donnent l'impression de préférer éviter les sentiers battus du truisme".
(Hannah Arendt[7], in L'impérialisme, p.72, édition Fayard, 1982)

     Le discours scientifique eugéniste et anthropologique va renforcer cette idée de race inférieure dans une perspective évolutionniste. Fin du XIXème siècle en pleine expansion coloniale, l'anthropologie physico-raciale ou traditionnelle intègre la notion de race inférieure constituant le socle idéologique sur lequel va s'appuyer des générations entières pour penser l'altérité. Au début et au milieu du XXème siècle l'anthropologie moderne reconnaît à l'Autre « à tropisme tropical » le caractère de « traditionnel » mais aussi de « vestige du néolithique » et prend bien soin de taire les découpages ethniques et territoriaux réalisés par l'administration coloniale contribuant d'une certaine manière à la falsification de l'histoire en se refusant à  la penser autrement que dans une perspective évolutionniste et comparative. Une manière de créer un Autre qui nous convienne.
     
    
Et l'on pourrait évoquer les découpages géographiques et ethniques réalisés durant le partage colonial où le colonisateur pense l'autre en fonction de ses propres représentations sociétales. Ainsi le découpage ethnique au Rwanda est pensé selon les clivages ''ethniques'' ayant lieu en Belgique : le couple Wallon/Flamand se retrouve transposé au Rwanda sous la forme du couple Tutsi/Hutu que les autochtones ne reconnaissaient pas en tant qu'élément fondateur de leur culture (même langue, même religion, mêmes coutumes). Le colonisateur a donc segmenté en terme ethnique des relations intersociétales entre différents groupes locaux selon des caractéristiques morphologiques purement fantasmées par les délires raciaux ethnocentrés du pouvoir colonial. Dominique Franche, historien, évoque comment l'appartheid colonial Belge a entraîné au Rwanda une explosion des tensions intersociétales qui sont devenues interethniques dès lors que le colonisateur a conféré un statut social privilégié à une ethnie néoconstruite selon des caractéristiques morphologiques et raciales [8]. Quand des représentations fictives et archaïques sont inséminées en Afrique à des fins de domination, on peut s'attendre au pire ; la notion d'ethnie est d'abord une notion occidentale, en France on pourrait parler du clivage ''ethnique'' Francs/Gallo-Romains qui a longtemps influencé l'historiographie nationale et a opéré jusqu'au XIXème siècle. Elle a été supplantée par la découverte de la figure de « l'Autre lointain », celle du Barbare ou du Sauvage qui s'est substituée à celle du Gaulois,  fédérant les tensions ''interethniques'' antérieures. La grille de lecture ethnique du conquérant s'est donc appliquée aux populations conquises sur le même mode manichéen, poussant les colonisés à s'identifier au discours de l'oppresseur. Il s'agit de l'aliénation culturelle décrite par Franz Fanon où un peuple dominé en vient à faire sien, concernant sa propre culture, les modèles de représentation fournis par l'agresseur dans une dialectique dominant/dominé.

Sur ce socle idéologique et en pleine époque de conquête coloniale, apparait  une propagande de masse pragmatique et positiviste visant à administrer la preuve de l'infériorité des peuples conquis afin de justifier leur domination et la conquête coloniale. C'est l'exhibition, selon une hiérarchie prédéfinie, de sujets d'Amérique latine, d'Afrique et d'Asie dans le  cadre des zoos humains. 

 Itinéraire bis...La quatrième d'une série de cinq chroniques littéraires de Didier Daeninckx [9]
''Depuis, des dizaines de lycéens, de collégiens, réalisent des entretiens, plongent dans les archives. Ils reconstituent le parcours de leurs ancêtres qui furent exposés au milieu des animaux sauvages, dans les zoos de l'Exposition coloniale de 1931 et dans ceux des principales villes allemandes. ''


L'Exposition coloniale  de Vincennes en 1931 fut un des grands moments fédérateurs et de
communion des Français de ce siècle. 
Cette Exposition coloniale internationale et des pays d'outre-mer représente l'apogée de la propagande impériale en France avec 34 millions de billets vendus en 6 mois et huit millions de visiteurs. Ce phénomène est concomitant d'une pensée eugéniste et évolutionniste qui amène à dresser un inventaire du vivant, plaçant sur le même plan le végétal, l'animal et l'humain (Florence Burgat, Le Monde diplomatique[10 ]). Ces expositions qui se sont déroulées, durant le XIXème et au début du XXè siècle, ont permis de diffuser un racisme scientifique, culturel, littéraire  et donc théorique au sein de la population permettant de le rendre accessible au plus grand nombre : une praxis pour le citoyen lambda. Elles ont eu un rôle fondamental dans la construction des états nations européens en homogénéisant les représentations de l'Altérité culturelle et de l'identité « occidentale ». Elles ont aidé à déterminer les référents identitaires commun à toutes les factions à la fois sociale culturelle et communautaire qui composaient la nation auparavant.
La monstration de la barbarie africaine, les populations dénigrées vont servir de référent négatif dans la construction de l'identité collective européenne et française en particulier. 
 

« Bien plus que la pensée de classe, c'est la pensée raciale qui a plané sur le développement de l'alliance des nations européennes telle  une ombre constante pour finalement devenir l'arme redoutable de la destruction de ces nations».Hannah Arendt, [7] Ibid, p. 73.

 ENTRE FASCINATION POUR LE SAUVAGE ET RACISME BANALISE :  LES ZOOS HUMAINS [11]


Cette mise en scène de la " diversité raciale " contribue à la vulgarisation d'une typologie raciale qui permet de repérer la place de chacun et qui légitime les fondements du nouvel ordre mondial. Face à l'Européen, " maître " étalon, les différentes " races " sont présentées de manière à mettre en évidence une hiérarchisation des " spécimens exotiques ". On n'exhibe pas le " cannibale canaque " comme le " gaucho argentin " ! Le souci de légitimation des conquêtes coloniales croise les préoccupations " savantes " : le spectacle de l'indigène permet, d'une part, de visualiser les progrès possibles de la sauvagerie au contact de la civilisation et de confirmer, d'autre part, le bien-fondé de l'ouvre coloniale. 
      Le message est relayé par le cinéma, la photographie, les cartes postales et vignettes qui inventent un stéréotype du " sauvage ", du même coup engendrent une nouvelle perception de l'altérité. A travers les zoos humains, c'est en fait le modèle de l'identité occidentale qui se constitue par un processus de différenciation qui installe et conforte un ethnocentrisme raciste structurant les imaginaires collectifs.


 

     La mise en pratique des fondements anthropologiques « darwiniens » de la science politique, illustrée et popularisée par de telles exhibitions, va très vite donner une résonance au projet eugéniste de Georges Vacher de Lapouge, dont le programme consistait en l'amélioration des qualités héréditaires de telle ou telle population au moyen d'une sélection systématique et volontaire.

 DES EXHIBITIONS RACISTES QUI FASCINAIENT LES EUROPÉENS
Ces zoos humains de la République coloniale 
(Par Nicolas Bancel, Pascal Blanchard et Sandrine Lemaire.[12] Le Monde Diplomatique)


Les « zoos humains » se trouvent ainsi au confluent d'un racisme populaire et de l'objectivation scientifique de la hiérarchie raciale, tous deux portés par l'expansion coloniale. Remarquable indice de cette confluence, les « exhibitions ethnologiques » du Jardin zoologique d'acclimatation sont légitimées, comme nous l'avons vu, par la Société d'anthropologie et par la quasi-totalité de la communauté scientifique française. Il faut dire que ces spectacles - mais aussi les exhibitions au Champ-de-mars et aux Folies-Bergère - se structurent sur une mise en scène de plus en plus élaborée de la « sauvagerie » : accoutrement baroque, danses frénétiques, simulation de « combats sanguinaires » ou de « rites cannibales », insistance des programmes publicitaires sur la « cruauté », la « barbarie » et les « coutumes inhumaines » (sacrifices humains, scarifications...).

     Sur toile de fond colonial, un racisme populaire s'est mis en place relayé et renforcé par la grande presse. Nicolas Bancel, Pascal Blanchard et Sandrine Lemaire signalent que tous les grands médias de l'époque participaient au formatage de l'imaginaire collectif sur cet ''Autre exotique'' :  du Petit Parisien, Le Petit Journal aux publications scientifiques telles que La Nature, La Science amusante, en passant par les revues de voyage et d'exploration : Le Tour du Monde ou le Journal des voyages. Elles accréditent l'idée d'une sous-humanité stagnante vestige du néolithique dans le meilleur des cas, race inférieure et dégénérée dans le pire. Ces exhibitions sont utilisées comme propagande idéologique par les décideurs pour justifier  l'asservissement des peuples colonisés et cela plus particulièrement durant les conquêtes coloniales. Autant de trophées humains arrachés aux terres d'Afrique au prix de milliers d'Oradour.

DES EXHIBITIONS RACISTES QUI FASCINAIENT LES EUROPÉENS.   [12]


Ainsi, des Touaregs furent exhibés à Paris durant les mois suivant la conquête française de Tombouctou en 1894 ; de même, des Malgaches apparurent une année après l'occupation de Madagascar ; enfin, le succès des célèbres amazones du royaume d'Abomey fait suite à la très médiatique défaite de Behanzin devant l'armée française au Dahomey. La volonté de dégrader, d'humilier, d'animaliser l'autre - mais aussi de glorifier la France outre-mer à travers un ultranationalisme à son apogée depuis la défaite de 1870 - est ici pleinement assumée et relayée par la grande presse, qui montre, face aux colonisateurs, des « indigènes » déchaînés, cruels, aveuglés de fétichisme et assoiffés de sang. Les différentes populations exotiques tendent ainsi à être toutes montrées sous ce jour peu flatteur : il y a un phénomène d'uniformisation par la caricature de l'ensemble des « races » présentées, qui tend à les rendre presque indistinctes. Entre « eux » et « nous », une barrière infranchissable est désormais dressée. 


     Nicolas Bancel (Maître de conférences à l'université Paris-XI - Orsay ),  Pascal Blanchard ( Chercheur associé au CNRS et directeur de l'agence de communication historique Les Bâtisseurs de mémoire) et Sandrine Lemaire (Agrégée et docteur en histoire à l'Institut européen de Florence) considèrent que cette catégorisation moderne/sauvage influe encore sur les représentations françaises, sur la manière de penser l'Autre et la place qu'il occupe dans la société française.

 UN ÉVÉNEMENT OUBLIÉ DE LA RÉPUBLIQUE COLONIALE
1931 ! Tous à l'Expo...
[13]LE MONDE DIPLOMATIQUE Janvier 2001.

De cette dérive, la France contemporaine ne veut plus entendre parler. Lieu de mémoire oublié, car refoulé, l'Exposition coloniale a été pourtant un pôle fédérateur de la nation française. Les réflexions actuelles sur le devenir du modèle d'intégration y trouvent sans conteste une résonance qu'il faudra bien un jour assumer. Etre (ou avoir été) coloniale et en même temps promouvoir l'égalité de tous les hommes est, à n'en pas douter, un lourd fardeau de contradictions pour la République !


     Selon Nicolas Bancel , la disparition des expositions coloniales n'était pas liée simplement à la lassitude des populations françaises mais à la logique coloniale. « Une fois la conquête achevée, dans les années 1920, le fait de montrer des indigènes cannibales, sauvages, barbares c'est d'une certaine façon avouer l'échec de ce que l'on a présenté comme une mission civilisatrice. Or ce discours ne peut plus passer dans l'entre-deux guerre, il faut qu'on montre que les indigènes on est en train de les éduquer à l'école, qu'on construit des routes , des ponts, que leur sort s'améliore. Bref le zoo humain commence à faire tâche à la fin des années vingt. Parce qu'il montre que la mission civilisatrice et coloniale ne répond pas à son rôle. Et c'est pour cela que le pouvoir colonial va interdire purement et simplement les expositions coloniales. » (Interview de Nicolas Bancel dans le documentaire « les zoos humains »[14](réalisé par Pascal Blanchard et Eric Deroo). Les représentations véhiculant les rapports d'inégalité entre les européens et les populations coloniales vont se transmettre par d'autres formes notamment le théâtre, le cinéma colonial puis post-colonial.  Jean-Pierre Jacquemin (journaliste, « Zoos humains », [15]) évoque le rôle du  cinéma et de la photographie comme des arts qui à leur manière ont perpétué cette imaginaire.  Le côté imaginaire va s'exprimer sous forme de statue, sous forme de dessin. Le pouvoir colonial n'a plus besoin de la présence physique des colonisés pour défendre ses thèses raciologiques. Le cinéma va devenir un nouveau mode de propagande pour cultiver ces représentations culturelles attachant les africains à la corporéité à l'érotisme et à l'exotisme. « Sauvage » et érotisme deviennent liés dans l'imaginaire occidental dans une fascination du « corps sauvage ». Ce que le féal Léopold Sédar Senghor reprendra à son compte au travers de son concept raciste de « Négritude ». Au Nègre l'émotion et à l'Hélène la raison, l'intelligence. Concept qui illustre de manière saisissante, ce processus d'aliénation culturelle décrit par Fanon. 

« De fait, la plupart des archétypes mis en scène par les zoos humains ne dessinent-ils pas la racine d'un inconscient collectif qui prendra au cours des siècles de multiples visages et qu'il est indispensable de déconstruire ? »
Nicolas Bancel, Pascal Blanchard et Sandrine Lemaire. Le Monde diplomatique, Aout 2000.


     Ces zoos coloniaux constituaient les preuves des mécanismes de dissémination d'un racisme ''scientifique'', idéologique et théorique au sein de la population dont l'impact a continué à se faire ressentir bien après les décolonisations. Le sort de la Vénus Hottentote est en ce sens exemplaire : exhibée de New-York à Paris, sa dépouille fut exposée au Musée de l'homme jusque dans les années soixante-dix. Et ce n'est qu'au prix d'une longue bataille juridique qu'elle fut restituée par la France à l'Afrique du Sud en 2002. Une dépouille humaine d'une femme animalisée était devenue un trophée de la grandeur et de la puissance d'une civilisation, de son glorieux passé de conquête, de son savoir scientifique sur l'Autre, de son histoire. Pourrions-nous simplement envisager la même situation dans une Allemagne nazie centenaire où la dépouille d'une victime juive, tzigane ou bolchévique aie pu stigmatiser le triomphe de la civilisation aryenne sur « la barbarie », sur les races inférieures ou bien exhiber ses caractéristiques morphologiques si extraordinairement animales?

 Fabuleuse aventure que celle de la "Vénus hottentote", de son vrai nom Saartjie Baartman, descendante des premiers habitants de l'Afrique du Sud, jeune femme aux formes hallucinantes,arrachée à sa terre par deux escrocs qui, en 1810, vont l'emmener à Londres puis à Paris pour l'exhiber comme une bête de foire, un Élephant Man au féminin. Exploitée dans des conditions sordides qui donneront lieu à un retentissant procès, elle enflamme le monde scientifique et devient célèbre avant de mourir le 1er janvier 1816. Commence alors pour elle une surprenantdestinée posthume. Soigneusement disséquée par Cuvier, sa dépouille fait l'objet d'un moulage qui attirera plusieurs générations de visiteurs au Muséum puis au Musée de l'Homme. Et puis voilà qu'en 1994 l'ethnie khoisan réclame la restitution de son squelette et de ses organes conservés dans des bocaux. Il faudra des rebondissements dignes d'un roman et le vote d'une loi pour  qu'enfin ils soient officiellement remis à l'Afrique du Sud le 29 avril 2002. [16] Bibliomonde.


Loi n° 2002-323 du 6 mars 2002 relative à la restitution par la France de la dépouille mortelle de Saartjie Baartman à l'Afrique du Sud  [17] Assembléee nationale.

     Cette construction de la figure du « sauvage » continue d'influencer nos représentations culturelles de l'altérité et par là même la conception que nous avons de notre propre identité fondée comme l'écrit Hannah Arendt sur une "pensée de race". Milton Allimadi par une étude bibliographique exhaustive des journaux anglo-saxons a montré comment les nombreux envoyés spéciaux en Afrique dans leurs articles ont systématiquement repris des stéréotypes racistes pour qualifier les nouveaux leaders émergents des indépendances. Parlant du Dr Nkrumah, Homer Bigart, envoyé spécial du New-York Times, ayant reçu à deux reprises le prix Pullitzer, n'hésitait pas à écrire : « Je préfère les indigènes vivant dans les forêts. Après tout, le cannibalisme pourrait être l'antidote  logique devant l'explosion démographique de ces populations ». Discours qui n'est pas sans rappeler le discours d'un Kurtz au coeur des ténèbres où selon Joseph Conrad « l'Occident » roulait à tombeau ouvert vers l'Apocalypse.

     Milton Allimadi en étudiant les archives historiques du New York Times révèlent comment le racisme a été « fabriqué » et instrumentalisé à des fins hégémoniques.

 Inventing Africa. New York Times archives reveal a history of racist fabrication.
By Milton Allimadi. [18]


Bigart's favorite terms in reference to Africans included "barbaric," "macabre," "grotesque" and "savage." Typical of his prose was an article published in the Times on January 31, 1960, under the headline "Barbarian Cult Feared in Nigeria." Focusing on a reported incident of communal violence, Bigart assumed a jaunty and derogative tone, writing: "A pocket of barbarism still exists in eastern Nigeria despite some success by the regional government in extending a crust of civilization over the tribe of the pagan Izi."

     Il en va de même en France où certains journalistes dits spécialistes de l'Afrique n'hésitent pas à véhiculer une image racialiste des conflits en Afrique. Leurs compréhensions de ces conflits renvoient à des représentations ethniques qu'ils considèrent comme endémiques à l'Afrique sans pour autant se préoccupper du rôle des acteurs et bailleurs de fonds occidentaux. Cette position intellectuelle évite, grâce à un discours de déshumanisation et de mépris à l'égard des africains, de se confronter à ses propres responsabilités quant aux crises minant ces pays. En intégrant les maux africains comme structurelles à leur fonctionnement et en occultant  le rôle de nuisance de premier ordre des bailleurs de fonds et des grandes puissances on donne une lecture raciste et révisionniste des conflits en Afrique. Dans une certaine mesure lorsque Jean Hatzfield publie ses deux livres sur le génocide  des Tutsi au Rwanda "dans le nu de la vie" et "une saison de machettes", il ne semble s'intéresser  qu'aux acteurs directes du conflit sans se préoccupper des conditions historiques et géopolitiques qui ont rendu possible le génocide.  Ce récit fait de témoignages où l'auteur semble fasciné par la mécanique du génocide et interroge de manière compassionnelle, après moult précaution oratoire, les victimes puis les bourreaux, occulte sciemment les responsabilités de premier ordre de la politique française , donnant forcément une vision réductrice du conflit au Rwanda sous la forme d'un conflit exclusivement rwando-rwandais. De même lorsqu'un journaliste spécialisé comme Stephen Smith publie sa "Négrologie", il donne une vision profondément racialiste et raciste de la situation en Afrique. Inutile de rappeler que ce livre a reçu le prix des lecteurs de France Télévision. Un livre qui se situe dans la droite ligne de la pensée absolutrice de Pascal Bruckner et de son célèbre "les sanglots de l'homme blanc". S'il ne s'agissait de masquer par une rhétorique raciste une implication directe dans des crimes contre l'humanité qui ont fait des millions de morts, cela aurait sans doute beaucoup moins d'importance. Un racisme nécessaire à la république néocoloniale pour masquer ses crimes et éviter toute réparation.

"Si six millions d'Israëliens pouvaient, par un échange standard démographique,prendre la place des Tchadiens à peine plus nombreux, le Tibesti fleurirait et une Mésopopotamie africaine naîtrait sur les terres fertiles entrer Logone et le Chari. Qu'est-ce à dire ? Que « les » Africains sont des incapables pauvres d'esprit, des êtres inférieurs ? Sûrement pas. Seulement leur civilisation matérielle, leur organisation sociale et leur culture politique constituent des freins au développement [.]". Stephen Smith [19], Négrologie. (On pourra se documenter de manière beaucoup moins lyrique et littéraire sur les faits et la situation néocoloniale au Tchad ). Stephen Smith [19], Négrologie. (On pourra se documenter de manière beaucoup moins lyrique et littéraire sur les faits et la situation néocoloniale au Tchad).

     Il est évident que la réalité des pratiques néocoloniales françaises en Afrique est occultée par un discours de propagande souverainiste basé sur des fondamentaux racialistes dont nous donnons un petit échantillon dans « le Florilège d'Ethnomanies ». L'entretien d'un racialisme à l'échelle de la culture est devenu un élément indissociable de la domination néo-coloniale française en Afrique et a sans doute affecté la conception du multiculturalisme français débouchant sur une bipartition ''ethnique'' interne entre une communauté minoritaire de type "africaine" souvent stigmatisée et peu intégrée (politiquement, économiquement et  culturellement) et une « ethnie majoritaire » de type "caucasienne". L'impensé colonial et néocolonial  stigmatisent les minorités d'origine africaine et renforcent les défenses réactionnaires à leur égard.  Pour Jean-Loup Amselle, anthropologue contemporrain, c'est dans ce cadre qu'il faut replacer, de part et d'autres, le phénomène de durcissement des identités et l'essor des fondamentalismes ''ethniques'' et religieux. "...loin de constituer deux sphères étanches, l'histoire métropolitaine et l'histoire des colonies ne cessent de s'informer mutuellement, au point que le traitement des communautés à l'intérieur du territoire national emprunte aujourd'hui beaucoup  à des précédents coloniaux (et même néocoloniaux, ndlr)" ([20]).


 

REFERENCES : 


1. Jules Ferry : « Les races supérieures ont un droit sur les races inférieures ».28 juillet 1885
2. Guy de Maupassant , revue Gil Blas, 11 décembre 1883
3. Tristan Mendès-France, le génocide des Héréros, premier génocide du siècle.

4. Adam Hoschild. Les fantômes du roi Léopold. Un holocauste oublié. Edition Belfond.
5. Géraldine et Stephen Smith, Bokassa Ier un empereur français. Edition Fayard.
6. Lounis Aggoun et Jean-Baptiste Rivoire,Françalgérie, crimes et mensonges d'états, Ed. La découverte, p.24
7.
Hannah Arendt, L'impérialisme. Aux origines du Totalitarisme. Edition Fayard, 1982.
8. Dominique Franche. Géopolitique. Comment le racisme s'empara du rwanda. in L'Humanité.  

9. Didier Daeninckx.La quatrième d'une série de cinq chroniques littéraires .
10. Florence Burgat. Comment l'Occident traite son prochain. Le droit absolu de l'homme sur l'animal.  Monde Diplomatique, février 1999 .
11. Entre fascination pour le sauvage et racisme banalisé : les zoos humains.http://www.ac-versailles.fr/pedagogi/gephg/magazine/evenements/Blois2002/zoo.htm
12. Ces zoos humains de la République coloniale. Des exhibitions racistes qui fascinaient les européens. Par Nicolas Bancel, Pascal Blanchard et Sandrine Lemaire. Le Monde Diplomatique, Août 2000.

13. Un évènement oublié de la république coloniale. 1931, tous à l'expo... Par Nicolas Bancel, Pascal Blanchard et Sandrine LemaireLe Monde Diplomatique . Janvier 2001.
14. Interview de Nicolas Bancel dans le documentaire « les zoos humains », réalisé par Pascal Blanchard et Eric Deroo.
15. Pascal Blanchard et Eric Deroo. Documentaire « les zoos humains ». 
16. Bibliomonde. 
17.
Loi n° 2002-323 du 6 mars 2002 relative à la restitution par la France de la dépouille mortelle de Saartjie Baartman à l'Afrique du Sud . Assemblée nationale.
18. Milton Allimadi. Inventing Africa .

19. Stephen Smith. Négrologie. Edition Calman-Lévy.
20. Jean-Loup Amselle, vers un multiculturalisme français, l'empire de la coutume. Edition Aubier, p.12, 1996




Pressafrique

*le terme "systématique" a été ajouté le 20.12.08 : le génocide des Herero en Namibie constitue le premier génocide dûment documenté en Afrique. Il le fut par les troupes coloniales germaniques entre 1904 et 1908. L'Allemagne a reconnu sa responsabilité et le terme de génocide. Il aurait servi de matrice à la Shoah (camp de concentration, ordre d'extermination de toute la population). Des massacres de masse à caractère génocidaire avec ordre d'extermination des habitants des villages ont été aussi constatés au Congo sous le roi Léopold II de Belgique (où l'on parle d'une disparition de la moitié de la population) entre 1890 et 1907, idem en Oubangui-Chiari. Enfin plus récemment, les massacres à caractère génocide effectués sous le gouvernement de De Gaulle au Cameroun de 1958 à 1967, ont été requalifiés de génocide par un certain nombre d'associations. Une plainte pour crimes contre l'humanité a d'ailleurs été lancée à l'égard de dirigeants politiques camerounais dont le président actuel soutenu par la France. Pierre Messmer qui fut l'un des partisans farouches de la politique criminelle de pacification gaullistico-foccartienne fut adulé à sa disparition par l'essentiel de la classe politique française. Considéré comme ayant eu un parcours "sans tâche" par un ancien ministre de la défense française J.P. Chevènement prétendument socialiste. Comme "Un des plus grands serviteurs de l'état français [...] (Il) restera dans la mémoire nationale comme l'un des plus illustres enfants de notre République et de notre pays." par le président Sarkozy ou bien comme "Un homme d'Etat passionément engagé pour son pays...Un grand français qui s'en va...un homme de grande culture, au service du rayonnement de la France" par le président Chirac et enfin comme "Un acteur majeur de la décolonisation en Afrique noire..." par l'actuel maire de Paris, Bertrand Delanoé, prétendument socialiste (NOUVEL OBS.COM 30.08.07
La classe politique française salue la mémoire de Pierre Messmer ). Notons aussi la répression coloniale sanglante réalisée par les troupes coloniales françaises en 1947 à Madagascar qui aurait fait plus de 80.000 morts selon le gouvernement français de l'époque. Une récente pièce de théâtre évoquant ce sujet a été semble-t-il censurée en France en 2008 et dans les pays d'Afrique francophone. La position négationniste des autorités françaises à l'égard des crimes contre l'humanité et des génocides commis en Afrique est un classique racistogène qui contribue à exclure des représentations collectives la part de ce qui est traumatique pour n'en garder que le discours pseudohumaniste et civilisatoire : "une politique de civilisation" coloniale. Il s'agit ni plus ni moins que du formatage raciste d'une part de l'opinion publique en occultant les informations n'allant pas dans le sens d'une conception humaniste et salvatrice de l'empire républicain dans son projet colonial. Pour paraphraser Charles Péguy il s'agit d'une gigantesque caisse d'épargne où l'on ne retiendrait que les éléments positifs tandis que les éléments négatifs seraient occultés sciemment. Cela aboutit in fine à une vision tronquée de la réalité où une grande majorité de députés de gauche comme de droite ont pu demander en février 2005 à faire passer une loi enseignant à nos chères têtes blondes le caractère positif de la colonisation. Propaganda qui détient les ferments du racisme en soi par la négation des pires crimes contre l'humanité en Afrique ! Par là même, elle légitime des méthodes fascistes dans sa politique étrangère en Afrique. Une forme de banalisation du mal. Gare au retour de l'impensé colonial en France ! L'amnésie amenant à la reconduction.